Ils sont de ces old-timers dont on oublie l’existence, même si ils sont de temps en temps cités dans les manuels d’histoire du graffiti. Shuck aurait tendance à appartenir à cette catégorie. Même si discrète, ce writer continue pourtant de mener une activité soutenue dans l’univers graffiti, se souciant guère de ses codes et de ses effets de mode. 90bpm vous propose une rencontre avec Shuck, writer intègre et authentique, membre des DCM, un des crews les plus mythiques de la capitale.

Comment vas-tu Shuck?

Bien.

Peux-tu nous faire une petite rétrospective de ton parcours dans le graffiti ? Quand as-tu commencé ?

Mes premiers repères au niveau graffiti ou inscriptions murales furent les traces et slogans inscrits par les indépendantistes au début des années 80 à Pointe-A-Pitre . Puis, c’est en arrivant en 1982 à Paris que j’ai réellement découvert l’univers underground du graffiti et notamment avec l’émission de «Sidney « H.I.P.H.O.P » à laquelle j’ai participé. Je me suis décidé a trouver mon « tag » comme la plupart des B.Boys parisiens de l’époque et qui sera SHUCK . Là, je commence à le tagguer partout, à commencer autour de mon lycée à Bastille. Nous sommes en 1986. A partir de là, ce fut une période intense dans le métro pour expérimenter et chercher mon style calligraphique, tout en prenant des risques pour cartonner certaines rames.


Qu’est ce qui t’a plu dans le graffiti pour t’y mettre ?

Ce qui me faisait vibrer c’était le challenge, l’insouciance, le défi, le vandalisme dans cette période. Tout cela dans une concurrence terrible et anarchique sur ma ligne (ndlr ligne 2). Mais aussi le simple fait de voir le métro bien défoncé et que la presse en parle, de voir ses propres trains circuler avec son tag procurait une certaine jouissance.

Quel était le contexte à l’époque, notamment ton environnement mais aussi les writers qui t’ont influencés ?
J’habitais sur la ligne 2 qui était la ligne la plus fréquentée par les graffiteurs vu son trajet et son orientation géographique « est-ouest ». Les rames étaient bien ravagées ainsi que les différentes stations dont celles du terrain vague : Stalingrad-la Chapelle. Je prenais aussi cette ligne pour rejoindre mes potes à « Mairie de Clichy » qui allaient devenir les « DCM ».

Personnellement mon énergie est venu de moi même et de mon crew, car nous avions une bonne synergie de groupe reconnue .Certains writers étaient déjà bien présents dans la place comme Sign, Boxer, Bando, Squat, Joey , les TCG, les DRC, les NTM, les CTK …

Les terrains étaient certains lieux bien taggués comme celui de Stalingrad-La chapelle dans le 19eme, le terrain de Bastille Richard Lenoir, le terrain de Pigalle-Blanche-les Abbesses dans le 18eme, celui d’ Alexandre Dumas-Maraîchers, mais aussi le terrain des Vignolles à Mouton Duvernet-Alésia dans le 14 ème A mes yeux, ces quartiers font partie de l’histoire de la scène parisienne du hip-hop parce que se trouvait des lieux ou espaces de référence comme des terrains vagues, boutiques …

Et le métro?

Pour moi c’est un lieu mythique. Un lieu obscur où je libérais mes pulsions en tout genre. Je kiffe encore ses artères. Mais l’époque du tag et du graffiti était différente, et puis je rêve d’un soir, avec encore des visuels d’époques, durant des moments spéciaux en tout genre, des instants symboliques en solo et en groupe avec les "DCM".

Peux-tu nous parler des DCM justement ?

DCM signifie Delire Copains Mortels, crew qui a existé de 1985 à 1995. Les DCM ont été créés a la base par un groupe d’amis en 85 : un subtil mélange de parisiens et d’autres personnes issues de la banlieue dont Clichy, qui était notre fief…DCM c’est Baul, Yoe, Spank, Shan, Baxter, Shame, Woody, Ser, Uzy, et Joce. Nnous sommes devenus des taggeurs reconnus dans le graffiti et dans d’autres disciplines du hip-hop tout en pensant que nous étions en totale phase avec cette période. Aujourd’hui nous sommes présents, la lutte continue pour certains.C’est toujours une famille, et les bons moments du passé restent toujours présents.

Et en ce qui concerne BASALT ?

C’est la rencontre avec Bobo et Banga qui donna naissance à Basalt puis d’autres graffiteurs nous ont rejoints comme Eros, Pseudo, Subsay et Seka. Ce fut une période prolifique dans le graffiti et dans nos différents jams existait une réelle complicité. La référence elle est là encore, nous peignons, nous sommes actifs. Certes, chacun de son coté ou avec ses connections mais le respect est réel. Les liens sont toujours aussi forts.

Et toi, où en es tu actuellement dans tes projets ?

Après une période de retrait, qui a été une certaine façon de prendre du recul tout en restant en contact avec mes amis, j’ai continué à peindre des murs et des toiles et j’ai expérimenté différentes choses autour du graffiti en voyageant.

Quels pays ? Qu’est ce que ces voyages t’ont apportés ?

L’envie d’aller voir ailleurs c’est bon … Et il y a eu aussi des invitations à peindre, participer à d’autres projets, découvrir d’autres gens, et des cultures dans des échanges différents de notre scène graffiti. : Amsterdam, London, Milan, Berlin, Montréal, New York, Toronto, Tokyo…

Que penses-tu de la scène du graffiti ces 10 dernières années?

On peut être fier de ce mouvement underground. La scène parisienne du graffiti tient bon vu qu’au début des années 80, on nous disait que ce serait un mouvement éphémère. Avec du recul, tout ce qui s’est passé dans le monde, c’est grand ! C’est spécial un mur dans la face, peu importe où tu te trouves. Le graffiti est toujours aussi gênant quelque part donc il faut oser :  la contestation, le coté subversif, l’expression! Une pensée spéciale à ceux qui ont bâtit cette expression dans le hip hop, le fait d’avoir bougé est important… et les rencontres avec certains "writers" sont inoubliables.

Comment diriges-tu ton travail en tant qu’artiste ? Comment travailles-tu et à quel moment intervient le graffiti ?

Je développe un travail d’écriture en continu, où calligraphies et symboles sont très présents. Dans des thèmes divers sur notre société contemporaine en performance et dans l’atelier.Le graffiti intervient comme expression et philosophie dominante encore avec d’autres techniques dans mon travail de tous les jours.


Pourquoi ton exposition au Palais Royal s’est appelé "Introspection" ?

Le concept provient d’une réflexion sur mon activité dans mon lieu de création, présenté en de différents espaces permettant de voir l’occupation dans l’atelier. Pendant  l’exposition, "From Writer" en 2006, des gens du Ministère de la Culture sont venus  la visiter. S’en est suivit l’acquisition d’une de mes œuvres  par le "Fonds National d’Art Contemporain". L’approche était essentielle, de plus comme ils ont beaucoup apprécier l’ensemble, ils m’ont demandé de réfléchir  à un projet d’installation qui fut "Introspection". C’était vraiment important pour moi d’en être l’initiateur et de presque tout contrôler comme je le souhaitais. Ce n’est pas comme peindre un mur, le travail artistique est différent, l’idée de réaliser cette installation était sensible et forte et je l’abordais avec une certaine appréhension.
Déplacer son univers n’est jamais chose facile et de plus dans un lieu aussi symbolique que le Palais Royal ! L’action de  partager mon laboratoire de créations et d’expérimentations de graffiteur pouvait être une expérience bizarre.
Mais l’envie était là. La recherche et la découverte de quelque chose de différent pour les visiteurs, le coté créatif, l’illumination qui se dégageait de chaque espace, leur imaginaire étant sans cesse en éveil disaient certains…
Les gens ont apprécié, j’ai reçu un nombre important de messages. Cela a permis de changer l’image de l’univers du graffiti, ce qui est très important et quel fantasme ! J’ai apprécié la carte blanche pour la liberté d’expression.

Et tes projets futurs ?

Passer mon permis de conduire…
Et je travaille aussi sur des nouveaux concepts tout en utilisant d’anciennes techniques. C’est un pur plaisir de ressaisir des flashs de cette période. Cela permet au  phénomène "revival’ de revoir certaines images.L ‘ambiance  vécue par notre génération qui revient en force c’est un retour aux sources. De plus, c’est légitime pour tous ceux qui étaient des "activistes" de l’époque.

Shuck « Master of DCM » 1985 – 2007

Interview réalisé par King Bobo
Crédit photos : Seka

Plus d’infos : http://www.seka.fr et http://www.shuckone.com

-> Voir une rétrospective photographique de l’exposition " Introspection "

-> Voir un extrait du reportage "La Rime & La Raison" de Francis Guibert (1992) avec Shuck, Banga et Pupa Leslie.