Il y a plus d’un an 90BPM était allé rencontrer JR lors de la sorti de son livre « 28 Milimètres, portrait d’une génération ». L’article s’est un peu perdu mais pas le photographe. Aujourd’hui JR sort un nouveau projet, une occasion de jeter un coup d’oeil à ce que l’homme avait à dire à l’époque… Le propos tiens toujours la route !

Qu’est-ce qui t’as amené à prendre des photos ?
Honnêtement c’est le hasard, c’est ce qui résume toute cette aventure. En 99 j’ai trouvé une sacoche avec un pote. Dedans il y avait une caméra et un appareil photo. J’ai pris la caméra, mon pote l’appareil. Un an se passe, je fais quelques vidéos puis on échange à nouveau notre butin. Là j’me retrouve entraîné par d’autres potes dans les tunnels du métro à Paris. Eux y allaient pour graffer, moi j’voulais garder la trace du moment, de l’action. J’ai mis ma première péloche dans l’appareil. J’avais le trac, j’avais 12 poses, je voulais qu’elles soient toutes mortelles. Tout de suite mon truc ça a été ça : témoigner des endroits et des situations de fous dans lesquelles je me retrouvais. Et puis de ma première série dans les tunnels, sur 12 photos, j’en ai tout de suite collé 6 dans la rue. C’était parti.

Des séries avec des tagueurs, des collages sauvages… Qu’est-ce qui te lie à l’art dans la rue ?
En commençant, j’avais zéro connaissances en photographie ou même en art tout court. Jusque-là je ne m’étais jamais penché sur ces trucs. J’y suis arrivé par le graff et un peu par défaut. Le graff tout court ne me suffisait pas. En plus je n’arrivais pas à faire des trucs biens. Ce qui m’intéressait c’était le coté « I was here ». Je traînais avec Rol.K, Nomade, et les ABC. Encore une fois je voulais témoigner du truc. Donc ça s’est fait comme ça, j’étais là, je l’ai fait. Ensuite en discutant avec les gens, en lisant les critiques qui ont été faites sur mon travail, j’ai pris conscience de ce truc : « la mise en abyme du graffiti ». C’était tout à fait ça. J’utilise le style vandale du graffiti pour exposer mon travail et je montre des graffeurs sans montrer de graffs.

Comment t’es venue l’idée de coller des agrandissements de tes photos dans la rue ?
Au début, je n’avais pas de stratégie. J’ai commencé par me mettre dans les petits panneaux publicitaires du RER et des cafés, les « Insert Communication Ville ». Puis il y a eu la première vague du street art. Je me suis totalement retrouvé dans cette scène émergeante. Donc j’ai regardé ce que faisaient les autres mecs, les collages, les pochoirs, etc. J’ai cherché les techniques de collage, de tirages grand format pas cher… Et puis pour me démarquer et ajouter une démarche vraiment artistique j’ai encadré mes photos d’un trait de fat cap directement sur le mur. J’aimais bien la provocation de la photo d’un tagueur collé puis retagué !

Dans tes séries suivantes, on voit à peu près toute la scène street art mondiale… Comment se passent les connexions ?
En découvrant la scène dans laquelle j’étais rentré, j’ai d’abord rencontré Obey. Et puis j’ai eu l’idée de « Carnets de Rue », mon premier bouquin, fin 2003, début 2004. Une sorte de carnet de voyage dédier à l’art urbain. Je suis rentré en contact avec les mecs par internet principalement (Hakim, TheLondonPolice…). À l’époque c’était surtout par le site Armvr. Et puis comme pour tout, après ça se fait au bouche-à-oreille. T’es à Rome, untel te parle d’untel en Allemagne et puis t’y vas et ainsi de suite. C’est un petit milieu finalement, assez soudé et curieux. J’ai gagné la confiance. J’ai surtout créé un truc unique. Je prenais le travail d’un mec ici et je le collais ailleurs. Comme Obey à New York par exemple que j’ai collé à Amsterdam etc.

Y’a-t-il une scène, un style ou des gens dont tu te sentes plus particulièrement proches ?
J’aime bien Hakim, pour sa manière de travailler essentiellement. J’aime les gars qui  dépassent les trucs de base, qui vont plus loin. En partant du tag et du graff, il a développé sa propre typographie, un mélange de typo asiatique et de logotype, puis il est passé au volume. Aujourd’hui il te colle ses lettrages en 3D en s’intégrant totalement à l’architecture. Il est parvenu au camouflage absolu.
Depuis ça, j’ai fait la découverte des lignes de la ville. Avant, je collais sauvagement sur n’importe quelle surface, sans trop réfléchir. Maintenant, je vois le spot parfait. Je n’ai plus tellement envie de coller partout, je cherche à m’intégrer dans le décor.

Et le ski ?
J’avais fait déjà deux séries : les graffeurs, et les danseurs. Pour chacune j’avais passé environ 6 mois / 1 an. Ce sont des milieux parallèles, comparables, très fermés et soudés. J’avais un pote qui commençait à évoluer au niveau professionnel dans une équipe de ski freestyle. Il m’a proposé des les rejoindre et de les suivre en tant que photographe officiel. En France, il n’y a qu’eux, le team Rossignol, qui fonctionnent comme ça, une équipe rattachée à une marque, qui ne fasse que du freestyle. Finalement, c’était un peu pareil. C’est très fermé comme milieu. Il y moins de skieurs freestyle que de graffeurs. Ça m’a permis de commencer à voyager. Il a aussi fallu que je m’adapte, la montagne ce n’est pas la ville. Si je voulais utiliser mon art naissant, coller mes tirages sauvagement, je ne pouvais pas les encadrer à la bombe. J’ai trouvé cette idée du scotch, façon signalétique de sécurité, jaune et noir, ou blanc et rouge. Ça m’a forcé à m’adapter, c’est un bien. Pour eux c’était bien aussi, j’avais un œil neuf, de novice. Du coup mes séries avaient un truc différent. À leur demande on les a soumise aux magazines spécialisés. Ils ont eu de bonnes retombées de tout ça. Et puis du coup après j’ai fait une autre série sur le snowboard. Tu touches à un truc, ça t’emmène à un autre, ça fait boule-de-neige !

Tu te sens plus reporter ou artiste ? Ou c’est peut-être la mise en scène qui t’intéresse ?
La photo est une excuse. Je suis curieux, j’aime découvrir l’envers du décor. Du coup la photo m’a emmené au milieu des tagueurs, puis des riders, en Hollande, en Allemagne, en Italie etc. Pour ce qui est des expositions, j’aime allier le côté performance du tag aux tirages très grand format. J’ai aussi expérimenté de nouvelles techniques d’activistes, aidé par d’autres activistes. En Allemagne par exemple, j’ai tendu des bannières avec des câbles entre les arches de stations de métro suspendu. Ce sont des mecs de GreenPeace qui m’ont aidé. Avec des cordes et tout le matériel, en pleine journée ! Maintenant ça devient tellement énorme, je suis tellement aidé et soutenu que je peux tenter installations monumentales comme ça. Mais en revanche, il y a un truc étrange, c’est que je ne sais absolument pas quel est l’impact de mon travail dans le monde de la photographie. Il y a bien eu des sujets sur moi dans des magazines, mais foncièrement je ne sais pas ce qu’ils en pensent. Quand il y a eu l’expo de Clichy-Sous-Bois, « Clichy sans cliché », je me suis retrouvé aux cotés de grands photographes comme Sarah Moon, Yann Arthus Bertrand… Je sais aussi qu’il y avait William Klein, mais je n’ai pas pu le rencontrer vraiment.

Sur ton site (www.jr-art.net), on peut aussi voir des photos de paysages. Tu te rapproche un peu de la nature ?
Alors ça, c’est ma partie professionnelle. 1 an ou 2 après avoir commencé, je me suis mis à vendre mes photos. Mais plutôt que de vendre les mêmes que celles collées dans la rue et bien j’ai préféré séparer mon travail. Tout ce qui est vendu par le biais de galeries ou vente aux enchères ne sont que des prises de vues d’endroits insolites, pas de gens. Mes photos sont d’ailleurs cotées à Drouot. Il y a là-bas quelqu’un spécialisé dans l’art urbain qui s’occupe de mes travaux. Il n’y a qu’à Drouot qu’on puisse les trouver d’ailleurs, pour ce qui est de la France. Pour l’étranger j’ai quelques personnes qui font office d’agents, ils m’aident par exemple à faire des expos. Au final, maintenant j’ai mon propre petit réseau qui facilitte les connexions, une vraie équipe. Tout ça me permet de financer mes voyages et mes projets personnels, ceux dans la rue, gratuits. Ça me permet d’envisager des trucs d’une plus grande envergure, plus puissants, comme ce que je racontais sur l’Allemagne.
Mais ce qui est rigolo c’est d’avoir ce double visage. Faire des trucs très conventionnels d’un côté, dans des endroits adaptés, avec le soutien des autorités ; et de l’autre, continuer les projets sauvages, souvent au même moment. Au final, les gens savent plus très bien qui je suis.

Tu as compté tous tes voyages ?
Oh non ! Mais la seule chose que je puisse dire pour donner une idée, c’est que je suis en voyage 75% de l’année. Ça a commencé par l’Europe, après les Etats-Unis, puis Israel et la Palestine, l’Amérique du Sud… Il y a encore tellement d’endroits qui m’attirent pour coller mes photos, des terrains neufs. J’aime aussi le contact avec les gens, c’est important. Je parle Français évidemment, mais aussi l’Anglais et l’Italien. Ça facilite mon boulot de pourvoir vraiment communiquer quand je suis à l’étranger. Là, j’ai un gros projet au Brésil, un truc vraiment énorme, alors j’apprends le Portugais.

Ton projet le plus poussé jusqu’ici c’est 28 Millimètres en collaboration avec Ladj Ly de Kourtrajmé. Tu peux raconter un peu l’idée ?
Depuis 28 Millimètres, la photo a du sens à l’endroit où je la mets. L’idée, c’était de coller des mecs de banlieue en plein Paris. La grimace et le super gros plan (pris à l’objectif 28mm, ndlr), c’est pour renforcer l’impact. Après ça, pour garder une trace, la seule chose qui s’offre c’est le livre. L’objectif, c’était de documenter cette action. Une fois que tout ça a été interprété par les gens, la presse, ça permet de révéler le sens qu’on a voulu donner, de dépasser le coté brut de la photo et expliquer l’intention. Ensuite il y a eu les expos un peu partout, ça c’est pour exporter le projet. Et puis, ce n’est pas fini. En janvier / février, il y a un DVD qui va sortir sur tout ça, avec les images tournées par Ladj. Ça continue.

Y’a-t-il une de tes série, ou photo, pour laquelle tu as plus d’affection ?
En fait je dirai qu’il y en a une qui résume plus mon état d’esprit. Elle est extraite de 28mm justement. C’est le portrait de Ladj en position de braqueur, l’air super menaçant, sauf qu’il ne tient pas d’arme mais sa caméra. Le braquage à la caméra, c’est un truc qui ça me va parfaitement, surtout pour la manière que j’ai d’exposer.

Ton ou tes projets actuels ?
Et bien je vais continuer 28mm, il va y avoir un sens global à découvrir avec ça. Je veux continuer sur ce truc des stéréotypes grossis. Un jour je veux montrer la finalité. Très prochainement je vais faire un gros truc en Israël et en Palestine. Je ne veux pas dire exactement quoi, mais c’est un très gros projet. Pareil, j’ai un truc avec les favelas de Sao Paulo et de Rio. Encore une fois je vais essayer de faire du bruit. Mais surtout je veux garder au maximum mon indépendance pour que mes messages soient toujours aussi forts. Aussi je me pousse à faire très compliqué, au nom de la force d’impact toujours. J’avance.

Propos recueillis par Thibault pour 90BPM