Seun Kuti était il y a peu à Paris pour répondre à nos questions, alors que son premier album arrive dans les bacs. Une continuation ferme du travail du père -Fela- et une détermination de fer. Seun revient ici sur sa vie à Lagos, Nigeria, sur son parcours, son père et sa famille, sa vision de l’Afrique et de sa musique, si particulière: l’afro-beat

Seun, peux-tu te présenter rapidement pour celles et ceux ne te connaissant pas, ou éventuellement ne connaissant que ton père?

 
Seun Kuti : Je m’appelle Seun Kuti, je suis le fils de Fela, et je suis un musicien d’afro-beat. Je fais de la musique depuis tout petit, je joue avec le groupe depuis que j’ai huit ans et je suis devenu leader, le frontman du groupe, vers l’âge de 14 ans. C’est mon premier album, Many Things.
 
90bpm : Ton grand-père, ta grand-mère, ton père bien sûr, mais aussi ton oncle et ton frère…Tous ces gens de ta famille sont connus pour leurs engagements artistiques ou politiques et parfois les deux. Où te situes-tu par rapport à cet héritage familial, peut-être lourd à porter… ?
 
Seun Kuti: C’est important d’avoir cela derrière soi, de connaître tout ça. Tu sais ma famille a vécu et est morte en croyant à l’égalité entre les hommes et voulant plus que tout une Afrique libre. Je suppose que…(Il s’arrête). Tu sais tu as cité mon grand père, ma grand-mère, mais même mon arrière grand-père a été très impliqué dans ce type de luttes. Donc tu vois, c’est en chacun de nous. On fait partie d’une famille, on y est né, on y a grandi, et je pense qu’on y a appris à voir l’importance de ces notions. Et c’est pour cela que je souhaite prolonger la vision de mon père. En exprimant tout cela avec cette musique si forte.
 
90bpm : Music is a weapon. Ok. Est-ce que tu peux nous parler de ton pays, le Nigéria, et de Lagos, ta ville, la capitale du pays ? Comment décrirais-tu les situations politique, sociale, économique et artistique là-bas ?
 
Seun Kuti : Tu sais, être une nation noire autorise le talent. Il est juste dommage que ce talent soit gâché, détruit ou mal exploité, tout comme peuvent l’être nos ressources énergétiques par exemple. Je ne vois rien là-bas en terme de gestion, de leadership. Il y a juste des petits chefs, des régisseurs, qui imposent des choses sans vision. Tu as donc au final toute une génération intelligente qui malheureusement perd son temps à se demander comment commettre le prochain crime.
 
90bpm : Mais est-ce particulier au Nigéria ?
 
Seun Kuti : Non, c’est généralisé à l’Afrique en général. Mais laisse moi te dire quelque chose sur le Nigéria et sur Lagos en particulier : la ville est très très animée. Les gens sont vivants, si tu vois ce que je veux dire. Et là bas tu ne peux pas avoir d’empathie. Il faut voir comment vit 90% de la population…
 
90bpm : Mais Lagos a tout de même changé depuis les années 1970 ?
 
Seun Kuti : Oui, les banques. Les riches deviennent plus riches et accroissent encore leurs richesses et leurs abus.
 
90bpm : Je vois, la situation ne s’améliore donc pas…Passons. La Kalakuta Republic et le Shrine sont des endroits empreints d’imagerie et d’histoire pour énormément de personnes. Est-ce que ces lieux sont toujours d’actualité ? Est-ce qu’il s’y passe encore des choses ? (Ndlr : La Kalakuta Republic, ou République de Kalakuta, fut la résidence de Fela, père de Seun donc, dont il s’était proclamé président. Micro-société communautaire, la résidence fut détruite par un raid de l’armée en 1978, raid au cours duquel la mère de Fela, fut défenestrée. Tous ces évènements inspireront à Fela ses chansons, entre autres, Unknown Soldier ou Coffin At The Head Of State)
 
Seun Kuti : Oui, c’est encore d’actualité ! Tu sais même si les gens ont changé, des gens plus jeunes…etc, l’énergie est la même. C’est la même idéologie.
 
90bpm : Et pareil pour le Shrine (Ndlr : Le Shrine est un club de Lagos où se produisait Fela régulièrement) ?
 
Seun Kuti : Oui, bien sûr, c’est encore plus vrai pour le Shrine…
 
90bpm : Tu joues là-bas régulièrement ?
 
Seun Kuti : Je joue au Shrine une fois par mois. Tous les derniers samedis du mois. J’y joue d’ailleurs dans trois jours, héhé.
 
90bpm : Et le lieu est ouvert à d’autres formations ? Il y a d’autres artistes qui se produisent là-bas ?
 
Seun Kuti : Non non, pour le moment il n’y a que moi et mon frère qui y jouons…(Il s’arrête). Tu sais, il n’y a pas vraiment d’autres groupes de pure afro-beat là-bas au Nigeria.
 
90bpm : Et tu reconnais que pour le regard d’un français cela pourrait paraître étonnant…
 
Seun Kuti : Oui, en effet. Mais ce n’est pas qu’ils ne veulent pas jouer de l’afro-beat, c’est que…Tu sais, j’ai de la chance d’être le fils de Fela, celui qui veut faire de l’afro-beat doit monter un groupe, tu imagines un peu ? Et c’est dur de rencontrer des gens qui ont le temps, les moyens etc…Vous, vous avez peut-être plus de temps, les moyens de monter tout ça, vous avez une sécurité sociale etc…Ca devient…
 
90bpm : Un choix presque impossible…
 
Seun Kuti : Oui, complètement, un choix impossible.
 
90bpm : Et c’est pour cela que le groupe de ton père, Egypt 70, puis Africa 80, ton groupe à présent, perdure depuis tant d’années avec presque les mêmes musiciens…Ok. Continuons. Il semble dans les faits, l’esprit et la musique, que tu soies plus lié, en ressemblance, à ton père que Femi (Ndlr : Femi Kuti, fils de Fela et grand frère de Seun, est lui aussi musicien de talent ayant connu des succès discographiques). Tu as même repris le nom Yorubi de ton père, Anikulapo et j’ai cru comprendre qu’un « Fela Lives » était tatoué sur ton épaule. Comment décrirais-tu les liens à ton père, à sa musique, sa conscience politique et la spiritualité qu’il pouvait dégager ?
 
Seun Kuti (déterminé) : Tu sais, mon père pour moi est comme le « Mutsat » (Il s’arrête). Il a créé notre musique. C’est lui qui a tout commencé. Ce n’est pas comme…Tu vois le hip-hop. Le Hip-hop a été créé par une certaine génération, et les autres générations s’approprient le style, pour en faire un son, quelque chose de propre, et les choses évoluent. Le truc avec l’afrobeat, c’est qu’il a été créé par mon père, qui l’a alimenté, seul, pendant 30 ans. Il a maîtrisé ce son et l’a emporté dans les meilleures conditions.
 
90bpm : Tu veux donc dire que l’afro beat n’est comme aucun autre genre, populaire disons, ou non traditionnel, qu’il est en quelque sorte représenté par ton père, et lui seul…
 
Seun Kuti : Exactement. Tu sais, j’ai étudié mon père…tellement. C’est ce que ma musique devait être. Liée à mon père. (En souriant) : J’ai n’ai pas le choix…
 
90bpm : Sur ton nouvel et premier album Many Things (Ndlr : Sorti le 28 avril), il y a un morceau intitulé « Mosquito Song ». La Malaria est un des maux majeurs en Afrique. Peux tu nous parler un peu de ce projet sanitaire aux côtés de Youssou N’Dour ?
 
Seun Kuti : Je ne fais pas vraiment partie de l’organisation. J’ai été invité à jouer à un festival. Mais c’est lorsque je me suis rendu à ce festival, j’ai fait quelques recherches, me suis documenté et j’ai compris combien la Malaria était en train de dévaster l’Afrique. J’ai été choqué par le manque de sérieux et les négligences d’une administration qui s’en fiche. J’ai été surpris de voir que la Malaria, qui peut être soignée rapidement, pour pas cher, était toujours et toujours en train de tuer, tous les jours, toutes les trente secondes. Et nos dirigeants, lorsqu’il ont un mal quelconque, se rendent en Amérique, se rendent en Europe. J’étais donc surpris. Si tu peux prendre soin de ta santé comme ça, tu peux alors apporter des médicaments et des soins décents à ton peuple. J’ai été touché, et j’ai écrit cette chanson à l’occasion du festival.
 
90bpm : Avant de parler de ton album, une autre question : comment tu as appris la musique, le chant, le saxophone?
 
Seun Kuti : Tu sais j’ai commencé à chanter quand j’avais huit ans, c’étais un peu inscrit. Je pense que j’ai juste pratiqué mes instruments, comme n’importe qui…Quand mon père me donnait un sax…Depuis que je suis petit je joue du piano…Et vers 5 ans ça m’a ennuyé, j’en ai eu marre, et j’ai changé pour le saxophone. J’ai étudié, eu des professeurs, beaucoup pratiqué etc…La musique est une science, tu t’entraînes, et plus tu le fais, meilleur tu deviens…
 
90bpm : J’ai lu que tu étais monté sur scène pour la première fois à l’âge de huit ans, et pas n’importe où : l’Apollo à New York. Tu nous racontes ?
 
Seun Kuti : J’ai commencé à monter sur scène à huit ans, j’ouvrais le show de mon père, avant qu’il n’arrive sur scène. Tu sais, je voyais mon père sur scène, et c’était comme un appel, c’était juste quelque chose que je voulais faire, c’est tout. Alors, après le concert à l’Apollo, après l’avoir vu jouer, je suis allé voir mon père et je lui ai dit : « Je veux commencer à chanter papa ». Et lui : « Ah oui tu veux chanter ? « Oui je veux chanter »Et tu veux chanter quoi? ». « Je veux chanter sur scène ». « Tu ne peux pas chanter ». Si je peux chanter » . Et je me suis mis à chanter une chanson.
 
90bpm : Quelle chanson ?
 
Seun Kuti (Avec le sourire) : C’était Sorrow Tears And Blood.
 
90bpm : Héhé. Et il t’a dit quoi ?
 
Seun Kuti : C’était une de ses chansons, tu sais. Il reprend l’intonation du père : « Good ! Good ! ». Et donc quand on est retourné à Lagos il en a parlé au groupe.
 
90bpm: Pour en arriver à la scène aujourd’hui avec Egypt 80, le groupe de ton père… A ce propos. Je t’ai vu sur scène au Jazz à la Défense il y a deux ans. C’était très impressionnant de voir pour la première fois cette musique dans son format originel, avec tout le respect dû aux groupes occidentaux reproduisant le style de nos jours. Tu peux nous dire ce que l’afro-beat représente pour toi ?
 
Seun Kuti : L’afro-beat pour moi n’est pas un genre de musique. C’est ma vie. Tu sais certains disent que parce ce que je suis le fils de Fela, j’ai quelque chose de spécial. Mais tu sais, mon père me disais toujours : « Tu sais mon fils, dans ce monde, pas de père, pas de mère, pas de sœurs, pas de frères, dans ce monde, tu es seul, tu dois décider seul, et toi seul doit décider de ce qui est bien pour toi ». Donc tu vois, l’afro beat n’est pas seulement un genre, c’est un mouvement, un mouvement qui concerne…l’émancipation de l’Afrique, de la race noire, de l’homme noir. Et grandir dans cette société en tant que fils de Fela m’a forgé, je sais. Pour moi l’afro-beat est un devoir national : je pense que tout artiste africain, même s’il ne fait pas d’afro-beat, devrait faire émerger une conscience de son art.
 
90bpm : Pour faire changer les choses ?
 
Seun Kuti : Oui parce qu’on est les seuls à être écoutés en dehors de l’Afrique.
 
90bpm : Donc pour toi la musique se doit d’être engagée, politique ?
 
Seun Kuti : En Afrique oui, c’est important. C’est lié. Parce qu’en Afrique c’est la façon de faire passer le message à l’homme du people, qui ne comprend pas le gros anglais des journaux, qui ne peut pas se procurer le journal, se l’acheter. Donc pour moi l’afro-beat c’est un « combat pour la liberté » (« A freedom Fight »).
 

90bpm : Ta musique est influencée par le funk et le côté brass-band, orchestre de ton groupe, Egypt 80, qui a plus que participé à la force de la musique de ton père et à son succès. Quels sont les autres genres musicaux qui t’ont influencé en tant que musicien et homme ? Tu écoutais plus jeune de la soul, du jazz, du hip-hop, du funk ou du rhythm n’ blues ?
 
Seun Kuti : J’écoute toutes les musiques noires. Mais j’adore le hip-hop, tu sais c’est générationnel, notre génération y est fort attachée…
 
90bpm : Et quels sont les artistes que tu apprécies ?
 
Seun Kuti : Jay-Z et Dr Dre. J’ai toujours eu l’habitude d’écouter du Dre, d’analyser ses productions, d’écouter tout ce qu’il a fait, c’est toujours génial.
 
90bpm : Et tu est déjà allé aux Etats-Unis, en Angleterre aussi. Ton père lui aussi était parti en Angleterre lorsqu’il était jeune, pour des études musicales, et s’était plus ou moins ennuyé…
 
Seun Kuti : Oui moi aussi, héhé…J’étais à Liverpool.
 
90bpm : Ok. Parlons un peu de ton premier album. Il s’appelle « Many Things ». Sur la pochette on peut voir une Afrique en flammes, des flammes qui se reflètent dans tes yeux…Tu nous expliques?
 


Seun Kuti :
Je l’ai appelé Many Things…Many Things est en fait la première chanson que j’ai écrite pour cet album. Donc pour moi c’est une chanson symbolique qui impose de son nom.
 
90bpm : Mais ce n’était pas la première chanson que tu écrivais. Juste la première pour cet album ?
 
Seun Kuti : En fait j’ai commencé à écrire des choses, réellement, en 2002-2003, pour cet album. Mais c’est seulement en 2005, lorsque j’ai fini mes études, que cela a été plus simple. J’ai commencé à tourner en 2006. Et c’est à ce moment là que Martin a dit « en 2007 on va faire un album ».
 
90bpm : Martin Messonnier ?
 
Seun Kuti : Oui, mon manager.
 
90bpm : Comment tu l’a rencontré ?
 
Seun Kuti : Je l’ai rencontré de nouveau au Nigeria, mais c’était le manager de mon père, lorsque j’avais quelque chose comme un ou deux ans.
 
90bpm : Vous vous connaissiez déjà avant de vous revoir ?
 
Seun Kuti : Je ne le connaissais pas vraiment, comme je t’ai dit, j’avais deux ans. Mais quand je l’ai revu, je devais avoir quelque chose comme 20 ans.
 
90bpm : Et comment tu vois son travail sur ton album ?
 
Seun Kuti : Il a fait un super travail ! On est vraiment partenaires, business partenaires, mais on partage les mêmes idéologies en termes de musiques. Il considère vraiment que chaque morceau doit être à son meilleur niveau.
 
90bpm : Et tu es donc à présent signé sur le label français Tôt Ou Tard. Comment s’est faite cette signature ?
 
Seun Kuti : Attends, je n’ai pas fini de répondre à ta question, la précédente.
 
90bpm : sur l’album, oui, effectivement, vas-y, désolé.
 
Seun Kuti : Héhé, pas de soucis, tu m’as demandé le sens de tout ça, pour cet album. C’est une confrontation à la réalité. Cette conscience de certaines difficultés existe, elle est présente dans les yeux de tous les groupes, de chaque homme noir. On ne peut continuer à ignorer la réalité qui saute aux yeux tous les jours.
 
90bpm : Il y a donc une volonté de mettre les gens en face de leurs responsabilités comme une volonté d’apporter un message clair de prise de conscience…
Seun Kuti : Oui, complètement.
 
90bpm : Ok, très bien. Je reviens à ce que je disais tout à l’heure, si tu veux bien, à propos de Tôt Ou Tard. C’est Martin Meissonnier qui a dealé avec le label ?
 
Seun Kuti (En riant) : Oui, c’est Martin qui gère tout ce côté business, héhé. Martin (en français) et moi sommes partenaires. J’apporte la musique, il apporté le business, héhé.
 
90bpm : Est-ce que tu veux, comme ont pu le faire énormément d’artistes impliqués, créer ton propre label ? Ton père l’avait mis en place…
 
Seun Kuti : Bien sûr ! bien sûr, tous les artistes veulent être indépendants à un certain point. Mais pour le moment, c’est impossible, économiquement, je n’arriverais pas à mettre mes disques sur le marché…Mais bien entendu c’est un but.
 
90bpm : Ok. Une dernière question Seun. Une des forces de cet album et de tes lives, c’est le groupe. Est-ce que tu peux nous parler de ton groupe, Egypt 80, qui était la formation qui a suivi ton père et l’a accompagné pendant tant d’années et sur une longue discographie. Est-ce que le line-up à évolué ? Baba Ani est-il toujours de la partie ? Est-ce qu’il te montre d’une certaine façon la voie à suivre ?
 
Seun Kuti : Oui, ce sont les mêmes personnes ! (Il compte). Il y a 14 personnes…Non 13…Attends…(Il recompte). Tous dans le groupe sont d’origine excepté 4 personnes. Et de mon côté, je connais le groupe et joue avec eux depuis que j’ai huit ou neuf ans, c’est comme une famille pour moi. Il y a trois générations dans ce groupe, trois générations qui se mélangent et créent ensemble.
 
90bpm : C’est une des raisons qui expliquent sa force, son efficacité ? Ce mélange des générations ?
 
Seun Kuti : Oui, tu sais, on sait tous ce qu’on veut, on a tous de l’expérience, et tous à des degrés différents.
 
90bpm : Merci Seun.
 
Propos, recueillis, transcrits et traduits par Lucas Blaya pour 90bpm