Alors que vient de sortir Pop Negro, 3ème album de Pablo Díaz-Reixa, alias El Guincho, on en profite pour exhumuer une de nos interviews jamais publiées, ici lors des Transmusicales de Rennes de 2008. On avait croisé Pablo par hasard dans la foule, alors qu’aucune entrevue n’avait pu être finalement réalisée avec le jeune homme. Ca tombait bien, on avait deux mots à lui dire : tropicalisme, le Brésil des seventies, la mer et le soleil, mais aussi la MPC, le sample et les filles. Oui, les filles.

Hello Pablo, Comme quoi on a bien fait de se balader… Tu peux te présenter rapidement pour ceux qui ne te connaissent pas ?

 
Pablo « El Guincho »: Ok ! Je m’appelle Pablo Pablo Díaz-Reixa, je suis né il y a 25 ans, et j’ai passé à peu près toute ma vie à faire de la musique, surtout sous ce nom là, El Guincho.
 
Tu nous dis d’où ça vient, justement, El Guincho ?
 
Pablo « El Guincho »: Le « Guincho » c’est un oiseau des Iles Canaries. Parce que je suis né là-bas, aux Canaries, une île lointaine vers la côte ouest-africaine, tu vois, en face de la Mauritanie… Et en gros là bas tu as des espèces d’oiseaux super rares, qu’on ne retrouve que dans les Açores, au Cap Vert, aux Canaries ou à Madère…Il y a sept ou huit espèces qu’on ne trouve que là bas…
 
Ok, un nom d’oiseau donc !
 
Pablo « El Guincho »: Hehe ouais…
 
Dans la plupart des paroles de tes chansons, tu évoques la mer et ses profondeurs aquatiques. Tu nous parles un peu de ce lien « maritime » ?
 
Pablo « El Guincho »: Ahaha. Génial. Tu sais que j’ai toujours attendu qu’on me pose cette question ? Enfin. Jamais personne ne me l’a posé, alors que c’est crucial ! Je te remercie ! (Ndlr : en français, Pablo parle très bien français aussi). En fait j’ai conçu et pensé ce disque comme une île imaginaire. Mais en réalité Alegranza est une île qui existe vraiment. C’est un petit îlot, tu vois, personne ne vit là-bas. Mais l’idée en choisissant ce nom était de faire référence à une sorte d’île imaginaire, une île SONIQUE, tu vois. Donc toutes ces références à la mer viennent du fait que j’adore naviguer, j’adore l’eau et la mer, ça transcrit ma personnalité. Ma famille a un bateau… En fait mon père est…hum…(il cherche ses mots en anglais…) c’est un « Environment Inspector »… Il se balade d’îles en îles et déclare les espèces protégés et les espaces réservés et protégés…C’est un peu un politicien-lobbyiste de la nature, il est très engagé.
 
Ok, ok, je vois…
 
Pablo « El Guincho »: D’où le fait de toutes ces références marines que tu citais…Quand j’écris ça me concerne énormément.
 
Et quand est-ce que tu as déménagé en Espagne ?
 
Pablo « El Guincho »: Ca fait six ans maintenant. J’ai bougé quand j’avais 18 ans en fait…
 
Ok. Cette année (Ndlr : 2008, donc), on fête les 40 du tropicalime et de son explosion au Brésil à la fin des années soixante avec des artistes comme Tom Zé, Gal Costa, Jorge Ben puis des formations comme Os Mutantes. Tu peux nous en dire plus sur ce que représente pour tout la musique brésilienne et sudaméricaine, MPB, samba… ?
 
Pablo « El Guincho »: La MPB, la Tropicalia, le « nuevo-Bahia »…Tout ce qui s’est passé vers 1970 m’a toujours fasciné, depuis trèèès longtemps. En fait mon père était un gros fan de tout ce qui est brésilien, tropicalisme, il avait tous les disques, que des originaux en plus… J’ai donc eu la chance d’être entouré de tout ce son depuis tout petit. Et puis une fois ado, je me suis mis au hip-hop, à la dance etc. Mais une fois arrivé à Barcelone, j’ai commencé à rechercher tous ces disques que j’avais écouté pendant mon enfance, et je suis resté bloqué hehe. J’ai un vrai intérêt pour la musique tropicale. J’ai suis un gros fan de Ceatano par exemple. J’adore Lee Perry niveau production, mix, mais Ceatano Veloso c’est le roi niveau écriture musicale. Milton Nascimiento aussi. Mais bon Caetano c’est sans aucun doute mon héros, le boss quoi. Nascimiento me fascine aussi, Clube da Esquina et Milagre dos Peixes sont deux disques qui m’ont marqués à vie ! Tom Zé aussi ! Tom Zé, non seulement les seventies mais aussi toutes les années 1980…Jorge Ben ! Toutes ses références lyriques, Barbarella…Je suis une espèce de fanatique obnubilé !
 

Hehe…Ca se voit ! Bon passons à autre chose : tu peux nous raconter comment tu bosses, sur quel matos, samplers etc. C’est quoi ta conception de la création musicale ?
 
Pablo « El Guincho »: Ca dépend. Par exemple pour ce disque j’ai bossé avec deux types de machines et samplers : la MPC, bien connue, AKAI, et d’un autre côté la Roland 404…
 
MPC 1000 ?
 
Pablo « El Guincho »: Non, non la 500, super basique. J’ai essayé de travailler avec pas mal de logiciels, comme Ableton Live, ou autres, mais je n’ai jamais été à l’aise avec ça. En fait y’a trop de « visuels » à respecter ou à mettre en place sur ces logiciels…tous ces petits carrés, ces couleurs, ces barres à aligner…On va dire que j’ai une approche plus…naïve de la création musicale. Une idée plus diffuse en gros, qui vient directement de l’extérieure… Et de fait la MPC est super pratique pour ça, séquencer, rythmer…La Roland, 404, elle, est un peut plus « rudimentaire » mais justement j’aime bien ce côté digital, où tu peux saturer, surtout sur les graves, les basses à fond… Ensuite pour répondre à ta question, le processus de composition vient avant tout ça, avant le taff avec les samplers etc. La guitare, la mélodie et le rythme. A mes yeux le rythme est l’élément clé, c’est le plus important de la chanson. Le beat, c’est la base, c’est crucial. Donc je compose d’abord le beat et ensuite je greffe les samples. Par exemple tu vois la chanson Costa Paraiso, qui a ce feeling, cette évolution presque…techno, genre house classique des nineties ?
 
Oui, oui, carrément…
 
Pablo « El Guincho »: Et bien tu vois, tu prends ce sample d’afrobeat – ça vient d’Oscar Sulley – (Ndlr : Oscar Sulley & The Uhuru Dance Band, groupe ghanéen obscur remis au goût du jour par Miles Cleret de Soundway, entre autres) en mettant à fond le delay sur les bongos tu as cette impression de transe, presque un truc progressif… Et donc à partir de là tu peux commencer ta chanson, en la voyant déjà comme une track bien dansante. Après cette partie, le beat et le sample, tu réfléchis à l’ensemble et tu construis. Moi j’avais envie d’un truc bien primitif, ruff… Et la musiqueélectronique primitive que tout le monde reconnaît comme telle est certainement celle du BBC Radiophonic Workshop, de Delia Derbyshire et tous ces gens. Je me suis donc dis que ça pourrait être intéressant de sampler Delia et de la mettre là dedans. Hehe.
 
Haha, je vois. Ok. Tu vis à Barcelone. Tu me parles de la ville ?
 
Pablo « El Guincho »: Je suis amoureux de Barcelone, tout simplement, cette ville m’enchante !
 
Ah ouais, carrément ?
 
Pablo « El Guincho »: Ouais. Je suis trop heureux là bas. Je ne crois pas que j’aime être en tournée en fait, même si ici c’est super (Ndlr : à Rennes, Transmusicales 2008, donc). Mais franchement être en ville, chez soit, à Barcelone, y’a rien de mieux. C’est vrai qu’il y a encore quelques temps, il n’y avait pas beaucoup de groupes qui pouvaient avoir un peu d’aura extérieur à Barcelone ou à l’Espagne. Depuis quelques années, avec l’émergence de certaines formations pop, liées à quelques clubs, c’est clair que les choses ont changé. En fait les groupes perdent cet espèce de « complexe espagnol ». Ils sont plus libres… Extraperlo, Joe Crepusculo, Telematico…Tu as plein de groupes nouveaux comme ça qui font des trucs super, très intéressants.
 
Yo Crepusculo ?
 
Pablo « El Guincho »: (qui se met à parler français) : Ouais ! C’est un mec avec des synthés, il fait des trucs super sombres ! Il joue les dimanche en général…On peut le voir souvent…
 
Ok, cool. Pour finir y’a un autre truc qui m’ a interpelé dans ta musique. Tu évoques souvent le passé et les amours difficiles. Je pense à « Buenos Matrimonios ahi Fuera » par exemple. Tu as écrit cette chanson pour une fille en particulier ?
 
Pablo « El Guincho »: En fait, pas vraiment. C’est plutôt l’idée générale, un peu idéalisée, qui me vient après avoir rencontré une fille qui me plaît. C’est l’idée du futur tu vois ? Je viens d’avoir 25 ans, alors je ne me pose pas vraiment ces questions au quotidien, mais comme tout le monde, quand une fille te tapes dans l’œil et te monopolise l’esprit, tu penses à tout ça…le mariage, etc. En fait c’est plutôt ça : la question posée de l’engagement à long terme, de comment vivre avec quelqu’un au jour le jour, sous le même toit, être avec elle, mater un film en pleine nuit avec la fille que tu aimes… Bref, toutes ces questions que je ne m’étais jamais posées, parce que j’ai passé ma vie à être complètement obsédé par la musique.
 
Hehe, pasionario. Ok. Tu as quelques mots à dire pour les français qui certainement ne te connaissent pas bien ou très peu ?
 
Pablo « El Guincho »: Pas compliqué : je dirais juste qu’il faut avant tout aller voir mes concerts. Il faut vivre la musique en live, c’est clair. C’est un disque pop, c’est sûr, mais qui est super influencé par la culture club, le fait de sortir en club, la danse, la transe…Tu verras tu aimeras encore plus le disque après avoir vu et vécu le live !
 
C’est noté, merci Pablo !
Pablo « El Guincho »: Merci à toi !

Propos, recueillis, transcrits et traduits par Lucas Blaya pour 90bpm