Pour le quidam n’ayant jamais vraiment écouté Orelsan, le rappeur de Caen reste (à tort) gravé comme un parangon de misogynie depuis l’esclandre « Sale Pute ». Et pourtant, ce matin d’octobre où nous nous rencontrons, c’est une crème de Normandie et un véritable docteur ès rap music avec qui nous nous entretenons de Fuzzati, de l’évolution du hip hop et de Caen.

Notre entretien commence sur une explication concernant des propos qu’a tenu Fuzzati lors d’une interview où ce dernier raconte en quoi il se sent spolié par Orelsan dans son concept. Votre auteur dévoué, absolument pas au courant de tout ça, met les pieds dans le plat en entamant l’interview sur une punchline du KDL : "Dans le Hip Hop, une règle est de ne pas dire du mal des prostituées". Je voulais aborder son travail après l’acharnement autour de "Sale Pute", finalement, nous digressons d’entrée sur Fuzzati :

 

Orelsan : (…) Le Klub des Loosers c’est pas vraiment une influence en plus. On a commencé le rap à la même époque. Si t’écoutes mes morceaux en 2001/2002, c’était déjà mon style. Même les morceaux que je faisais quand j’avais 17 ans avaient déjà ce style là. D’ailleurs Gérard Baste m’a raconté que lorsqu’ils étaient en tournée pour le Klub Des 7 et qu’il faisait des interviews, il rappelait le journaliste en disant : "Attendez! J’ai oublié de dire un truc : Orelsan il a dénaturé mon concept". Qu’il arrête de dire que j’ai copié si c’est pas la même chose.

 

Et puis il revendique l’invention d’un concept, mais à un moment dans le rap, si t’es blanc, que tu viens d’une ville de Province, t’as pas d’autres choix que d’aborder des thèmes comme ça. Pour moi c’est même pas du rap alternatif, ça ressemble à ce que j’ai vécu, point barre. Bon, je veux pas faire le haineux mais à l’époque où moi j’ai découvert le Klub Des Loosers, via le forum de 90BPM, personne autour de moi connaissait ça. Ceci dit, je trouve que "Sous le signe du V" c’est vraiment une bonne chanson. Mais bon, des rappeurs blancs qui racontent ce genre de choses, j’en ai toujours écouté, les Beastie Boys tout simplement ou Third Bass, Cage, R.A The Rugged Man… la liste est longue.  Tout ça c’est des gens qui m’ont beaucoup influencé. Plus que le Klub Des Loosers.

 

Bon et puis dans le rap y’a toujours des trucs qui se ressemblent, quoi… Moi je suis beaucoup plus dans le délire fête foraine… Enfin, pas fête foraine mais je suis pas dans le sampling, le crate-digging, j’aime bien mais c’est pas ce que je fais. Tout ça pour dire que c’est n’importe quoi cette histoire de copie…

 

Mais à l’instar de Fuzzati, tu as l’impression d’avoir créé un personnage toi aussi ?

 

Orelsan : Non pas trop… En général, sur mes albums, il y a une sorte d’équilibre. Je suis pas le gars de Suicide Social, je suis pas le gars non plus de La Terre Est Ronde. Je suis entre les deux. Là maintenant, pendant l’interview, je suis toujours Orelsan, mais je suis avant tout Aurélien. Orelsan c’est qu’un surnom. Tu vois, mes titres mélangent une part de ma vie, une part de celle de mes potes, je grossis le trait, c’est basé sur du vécu mais ça reste de la fiction. C’est ça Orelsan. Sur l’album précédent, 98% de ce que je racontais était factuel, basé sur du vécu. Maintenant, j’essaie de m’ouvrir un peu plus sur le monde.


 

D’ailleurs, on te voit sortir un peu du carcan purement hip-hop sur cet album…

 

Orelsan : Bah moi je le trouve presque plus hip-hop celui-ci, tu vois ? Dans les rythmiques par exemple. Il est moins hip hop dans les mélodies mais dans les rythmiques on est souvent sur du gros boom-bap. C’est presque des rythmiques de Run DMC.

 

Tu as beaucoup de types qui font des infidélités à leur discipline d’origine, Dizzee Rascal, par exemple, qui fricote avec Armand Van Helden ou Calvin Harris. Tu crois que c’est nécessaire aujourd’hui de sortir du hip hop pour rafraichir le hip hop ? Ou 1995 ça a été la meilleure année et on fera jamais mieux ?

 

Orelsan : Non pas du tout. Tu vois justement j’essaie d’être un peu plus progressif dans le délire. J’aime beaucoup Kid Cudi, j’aime beaucoup Kanye et j’aime aussi beaucoup Queen ou certains trucs dans la variété mais… je pense que c’est important de rapper. Tu vois ce que je veux dire ? À un moment j’ai essayé pleins de nouveaux trucs où je rappotais, je testais plein de nouveaux flows, c’était presque un mélange entre Bone et Craig David, ça chantait. Mais ça marchait pas vraiment parce que je fais du rap et c’est bien de retomber sur ses pieds. Après, musicalement c’est cool de s’ouvrir. Tu vois, ce qui m’influence le plus musicalement en ce moment, c’est la scène anglaise. Et les anglais : ils rappent. Leur style de rap sur du 70BPM en flow permanent ça les empêche pas d’avoir des refrains super pops et j’aime pas tout mais je me retrouve vraiment la dedans : les sons garage, dubstep… Je peux aussi avoir envie de rapper sur une petite guitare à la Pharcyde ou Nice & Smooth… je pense que c’est une question d’équilibre. Et justement, je suis assez content de l’équilibre que j’ai sur cet album. Et en même temps, regarde Method Man, Rockwilder, c’est une chanson qui déchire, ou celle avec Ronie Size ça déchirait aussi, et pourtant on est loin de Bring The Pain.

 

Donc tu te situes dans cette idée d’évolution du hip hop ?

 

Orelsan : Ouais avec des délires rétro-futuristes par exemple, comme sur RaelSan (il beatboxe, ndlr), tu vois, des trucs un peu crades comme ça auraient pu être sur une MPC. Mais par contre derrière on a des grosses basses et on soigne les fréquences avec les moyens de productions de maintenant. Justement, je trouve que sur cet album là, en comparaison avec le précédent, j’ai mieux trouvé le juste milieu. Sur des titres comme Soirée Ratée ou Différent on voulait tenter un truc nouveau, tu sentais un parti-pris dans la production mais ça faisait un peu léger. À l’époque, on travaillait dans le garage et ça pouvait sembler rigolo mais aujourd’hui on a vraiment évolué sur ce plan là.



 

J’enfonce le clou une dernière fois et puis on aborde autre chose : 1990, c’est pas une façon de se dire que "le rap c’était mieux avant" ?

 

Orelsan : Non. Surtout pas, non. C’est vraiment un petit moment nostalgie. Déjà du point de vue technique parce que j’aime ce style de flow. Tu vois, par exemple B.O.B il rappe un peu old school à mon sens. Il y a toujours des groupes qui rappent old school d’ailleurs, genre Ugly Duckling, et je voulais me replacer dans les années 90, me demander ce que j’aurais fait si j’avais été rappeur dans les années 90. J’aime vraiment le côté dynamique mais c’est vrai que ça colle pas trop avec mon caractère. C’est plus un rêve, je kiffe ce genre de flow et puis ça va avec un style d’écriture qui m’amuse et qui veut un peu rien dire. Quand je dis : "comme le roi de la pomme de terre, j’envoies la purée"j’ai un peu honte mais c’est rigolo. C’est de la démonstration technique et puis à l’époque rien que le fait de rapper c’était un truc en soi. Pas besoin d’aller plus loin parce que tu rappais, tu adoptais tout un vocabulaire et tu faisais partie d’une culture et ça c’était super cool. C’était à la fois super naïf. Et puis voilà, ce que je voulais te dire, bah c’est que le rap ça pouvait pas être mieux avant, parce qu’on peut le refaire maintenant.

 

Et puis maintenant on a des moyens de production autrement plus développés, si tu veux un son old school c’est faisable mais si tu veux être plus dans ton époque tu peux aussi. Pour moi les mecs qui disent c’est mieux avant, c’est Zemmour quoi… ou mon grand-père. Et puis c’est pas le rap qui était mieux avant, c’est notre façon de concevoir le truc. Tu vois, Sefyu, Nesbeal, la Fouine, ils auraient été là à l’époque, ils auraient rappé comme ça, ils auraient pu faire partie de Time Bomb sans problème. Tu vois, j’en discutais avec Oxmo, il y a peu de temps, il me disait : "ça se voit que les types qui prétendent que le rap c’était mieux avant étaient pas avec nous dans les soirées parce que fallait bouger à quarante types, c’était agressif de partout". Les mecs qui portent ça aujourd’hui, ils ont jamais connu ces ambiances là. Je suis arrivé à la fin de cette époque là en fait. J’ai commencé sur des mixtapes, avec des featurings, quand c’était la grosse époque de Bomb Attack ou Talents Fachés. Au final, je connais les deux époques. Ce qui manque vraiment de l’ancienne époque, à la limite, c’est les freestyles en rondes. C’est pour ça que j’aime bien les gars de 1995, ils dégagent cette énergie là. Tu vois, moi aussi je suis un peu nostalgique mais dire que le rap c’était mieux avant c’est presque renier sa situation actuelle, ça doit venir de types qui auraient pu devenir célèbres mais qui ont raté le coche.

 

Et ce changement dans les productions, ça ne vient pas aussi de ce avec quoi tu as été bercé? Lorsque d’un côté de l’atlantique, des types qui ont grandi à Brooklyn avec la black music la sample dans leur musique, toi de ton côté tu utilises ce que tu entendais enfant, c’est à dire ce qui se diffuse aujourd’hui sur Nostalgie?

 

Orelsan : Grave. À mort. Ça j’en ai pris conscience récemment. Dans mes sons du premier album j’étais vraiment ancré dans le rap, parce que je kiffe le rap ou Curtis Mayfield et la black music mais à un moment je me suis rendu compte que j’étais peut-être plus proche dans le feeling de Eurythmics que de Marvin Gaye. Bon, Marvin Gaye c’est pas encore le bon exemple parce qu’à une époque on l’entendait énormément en France. Mais ouais, je voulais vraiment faire de la musique qui me ressemble musicalement, dans les mélodies, essayer de se rapprocher un peu plus du rock, de la variété que de rester campé dans un truc trop stéréotypé. C’est à dire que la musique que j’aime, c’est pas forcément la musique qu’il faut que je fasse. Parce que c’est pas ce que je sais faire de mieux. Donc j’ai beau être fan de Jay-Z ou MF Doom, bah c’est pas ce qui me ressemble le plus et ça sert à rien d’aller par là. Après c’est une question d’équilibre, comme pour le reste. J’assume de plus en plus mes racines dans la variété ou dans le rock.

 

Et toujours dans cette idée de tradition, de racines implantées dans la variété, il y a toujours eu dans la chanson francophone l’envie de raconter des histoires. Et c’est un truc que je retrouve dans ton rap aussi. Rares sont les rappeurs qui font du storytelling, on est quand même souvent dans la course à la punchline.

 

Orelsan : Bah justement Seth Gueko a fait une super chanson qui s’appelle Destins Croisés, qui était du storytelling et il le fait vachement bien. Mais c’est vrai que je suis dans cette conception là. Comme la plupart des rappeurs que j’aime bien, d’ailleurs. Ceux que j’aime vraiment, généralement, racontent une histoire. Genre Notorious Big en fait énormément. Ou Slick Rick par exemple. Et même Outkast. J’aime vraiment cette culture là. Plus jeune, les titres de Faf Larage, je les adorais pour ça aussi. Ou La Fièvre quoi, tout simplement, c’est du storytelling pur et c’est terrible. J’ai vraiment toujours adoré ça.

 

J’ai appris que tu avais emménagé récemment à Paris. Mais tu parles toujours énormément de Caen, c’est quoi la place de ta ville dans ton rap?

 

Orelsan : En gros, j’ai écris tout le squelette à Caen et je suis venu à Paris pour enregistrer, vraiment faire la prod. Et c’est vrai, je crois bien que pour bien saisir tout le personnage, du moins tout ce que je raconte, il faut tout remettre dans le contexte de Caen. Un titre comme Des Trous Dans La Tête ça se passe dans Caen, les soirées de bar en bar, c’est Caen, le temps qu’il fait, c’est Caen. C’est la musique d’un gamin de province, pour la comprendre vraiment, faut la remettre dans le contexte. La vie à Caen, se faire des potes, sortir, ça n’a rien à voir avec Paris, c’est clair. Et c’est vrai qu’à une époque, quand j’écoutais Biggie ou même Lunatic, c’était du tourisme intellectuel. Il y avait quelques analogies à ma vie, des trucs bruts. C’est pour ça aussi que j’ai choisi de pas avoir de featurings sur mes deux albums, c’est ma vie que je cherche à mettre en avant. Rien qu’une chanson comme Finir Mal, qui aborde juste le thème de la rupture, bah tu vas pas la vivre de la même façon à Caen qu’à Paris. C’est con à dire mais c’est vrai. Et puis on s’ennuie plus, c’est répétitif mais par certains aspects c’est plus cool aussi.

 

Abordons rapidement "le drame". Toute cette affaire "Sale Pute", tout ce qui t’es tombé dessus, tu crois pas que, plus globalement, c’est juste le signe que le hip hop est pas encore bien rentré dans les mœurs?

 

Orelsan : Ouais carrément. J’ai d’ailleurs essayé de le dire. C’est invraisemblable, ça a déjà existé mille fois. Dans les tragédies Grecques, Œdipe baise sa mère donc… Certes les images sont très violentes mais… Tu vois, je faisais un plateau de télé avant-hier et je me retrouve avec Finkelkraut en face de moi et il me dit : "j’aimerais que le rap s’ouvre"… Pfff… Il me parle d’un des trucs que je connais le plus et il a pas l’air d’en savoir des masses sur le sujet. Le rap c’est une proie facile. Tu le verras pas critiquer l’opéra aussi durement si on retrouvait le même thème abordé. Donc ouais, c’est encore mal perçu, c’est assez triste.

 

Pour finir, qu’est ce que tu aimerais entendre au sujet de ce deuxième album?

 

Orelsan : tu sais, si on me dit qu’on a passé un bon moment, qu’on s’est diverti, ça me suffit.

 
Qu’on se retrouve dans tes paroles aussi?
 

Orelsan : ouais, ça j’aime bien aussi. Et puis voilà, sans vouloir paraître prétentieux j’ai aussi envie de marquer les esprits, perdurer dans le temps et que d’ici quinze, vingt ans lorsqu’on réécoute l’album on se dise que j’ai fait une belle oeuvre. Tu vois, qu’on dise en réécoutant mon album, que c’était ça aussi 2011.