On appelle ça la jurisprudence << Mulatu Astatké >>. Un jour, un Africain qui possède la science de l’arrangement et dont les tiroirs débordent de titres intemporels est redécouvert par les bonnes grâces de quelques collectionneurs et/ou patrons de label (ici Strut). Des titres de parfois 40 ans n’ont pas pris une ride alors, après les avoirs redistribués aux oreilles des goinfres de groove, on remet le griot funky dans le sens de la marche. Comme il n’a jamais arrêté de jouer et de composer même quand la lumière était éteinte, il repart au quart de tour épaulé par un crew de jeunots à la fois là pour apprendre et pour infuser son jus. Le Ghanéen Ebo Taylor est de ceux-là.

Love & Death est votre premier album depuis 20 ans, où étiez-vous pendant toutes ces années ?

J’ai essentiellement joué pour la scène locale et j’ai aussi enregistré des titres qui sont devenus très populaires en Angleterre. Miles Cleret de Soundway qui est un grand collectionneur d’afrobeat m’a un jour contacté et m’a proposé de compiler ces titres, ce que j’ai accepté de faire. Il s’agissait de titres restés plus ou moins inconnus y compris au Ghana. C’était quelque chose de trop funky pour les Ghanéens qui préfèrent le Highlife. L’Afro Beat Academy, un groupe de Berlin est ensuite venu me voir chez moi au Ghana il y a trois ou quatre ans et m’ont dit qu’ils jouaient certains de mes titres comme « Heaven », qui a depuis été samplé par Usher. Ils m’ont invité à un de leurs concerts où je suis monté sur scène faire un morceau avec eux. Quelque temps après, Ben le saxophone, m’a à nouveau invité pour faire une session d’enregistrement mais à Berlin cette fois et le problème c’est qu’il n’avait absolument aucun budget. Un ami à moi est donc intervenu auprès du bureau des affaires étrangères de l’ambassade Ghanéenne pour qu’ils financent mon voyage en Allemagne. Les membres d’Afro Beat Academy apprécient réellement la musique africaine et ça a vraiment été une bonne expérience de travailler avec eux.

Mais ça n’est pas à proprement parlé un « nouvel » album…

J’avais déjà trois chansons qui dataient de 1975, enregistrées avec le groupe avec lequel je travaillais au Ghana : Love & Death, Victory et Obra. Des morceaux plutôt jazzy mais sur Love & Death, si tu écoutes les congas, c’est beaucoup plus Afrobeat et Highlife. Obra avec son arrangement de cuivres regarde plus du côté de Charlie Parker. Pareil pour les cuivres de Love & Death qui sont beaucoup plus classiques. J’ai pris ces morceaux pour leur orientation jazz et je les ai joués comme je les jouais à l’époque. Les lignes de cuivres sont exactement les mêmes par exemple. Quand on a commencé l’enregistrement, j’ai écrit 5 titres de plus. J’étais retourné au Ghana quand ils m’ont appelé pour que je vienne signer un contrat avec le label.

Le titre de votre album, Love & Death, sonne comme du heavy metal !

C’est surtout une mise en garde à l’adresse des jeunes hommes, qu’ils prennent garde, l’amour peut aussi mener au désastre. Jusqu’à la mort parfois, c’est pour ça que j’ai mis beaucoup d’emphase sur ce morceau, pour en faire quelque chose de très émotionnel. Mais je ne vois pas pourquoi tu veux que ce soit un morceau de heavy metal !

A cause du titre ! Mais c’est surtout que je me suis laissé dire que vous étiez fan de Black Sabbath et de Deep Purple.

C’est vrai, de Blood Sweat & Tears aussi. Mais de toute façon, le rock est un composant de l’afrobeat. J’étais partisan de mettre plus de jazz dedans, mais je me suis rendu compte que c’était plus intéressant de s’inspirer de musiciens comme Ritchie Blackmore pour enrichir ma musique. Le funk est plus associé au Highlife que ne l’est le jazz. Le jazz c’est « chiiiichiiichiiichiii », le funk c’est plus « poumpoum-tak-poumpoumpoum-tak ! ». C’est ça qui te fait penser au heavy metal, je suis content que tu l’aies reconnu dans ma musique.

Vous êtes guitariste pourtant votre album n’est pas noyé de solo. Les cuivres sont beaucoup plus présents.

Exact, les cuivres sont vraiment ce qui m’intéresse le plus. J’ai fait beaucoup de compostions et d’arrangements pour des groupes Ghanéens, c’est quelque chose que j’aime.

J’ai remarqué que les musiciens qui faisaient de l’Afrobeat disaient souvent qu’ils perpétuaient l’œuvre de Fela et non pas qu’ils jouaient la même musique que lui…

C’est un héritage. Charlie Parker est à l’origine du be-bop et quand il est mort, Miles Davis et John Coltrane ont repris le flambeau. Mais l’afrobeat est né au Ghana dans les années 70 où on jouait de l’afro-funk. Le funk était partout au Ghana. Beaucoup de musiciens au Ghana ont enregistré du Highlife mais aussi de l’afrobeat et de l’afro-funk.

La mort de Fela a laissé un vide que je voulais moi aussi remplir. Tony Allen joue de l’afrobeat, les fils de Fela également mais moi je voulais aller plus profond. J’ai rencontré Fela dans un club de Highlife de Londres et on est devenus amis. J’allais souvent chez lui mais ensuite il a commencé à avoir des problèmes. Il ne pouvait pas s’empêcher de s’attirer des ennuis, mais en même temps il combattait pour ses droits. Il était toujours en confrontation avec les autorités, moi j’ai ôté tout ce côté-là pour ne parler que de l’amour et de la mort, de la vie, des traditions. Je n’ai jamais été dans la critique du pouvoir ou des autorités.

Qu’est ce que vous pensez du travail de labels comme Soundway par exemple qui exhument des titres complètement inconnus de musiciens africains qui le sont souvent eux aussi ?

J’espère que ça va continuer ! Ça nous permet d’être encore là et ça nous ouvre le marché ! Je regrette simplement que tous les musiciens qui ont joué Love & Death à l’origine soient tous morts. Certains sont morts de faim, d’autres dans la misère, moi j’ai survécu par ce que j’ai connu un certain succès. Mais c’est une bonne chose pour la musique africaine. Ça attire beaucoup de musiciens européens qui la développent et qui nous permettent d’avoir de la reconnaissance et de vendre des disques. Il y a plus de gens en Europe qui sont intéressés par la musique africaine et ça nous permet d’avoir une meilleure audience qu’on en aurait en restant en ne jouant qu’en Afrique.

Ça permet aussi de redécouvrir des trésors oubliés…

Il y a encore beaucoup de matières enfouies, à redécouvrir et à rejouer. Je suis moi-même retourné fouiller dans mes propres archives et je me suis aperçu que j’avais pas mal de titres qui pourraient être réenregistrés. Je suis assez content d’avoir ces trésors ! C’est comme ça que vous les appelez non ?! Je suis peut-être vieux mais je compte bien faire encore deux ou trois choses avant de mourir !

Ebo Taylor – Life Stories : Highlife & Afrobeat Classics 1973 – 1980 (Strut Records – 2011)

Propos recueillis par Muzul, Soulist, et Freeworker aka Le Dictaphone Virevoltant

Merci à Charles Provost de H.I.M Médias