La venue de DJ Premier à Paris pour deux dates avait fait ruisseler les sangs. Et remuer les foules. Batofar, fin octobre. New York sur la Seine. Primo vitaminé accompagné d’un Blaq Poet fatigué. Rencontre avec une légende vivante pour quelques précisions, sa vision de la musique, ses allers-retours à New-York depuis le Texas au milieu des années 1970, les b-boys, les disques de la voisine et le grand-père à Brooklyn. Et puis un regard sur le business quand même, et la sortie en fronde du Blackprint de Poet ce mois-ci.

 

On parle avant de commencer de pas mal de trucs avec Blaq Poet, venu pour l’occasion. De sa collaboration avec Ali, de Lunatic, son « frère », venu à New-York à l’époque. Il me parle du tour à venir aux côtés de Primo, tournée mondiale qui va passer par l’Angleterre, la Pologne puis l’Asie, peut-être la Chine, il ne sait pas trop Poet. Il est crevé. En loges du Bato, il étend ses jambes de tout son Timberwear et ne décolle pas de pas ses lunettes noires, vissées au crâne rasé. C’est Premier, bien vif pour l’occasion, qui va faire le gros de la conversation. Rencontre événement.

 
(Primo arrive dans les loges le téléphone vissé à l’oreille, en ligne juste avant, pendant les balances, avec Marley Marl. Gordon, le manageur dreadlocké veille au grain…et au respect du timing…)
 
 
90bpm (à Premier) : Donc on va dire que je me moque un peu, mais on va la faire classique : est-ce que tu peux te présenter en quelques mots pour celles et ceux qui ne te connaissent pas ?
Premier : Ok. Je suis connu sous le nom de DJ Premier, on représente Year Round Records, un label indépendant, car comme tu sais, le hip-hop est principalement parti, à la base, de labels indépendants pour devenir aujourd’hui quelque chose de très gros, récupéré par quelques majors. On est donc là pour essayer de remettre en place quelques fondations. On continue nous à faire ce qu’on veut faire et ce qu’on pense être important, tu vois : « just pure hip-hop music ». Je signe des artistes que j’aime, dont je suis fan…J’ai des artistes jeunes aussi sur mon label, pas que des gens qui viennent des années 1980…Je dis ça par ce que pas mal de labels signent des gamins en voyant la marge de manipulation qui s’ouvre avec les jeunes…Ce n’est pas aussi facile de manipuler des gars qui sont là depuis un bail, voilà pourquoi pas mal de labels refusent de signer des mecs qui ont la trentaine…Regarde comment LL s’est fait manipulé par Def Jam quand il avait 15 ans. Puis il a explosé, il est devenu riche puis adulte, ça a été différent. Moi tu sais, mon cœur et ma vie sont complètement inscrits dans la musique, c’est elle qui compte avant tout, on sait pourquoi on est là, ensemble: pour faire de la musique de taré, avec les bonnes raisons ! J’ai donc signé Poet, qui connaît bien le game, qui a de l’expérience dans ce business, et surtout, son style…il fait le genre de trucs que j’achèterais tu vois, le genre de truc que j’ai envie d’entendre. J’ai envie que mon label défende des trucs que j’aurai pu acheter ! Tu sais quand je vais dans les shops, je suis souvent déçu au regard des étagères et des présentoirs « Ca, ça passe en radio, ça aussi, ça aussi, ça c’est wack, ça j’en veux pas, ça c’est de la merde… », bref j’ai envie de voir d’autres trucs en vente, c’est aussi pour ça que je fais de la musique. C’est comme ça que Poet est rentré dedans, j’avais l’habitude de le rencontrer en essayant d’aller voir Marley Marl à WBLS il y a des années, à la fin on se captait dans la rue et on se disait « un jour on fera un truc tous les deux »…Et puis un jour je l’ai capté, je lui ai dit « Tu vois, on est un petit label, on a pas énormément d’argent, mais j’ai vraiment envie qu’on fasse du son ensemble » et il m’a dit ok…. On a donc construit ensemble The Blackprint, l’album à venir en janvier 2009, on va sortir le single dans quelques semaines et tourner la vidéo qui s’appelle « Ain’t Not Change »…(Ndlr : L’interview a lieu en octobre 2008). Tu vois je fais attention en fait à prolonger cet héritage culturel laissé par des gens comme Afrikaa Bambaataa ou Kool Herc…Tu sais, il sont les parrains, les doyens de ce rap-game, tout comme Theodore et Flash aux platines…quelqu’un doit représenter cette tradition, la véhiculer…S’ils ne le font plus, alors je le ferais, et je sais qu’ils apprécient ça. Quand Kool Herc m’a appelé l’autre fois, j’ai vu son nom s’afficher sur mon portable. J’ai fait « merde, y’a Kool Herc qui m’appelle ! » (rires). Tu ne peux pas juste répondre « Hé, salut mec, ça va, tranquile ?! », pas possible, c’est le père du hip-hop qui t’invite à une soirée où il joue, un truc de dingue…
 
90bpm : Et avant tu étais au téléphone avec Marley Marl?
 
Premier (étonné) : Bah ouais, mais comment tu sais ?!
 
90bpm : héhé, je t’ai entendu, j’ai tendu l’oreille…
 
Premier : Ahaha, t’as l’oreille fine….
 
90bpm (à Black Po): je disais ça pour rébondir sur toi Poet. Tu as été pas mal poussé vers l’avant par Marley, notamment via WBLS avec Mr. Magic, et ce assez jeune. Est-ce que tu peux nous parler de tes débuts, en tant que Rhymin’ Rap Wizard, avec Noel ou aux côtés de B-Fats ?
 
Black Poet : Ouais, mec, carrément. J’ai commencé à treize ans à tracer ma route, à rapper dans le quartier, à m’intéresser aux beats et aux rimes. Puis petit à petit j’ai grandi, j’ai découvert les Cold Crush et les Furious 5, leurs singles, puis après y’a eu Run DMC et c’était bon, c’était bouclé, je me suis dit « c’est ça que je vais faire ».
 
90bpm : Et après tu as rencontré Noël, pendant les Bridge Wars ? (Ndlr : les cinq premiers maxis de Black Po, à l’époque sous le pseudo écourté de The Poet, ont été réalisés aux côtés de Rockwell Noel, de The Wopp Sensation, titre club-dance produit aux côtés de Marley Marl en 1986, Beat You Down, Massacre, jusqu’au bien street Taking You Out en 1989. La plupart sont sortis chez 11-A Records)?
 
Black Poet : Ouais on s’est calé avec Noël, on a fait quelques singles ensemble, quelques trucs, puis j’ai fait Beat You Down contre KRS-One, connu les battle waxs, et maintenant je bosse avec ce gars ici !
 
Premier : T’as bossé avec Screwball aussi !
 
Black Poet : Ouais c’est clair, bien sûr… on s’est capté là-dessus avec Primo, via Screwball et Hydra Entertainment, il avait produit une track pour Screwball (ndlr : Primo a produit entre autres pour le groupe du Queens les singles Sen It All et F.A.Y.B.A.N.), puis après on s’est perdu de vue, pour aujourd’hui se retrouver et sortir The Blackprint mec, janvier 2009, ça va être…dangereux.
 
90bpm : Ok, cool. Avant de revenir sur l’actu, Primo est-ce que tu peux nous parler de tes souvenirs de tes premiers mixs, si tu faisais ou écoutais des pause-tapes comme ça tournait pas mal dans les années 1980, les tapes de Doo Wop, Kid Kapri, S&S ou des choses plus R’n’b comme les mix-tapes de Ron G ?
 
Premier : Oh, oui, tu sais j’avais l’habitude de préparer des blends, des trucs comme ça…Tu sais je vivais au Texas à l’époque…
 
90bpm : A oui la tu parles de quand t’étais plus jeunes, Houston ?
 
Premier : Ouais Houston, et là-bas j’étais un peu la star du quartier. J’ai étudié le djeing new-yorkais parce que mon grand-père était de Brooklyn, il était de New-York…Quand j’étais gosse j’avais l’habitude d’aller à New-York pour voir mon grand-père. On faisait pas mal de trucs ensemble, on allait dans sa maison…Il m’a vraiment appris plein de trucs. On allait souvent voir des matchs de baseball ensemble, il avait l’habitude de m’emmener voir les matchs des Yankees, il était à fond dans le baseball…
 
90bpm : Et la musique ? Il avait des disques ?
 
Premier : Ouais, il était passionné de jazz ! Il avait une énorme collection, je passais beaucoup de temps à écouter ses disques. Il m’a appris à jouer de la basse, il avait une basse à la maison. Et donc on allait à ces matchs de baseball, et après on avait l’habitude de s’arrêter à Time Square, il m’emmenait faire du shopping, hehe. Et là j’avais le droit à une glace et je commençais à me rendre compte d’un truc, à Time Square. (Il s’arrête, en pleine reflexion). Il y avait tous ces mecs, les b-boys qui dansaient là-bas. C’était bien avant qu’il y aient des sorties vinyles tu vois, un truc comme 1976 ou 1975. J’étais en 5th grade, tout jeune (Ndlr : Fifth Grade est l’équivalent de la 6ème au sein du système éducatif français). Je me rappellerais toujours, c’est à ce moment là que j’ai assisté à mon premier suicide : un mec qui à sauter sur les voies du métro, qui s’est suicidé, le métro l’a écrasé, la voiture lui est passée par-dessus, on a du reculer, le ré-écraser, évacuer le train pour pouvoir dégager le corps. Quand on est sortis, il y avait des morceaux, ses bras étaient-là…
 
90bpm : enfant, ouais c’est des visions assez difficiles…
 
Premier : Oui, complètement, c’était New-York, 1975. Et donc tu vois cette époque était particulière, les premiers disques hip-hop sont apparus vers 1979, alors voir ces b-boys breaker à Times Square pour de l’argent, sur des trucs comme Jimmy Castor, Apache… C’était dingue mec ! Moi j’arrivais du Texas, chez moi y’avait pas cette ferveur, ces gars faisant tous ces mouvements de fou… Je connaissais la danse un peu, tu vois ce qu’on voyais à la télévision, Soul Train tout ça, les lockers et les mouvements de mains… Mais les voir breaker comme ça, tourner sur le dos, c’était incroyable. Difficile à croire et fascinant. Je n’ai donc jamais oublié ce gars qui a sauté sur le métro et son corps en morceaux, le train qui freine, et nous là, forcé de voir tout ça. Cette ville était dingue, et il fallait que j’y vienne ! « I’m Movin’ to New-York, right then ! ». C’est ça que je me suis dit.
 
90bpm : T’as pris la décision de venir ce jour là?
 
Premier : Ouais, complètement. Je suis rentré chez moi, j’ai fait à mes potes –j’étais gamin- « Les gras, cette ville est dingue, complètement folle, il se passe trop de trucs, j’ai vu ce gars qui s’est tué, ces b-boys, y’a trop d’action là-bas ». Et les disques, les disques. Ce qu’ils passaient pour danser : j’avais ces disques. Ma mère passait ces disques ! Elle avait l’habitude de passer tout ces trucs…Mes parents avaient plein de disques sur lesquels les mecs dansaient…
 
90bpm : Et donc tu es rentré au Texas et tu as commencé à regarder les disques qu’il y avait chez toi avec plus d’attention…héhé. 
 
Premier : Oui, en fait quand j’étais gosse, ma voisine, Ms. Whiley -Rest In Peace- (Ndlr : pas de vérification orthographique du nom…) m’offrait régulièrement des vinyles, des 45 tours, une ou deux fois par semaine. Des trucs de la Motown, Edwin Starr, Aretha, plein de singles…Et un jour, ma mère qui connaissait bien ma voisine lui as dit : « tu sais ce qu’on va faire : les disques que tu lui as donné, il y a longtemps, je vais te les redonner discrètement et tu pourras les lui redonner ensuite, tu éviteras d’en acheter, lui il n’y verra rien, ce n’est qu’un gamin », tout ça, tout ça…héhé.
 
90bpm : Et toi tu n’y voyais que du feu… ?
 
Premier : Bah un jour ma mère est arrivée : « Alors, tu as eu des nouveaux disques aujourd’hui ? », et moi (Primo prend une voix de gamin, difficile avec sa rocaille de voix) : « Ma’, je crois que la voisine a sa mémoire qui lui joue des tours, tu sais quoi, elle me donne des disques qu’elle m’avait déjà offerts ! ». Et donc ma mère a su à ce moment que j’avais vraiment les disques en tête, tu vois ce que je veux dire. J’ai toujours été fasciné par les disques, comment ils tournent sur la platine, les macarons des labels…
 
90bpm : Les couleurs et les designs, les crédits…
 
Premier : Ouais ! Et surtout par un truc : quand tu mettais le diamant sur le disque, le son qui sortait ressemblait au label ! Ca c’était dingue ! La musique m’apparaissait à travers le macaron du label !
 
90bpm : Ouais, chaleureux, colorés, froid, spacy, psychés…
 
Premier : Oui, exactement. Et tu sais, de mon enfance jusqu’à aujourd’hui, c’est pour ça que je suis autant dans tout ce qui est artwork, que j’apprécie la forme artistique et graphique des disques, de la créativité des posters, des albums, les labels…Par exemple avec Westbound (Ndlr : Westbound est un label de Detroit connu pour ses releases des Ohio Players et, surtout, de Funkadelic), j’ai toujours eu cette impression d’un fantôme qui s’échappe…que quelqu’un qui…(Primo cherche ses mots, puis se tourne vers Poet et son manager) : Yo, c’est quoi déjà le film là, avec le mec masqué, genre…Scary Movie ?…Nan…?
 
Poet : Saw !
 
Premier : Ouais, c’est ça, Saw. Et donc Westbound a toujours ressemblé à ça pour moi, il avaient les Ohio Players, Junie Morrison, Parliement…Et tous les disques de Westbound, quand tu posais l’aiguille, ils avaient ce même son, qui me rappelaient le logo du label…Gamin tu sais, je ne connaissais même pas le nom de l’artiste, mais à la vue du logo, je savais que ça allait être FUN-KY ! Et donc toute ma créativité vient de tout ça. Mon grand-père jouait dans un groupe, c’était pendant la Seconde Guerre Mondiale…
 
90bpm : un orchestre de jazz ?
 
Premier : Un groupe – orchestre, militaire tu vois, il a combattu pendant la guerre… Et donc souvent il me montrait ses photos, de quand il était à la guerre, il tournait beaucoup -pendant plusieurs années en fait-, et il me montrait ses albums photos et à chaque fois je me disais que c’était ça que je voulais faire, bouger, rencontrer des gens et faire de la musique. Dès que j’ai eu treize ans, j’ai commençais à aller à New-York tout seul…
 
90bpm : Tu prenais le train, l’avion ?
 
Premier : Ouais l’avion, ma sœur à un moment donné en a eu marre de venir tous les étés à New-York. Donc je finissais par y aller seul, j’étais tellement intéressé, et intrigué, par ce qui se passait là-bas, toute cette culture liée à la ville. Et puis plus j’ai grandi, plus j’ai aimé cette ville et plus le hip-hop a grandi avec moi et moi avec lui. Une musique qui vient du ghetto, ça il ne faut pas l’oublier. Tu vois, le fait que cette musique vienne du ghetto c’est important, qu’il y ait toujours une part de ghetto en elle. Tu peux faire du mainstream, vendre plein de disques, mais quelqu’un se doit de garder cette musique…ruff & rugged, comme aux origines. Tu vois ?
 
90bpm : C’est dans cette optique que tu sors le Blackprint avec Poet ?
 
Premier : Oui! Il représente pas mal de gens qui ne pensent pas, contrairement à d’autres, qu’il n’y a aucun espoir pour le futur…Je vais te paraître un peu énervé tout ça, mais c’est comme ça que les gens sont ! Il faut une voix pour clamer haut et fort certaines choses, pour porter la parole de pas mal de gens qui pensent qu’il n’y a rien pour eux ici, qui n’ont rien à perdre et qui veulent juste une chose : être heureux, c’est tout. Et être heureux en volant ou en tuant quelqu’un, ce n’est pas comme ça que les gens veulent vivre, c’est un combat perpétuel, un combat contre ce ruff world dans lequel on vit, tu vois ?! La musique qu’on fait est basée sur ça : faire comprendre à l’auditeur qu’on le connaît, qu’on se comprend lui et nous et qu’on veut juste rendre les choses meilleures, vivre juste un peu mieux, plus heureux. Je connais pas mal de gars qui sont venus me voir en me disant « Yo man, je suis allé en taule pas mal de fois, et maintenant j’écoute ta musique, j’ai des enfants, une famille, je travaille… ». Juste de la musique, mec, juste de la musique. La musique peut sauver, peut guérir les gens….On met en relief le bon comme le mauvais dans notre musique en pensant au plus ignorant des connards, au dernier des pourris, parce que c’est lui qui doit être sauvé ! Mais on ne fait pas de la musique moralisatrice du style (Primo prend un ton gémiard-pleurnichard) : « Stop, com’ on, arrêtez d’être des sauvages les gars! etc… », non, on doit parler la langue des gars, faut qu’il comprennent. On est vieux, tu sais, on est des adultes et on est passés par pas mal de trucs que ces gamins ne connaissent pas…C’est important. Et on est pas les seuls à faire ça !
 
90bpm : Ok, cool. Un dernier mot ?
 
Premier : Ouais, bien sur : la musique doit toujours venir en premier, l’argent vient derrière, c’est important.
 
Poet : Blackprint, man ! Janvier 2009 ! Wooaah !

Propos recueillis, traduits et transcits par Lucas Blaya pour 90bpm

Special Up to : Yannick, Bongo Roro & Batofar Team