Grande révolution : le Hip Hop aujourd?hui ne se résume plus au rap, à la danse, au djing et au graffiti. Julien Beneyton y fait entrer la peinture. Julien Beneyton peint, entre autres, ceux que les sociétés des pays dits développés (à Paris, New York, Varsovie?) ne veulent pas voir ou tolèrent tout juste : clochards, SDF, jeunes beurs et blacks, rappers. Mais là où les subversifs d?aujourd?hui prétendent défendre des catégories sociales lui choisit de peindre des individus. Rencontre lors de l’exposition à la Galerie Alain Le Gaillard à Paris.

Quand as-tu commencé à peindre ?

Tard… Jeune, je faisais un peu de BD, j’ai ensuite passé un Bac Technique Art Appliqué à Grenoble, puis un BTS Graphisme Publicitaire. Mais jusque-là je n’ai jamais vraiment aimé la peinture. Et puis,  6 mois avant de passer mon diplôme, j’ai eu envie de peindre mon environnement. J’ai vu une expo de Basquiat, ça été un déclic. Ça n’a pas vraiment été une influence, mais ça m’a donné l’envie. Du coup après mon BTS, je me suis présenté aux Beaux Arts de Paris.

Donc, tu as fait des études d’art ?

Je bossais à mi-temps comme chauffeur pour un centre d’handicapés. Le matin, je les emmenais à leurs activités et l’après-midi, je les ramenais chez eux. J’allais ensuite aux cours auxquels je pouvais. Je n’étais pas super à l’aise avec l’ambiance de cette école. Sans résumer tout les étudiants à ce comportement, le côté artiste branleur, ce n’est pas vraiment mon truc. Finalement, c’est une école où il est assez dur de rentrer mais ensuite, c’est assez facile d’être diplômé. Ce n’est donc pas un gage de réussite de faire les Beaux Arts. Mais ce qui m’a plu, c’est la place et le temps que j’avais pour me consacrer à mes idées et mes envies, pour progresser. Comme pour toutes les études, tu prends ce que tu veux. J’ai fait ça très consciencieusement et quand est arrivé le moment de présenter mon diplôme, j’ai eu les félicitations du jury. Ça a été une vraie chance pour moi, parce que ce n’était pas gagné. Je me suis présenté sans avoir la moindre référence. Mon travail n’entrait dans aucune aucune une scène artistique contemporaine en particulier. Avoir les félicitations du jury, ça veut dire que tu es exposé quai Malaquais lors de la présentation annuelle de la promo des Beaux Arts. Des gens viennent, voient ton travail, tu les rencontres, ça leur plaît ou non, mais ce sont les vrais galeristes, les vrais critiques.

Ton entrée en galerie s’est faite dans la foulée ?

Le Président de mon jury était Christian Bernard, le directeur du Musée d’Art Moderne et Contemporain de Genève (MAMCO) et il a fait rentrer deux de mes tableaux dans la collection du musée. Mais avant ça, c’est Didier Semin, un de mes professeurs et ancien conservateur à Beaubourg, qui m’a conseillé d’aller voire Alain Le Gaillard dans sa galerie. Il était venu voire mon atelier et pensait que mon travail intéresserait cette galerie. J’y suis allé avec un book et deux ou trois petites toiles, ce que je pouvais facilement trimballer finalement. Il a été moyennement emballé, mais il est tout de même venu voire l’expo des Beaux Arts. Là, il y avait mes pièces plus grandes. Et c’est devenu mon galeriste ! Du coup, je vis de la peinture quasiment depuis le début. J’ai 29 ans aujourd’hui, c’est un privilège compte tenu de mon âge et de mon parcours. Si je devais avoir un boulot à côté, forcément je ferais moins de peintures, ça me couperait. Par exemple pour cette expo-ci, tout ce qui est montré représente deux ans de travail continu.

Ton support et ta technique de prédilection ?

Définitivement c’est la peinture. Rien d’autre. Du temps des Beaux Arts, j’ai bien testé d’autres trucs comme la litho ou la mosaïque, pour valider des u.v. mais sans plus. Ce qui m’a amené à la peinture, c’est mon sujet : mon environnement. Et le sujet ne m’a pas quitté, donc la peinture ne me quitte pas. Bizarrement je n’aime pas la toile. C’est la texture qui ne me plaît pas. Je n’utilise que du bois ou du papier. J’aime bien le bricolage, le contre-plaqué, les tasseaux… Il y a un an, je me suis mis au papier pour faire mon hommage aux rappeurs (Hip-Hop Tributes – 12 portraits de rappeurs américains. ndlr). En moyenne je fais 25 peintures par an. Là je voulais me concentrer sur les portraits vraiment et moins sur les éléments de décors, être moins esclave de la technique.

Comment procèdes-tu ? Tu fais des photos, ou tu te poses avec un chevalet sur place ?

Le J-Roc devant le Queensbridge fait 3 mètres 50 sur 1 mètre 50 et m’a demandé 500 heures. Imagine si j’avais dû me planter là-bas avec mon chevalet ! Non c’est totalement inutile. Au début je peignais de mémoire. Je faisais mon quartier, Château Rouge. Puis, avec l’arrivée du numérique je me fais une base de donnée de rues. Je les utilise comme pense-bête. Une peinture peut représenter jusqu’à une trentaine de photos différentes. Je synthétise toutes mes envies. Je ne reproduis jamais une seule photo. Quand je fais des portraits, j’essaie au maximum de rencontrer les gens. Quand c’est un SDF ou une personne dans la rue, c’est une rencontre fortuite, spontanée. On discute un peu et je prends une photo. Sinon il y a des rencontres plus préparées comme pour Oxmo, Jean Gab’1, J-Roc, ou simplement un pote… J’ai rencontré Chuck D, mais mes photos sont sorties pourries. J’ai alors voulu mélanger le vieillissement d’aujourd’hui à l’attitude Public Enemy du début. Parfois je ne peux pas les rencontrer alors je fonctionne avec des documents trouvables que je mélange. Comme Eazy-E par exemple, vu qu’il est mort et bien j’ai fait comme j’ai pu. J’ai cherché une photo la plus récente possible, je l’ai sapé dans le style NWA du début et je l’ai posé sur le capot d’une lowrider. Cette image n’existe nulle part ailleurs. Pareil pour les Hip-Hop Tributes, j’en ai rencontré seulement 3 sur les 12. Pour les autres j’ai fait selon mes idées avec des images prises dans des magazines, des bouquins. C’est plus difficile de rencontrer les Américains.

Comment as-tu commencé à relier le Hip Hop à ta peinture ?

Le Hip Hop me nourrit, me ressource. C’est là que je puise mon énergie, mes idées. Je n’écoute que du rap. Je suis super fermé. Le reste ne me plaît pas. Petit, je n’ai jamais aimé la musique que j’entendais. Et puis un jour, je suis tombé sur Public Enemy, « It takes a nation of millions to hold us back », ça ne m’a plus jamais quitté. J’aimais déjà le Hip Hop avant de peindre. C’est devenu mon environnement et comme mon sujet c’est mon environnement c’est rentré naturellement dans ma peinture. Comme peintre, j’ai une démarche de fan. Si je suis en train de peindre Nas, j’écoute « Illmatic » par exemple. Mais je fais ça pour qu’ils soient fiers s’ils voyaient leurs portraits. Je ne suis pas une groupie, j’appelle ça des dédicasses. En fait, les rappers sont ma récréation, je n’ai plus de pression. Les portraits Hip Hop ont toujours ponctué mon travail, mais c’est par ça que j’en suis venu à expérimenter d’autres supports. J’ai essayé le papier, c’était nouveau, du coup j’ai essayé d’en faire 12 et ça colle bien. J’en ai 12 autres à venir. Je ne suis pas encore rassasié de ça.

Tu as déjà eu des commandes d’artistes ou de gens lambda qui ont voulu se faire tirer le portrait ?

Parfois quand des gens vraiment du Hip Hop voient ma peinture, ils me disent : « T’es Hip Hop ». Ça me rend super fier. Mais je ne veux pas être le peintre officiel. Pour l’instant j’en suis encore à demander. Il y a trois cas qui ne sont pas encore arrivés et qui je l’espère n’arriveront pas : que l’on refuse, que l’on me demande, ou que je sois finalement déçu par la rencontre et que je ne veuille plus faire la peinture.

Pour un peintre dans le Hip Hop, il y a une question inévitable :  le graffiti ?

Il y a deux trucs qu’on me dit : « Hein t’es pas noir !? » et « Tu graffes pas ? ». Je n’ai jamais tagué, je ne suis pas du tout proche de ça. Quand je fais une scène de rue, s’il y a un tag ou un graff, je fais très attention à bien le retranscrire. J’aime bien quand c’est là, mais je n’y suis pas plus attentif que ça. Je ne connais même pas les noms ! Après pour ce qui est du graffiti dans les galeries, je ne suis pas sensible à l’esthétique, tout comme je peux être peu sensible à l’art contemporain en général d’ailleurs.Il y a quand même un truc dont il faut avoir conscience, c’est que lorsque que tu montres une toile, tu as toute l’histoire de l’art qui te regarde. Si c’est raté, c’est dommage. Je préfère de loin le graffiti ou les tags quand ils sont sur les murs. Là, il y a beaucoup plus de poésie.

Tu es très lié à la Ville, qu’est-ce qui te touche dans l’urbanité ?

Oui et il y a plusieurs raison à ça. D’abord parce que j’ai commencé à peindre à Paris. Ensuite, j’aime l’architecture. J’aime aussi quand ça va pas. Je ne suis pas attiré par le côté lisse des beaux quartiers. J’aime le coté street du rap. Mais j’ai aussi fait ça par faiblesse au début. Représenter la nature de manière intéressante c’est pas forcément facile. J’aime aussi être très contemporain, mettre des détails qui datent bien notre époque, une marque, une pub, etc. Et puis surtout j’aime les gens au milieu de tout ça.

Tu voyages un peu ?

Il m’arrive d’en avoir marre de Paris. J’essaie de trouver des occasions de partir. En voyage, je fais l’éponge. Je regarde tout, je m’imprègne des ambiances. New York, c’était le pèlerinage obligatoire. J’y ai passé trois mois. Je voulais voir et rencontrer. J’ai par exemple cherché l’immeuble devant lequel Big L est mort, des trucs comme ça. Mais il y a aussi des voyages que j’ai fait qui se sont montrés inutiles pour ma peinture. Florence en Italie, je n’y ai rien trouvé. J’y étais un touriste lambda dans une magnifique ville-musée. J’ai fait pas mal l’Europe : Amsterdam, Varsovie, Venise… Maintenant j’aimerais découvrir l’Afrique Noire, parce que je ne sais pas à quoi m’attendre. Je veux me surprendre, être peut-être attiré par la terre ou le sable ou le ciel.

Parlons un peu musique : qui sont tes artistes ou ton style, ou époque favorite ?

J’ai une grosse préférence pour tout ce qui est sorti entre 88 et 98. Dans cette décennie sur 10 albums qui sortaient au moins 5 étaient bons. Aujourd’hui je trouve qu’on en est très loin. Je suis un collectionneur de CD. J’aime l’objet, la petite boite cristal. D’une manière générale les premiers albums sont très bons, par la force des choses. Comme le premier Public Enemy. Mais je suis très fan aussi du « Original Gangsta » d’Ice T, d’Eazy E aussi, beaucoup. Public Enemy, NWA, Nas, Krs One, Jeru the Damaja, Del the Funky Homosapien, Big L, The Notorious BIG, Ice T, LL Cool J, Mobb Deep, Geto Boys, Das Efx, Epmd, Gangstarr, Wu Tang Clan, Kool G Rap, M.o.p, Nine, Rakim, Redman, Masta Ace, Slick Rick…J’aime aussi le rap français. Le premier album solo de Shurik’n est énorme. … Oxmo Puccino, forcément, Ntm, I am, Fabe, Les Sages Poètes de la Rue, Rocca, Timide et sans Complexe, Ideal J, 2 Bal 2, Neg, Booba, La Rumeur

Dernièrement qu’est-ce qui t’as touché ?

J’ai beaucoup aimé R.A. The Rugged Man. Le dernier Booba aussi, même si je ne suis pas d’accord. J’aimerais d’ailleurs le peindre, en prenant le temps, pour montrer autre chose que son image actuel. Mais pour ce qui est du son véritablement, j’attends encore un gars qui intègrerai tout ce que j’aime dans la décennie que je t’ai cité : les batteries énergiques et tout ça avec l’énergie et les flows actuels.

Tu sembles avoir une relation privilégiée avec Oxmo ?

Il s’est prêté à l’aventure. Je l’avais déjà peint avant de le rencontrer et puis je voulais le faire une seconde fois, avec lui. On a tout prévu ensemble. Les détails ont construits le portrait : le nom de la rue, les potes dans le fond, le sac à dos avec les DVD, les mégots de joints, les sapes, le titre sur l’écran de l’iPod, la Fiat Mafia Typo… J’ai mis en plus tous ses morceaux comme gravés dans le trottoir.  C’est l’idéal d’une rencontre. C’est devenu un ami avec le temps, on a un sens commun de la vie. Et puis il a écrit un texte mortel pour le catalogue de mon expo, je suis super fier. Avec Gab’1, ça s’est passé différemment, on a un peu moins d’affinité. On n’est pas d’accord sur tout, mais ça a quand même collé. Je prends ce que les gens m’amènent. Que ce soit un rappeur super connu ou un simple SDF.

Qui peindrais-tu aujourd’hui ?

Pfff… Il y en a tellement ! Nas jaimerais beaucoup le dédicacer à nouveau, Kool G Rap, Big Daddy Kane, Das EfX , Tim Dog… Le Wu au complet ou individuellement… Il y a aussi les Français que je voudrais faire : Rocca, Les Sages Po, Kery James, Le Ménage à 3… Maintenant il faut que la rencontre accroche dans les deux sens. Il me faut aussi un intérêt pour mon travail, le portrait sera des plus fidèle, sans fard, si on m’en donne beaucoup.

Tes projets à venir ?

Justement ça va être de me pencher plus sérieusement sur le rap français. Je rêve de dédicacer NTM. Je vois bien un grand diptyque qui les mettrait face à face, plutôt qu’une scène qui les réunirait, pour montrer qu’aujourd’hui il y a rupture. Si je peux avoir IAM au complet, je garde. Assassin par exemple non, parce qu’étrangement je n’ai jamais aimé. Pour ce qui est de mon travail, j’aimerais bien me montrer dans des centres et des institutions, histoire de changer un peu de la galerie et des foires. Même si je m’intéresse 100 fois plus au rap et au cinéma qu’à l’art contemporain. Je voudrais voyager aussi. Mais je n’en ai pas encore terminé avec New York. Je veux me sentir vidé. Je ne peux faire qu’une peinture à la fois et je voudrais en encore quelques unes sur le Bronx, Harlem, le Queens et Brooklyn. Évidemment, si je veux je peux avoir encore 1 ou 2 ans, même 3 ans de travail sur NY. Pour trois mois de voyage, j’estime quand même qu’il faut mettre un terme à un moment. Même si je suis un insatisfait permanent, je sais quand un sujet ou une pièce est terminé. J’arrive parfaitement à voir quand j’ai mis tout ce que je voulais. En revanche, je dois tout de même avouer un truc, je ne serais pas spectateur de mon travail si je n’étais pas moi. Je m’en foutrais. Biggie disait un truc plus ou moins comme ça dans «Ready to Die : « I’m a piece of shit ».

Propos recueillis par Thibault pour 90BPM.

 

Grande révolution : le Hip Hop aujourd?hui ne se résume plus au rap, à la danse, au djing et au graffiti. Julien Beneyton y fait entrer la peinture. Julien Beneyton peint, entre autres, ceux que les sociétés des pays dits développés (à Paris, New York, Varsovie?) ne veulent pas voir ou tolèrent tout juste : clochards, SDF, jeunes beurs et blacks, rappers. Mais là où les subversifs d?aujourd?hui prétendent défendre des catégories sociales lui choisit de peindre des individus. Rencontre lors de l’exposition à la Galerie Alain Le Gaillard à Paris.

Quand as-tu commencé à peindre ?

Tard… Jeune, je faisais un peu de BD, j’ai ensuite passé un Bac Technique Art Appliqué à Grenoble, puis un BTS Graphisme Publicitaire. Mais jusque-là je n’ai jamais vraiment aimé la peinture. Et puis,  6 mois avant de passer mon diplôme, j’ai eu envie de peindre mon environnement. J’ai vu une expo de Basquiat, ça été un déclic. Ça n’a pas vraiment été une influence, mais ça m’a donné l’envie. Du coup après mon BTS, je me suis présenté aux Beaux Arts de Paris.

Donc, tu as fait des études d’art ?

Je bossais à mi-temps comme chauffeur pour un centre d’handicapés. Le matin, je les emmenais à leurs activités et l’après-midi, je les ramenais chez eux. J’allais ensuite aux cours auxquels je pouvais. Je n’étais pas super à l’aise avec l’ambiance de cette école. Sans résumer tout les étudiants à ce comportement, le côté artiste branleur, ce n’est pas vraiment mon truc. Finalement, c’est une école où il est assez dur de rentrer mais ensuite, c’est assez facile d’être diplômé. Ce n’est donc pas un gage de réussite de faire les Beaux Arts. Mais ce qui m’a plu, c’est la place et le temps que j’avais pour me consacrer à mes idées et mes envies, pour progresser. Comme pour toutes les études, tu prends ce que tu veux. J’ai fait ça très consciencieusement et quand est arrivé le moment de présenter mon diplôme, j’ai eu les félicitations du jury. Ça a été une vraie chance pour moi, parce que ce n’était pas gagné. Je me suis présenté sans avoir la moindre référence. Mon travail n’entrait dans aucune aucune une scène artistique contemporaine en particulier. Avoir les félicitations du jury, ça veut dire que tu es exposé quai Malaquais lors de la présentation annuelle de la promo des Beaux Arts. Des gens viennent, voient ton travail, tu les rencontres, ça leur plaît ou non, mais ce sont les vrais galeristes, les vrais critiques.

Ton entrée en galerie s’est faite dans la foulée ?

Le Président de mon jury était Christian Bernard, le directeur du Musée d’Art Moderne et Contemporain de Genève (MAMCO) et il a fait rentrer deux de mes tableaux dans la collection du musée. Mais avant ça, c’est Didier Semin, un de mes professeurs et ancien conservateur à Beaubourg, qui m’a conseillé d’aller voire Alain Le Gaillard dans sa galerie. Il était venu voire mon atelier et pensait que mon travail intéresserait cette galerie. J’y suis allé avec un book et deux ou trois petites toiles, ce que je pouvais facilement trimballer finalement. Il a été moyennement emballé, mais il est tout de même venu voire l’expo des Beaux Arts. Là, il y avait mes pièces plus grandes. Et c’est devenu mon galeriste ! Du coup, je vis de la peinture quasiment depuis le début. J’ai 29 ans aujourd’hui, c’est un privilège compte tenu de mon âge et de mon parcours. Si je devais avoir un boulot à côté, forcément je ferais moins de peintures, ça me couperait. Par exemple pour cette expo-ci, tout ce qui est montré représente deux ans de travail continu.

Ton support et ta technique de prédilection ?

Définitivement c’est la peinture. Rien d’autre. Du temps des Beaux Arts, j’ai bien testé d’autres trucs comme la litho ou la mosaïque, pour valider des u.v. mais sans plus. Ce qui m’a amené à la peinture, c’est mon sujet : mon environnement. Et le sujet ne m’a pas quitté, donc la peinture ne me quitte pas. Bizarrement je n’aime pas la toile. C’est la texture qui ne me plaît pas. Je n’utilise que du bois ou du papier. J’aime bien le bricolage, le contre-plaqué, les tasseaux… Il y a un an, je me suis mis au papier pour faire mon hommage aux rappeurs (Hip-Hop Tributes – 12 portraits de rappeurs américains. ndlr). En moyenne je fais 25 peintures par an. Là je voulais me concentrer sur les portraits vraiment et moins sur les éléments de décors, être moins esclave de la technique.

Comment procèdes-tu ? Tu fais des photos, ou tu te poses avec un chevalet sur place ?

Le J-Roc devant le Queensbridge fait 3 mètres 50 sur 1 mètre 50 et m’a demandé 500 heures. Imagine si j’avais dû me planter là-bas avec mon chevalet ! Non c’est totalement inutile. Au début je peignais de mémoire. Je faisais mon quartier, Château Rouge. Puis, avec l’arrivée du numérique je me fais une base de donnée de rues. Je les utilise comme pense-bête. Une peinture peut représenter jusqu’à une trentaine de photos différentes. Je synthétise toutes mes envies. Je ne reproduis jamais une seule photo. Quand je fais des portraits, j’essaie au maximum de rencontrer les gens. Quand c’est un SDF ou une personne dans la rue, c’est une rencontre fortuite, spontanée. On discute un peu et je prends une photo. Sinon il y a des rencontres plus préparées comme pour Oxmo, Jean Gab’1, J-Roc, ou simplement un pote… J’ai rencontré Chuck D, mais mes photos sont sorties pourries. J’ai alors voulu mélanger le vieillissement d’aujourd’hui à l’attitude Public Enemy du début. Parfois je ne peux pas les rencontrer alors je fonctionne avec des documents trouvables que je mélange. Comme Eazy-E par exemple, vu qu’il est mort et bien j’ai fait comme j’ai pu. J’ai cherché une photo la plus récente possible, je l’ai sapé dans le style NWA du début et je l’ai posé sur le capot d’une lowrider. Cette image n’existe nulle part ailleurs. Pareil pour les Hip-Hop Tributes, j’en ai rencontré seulement 3 sur les 12. Pour les autres j’ai fait selon mes idées avec des images prises dans des magazines, des bouquins. C’est plus difficile de rencontrer les Américains.

Comment as-tu commencé à relier le Hip Hop à ta peinture ?

Le Hip Hop me nourrit, me ressource. C’est là que je puise mon énergie, mes idées. Je n’écoute que du rap. Je suis super fermé. Le reste ne me plaît pas. Petit, je n’ai jamais aimé la musique que j’entendais. Et puis un jour, je suis tombé sur Public Enemy, « It takes a nation of millions to hold us back », ça ne m’a plus jamais quitté. J’aimais déjà le Hip Hop avant de peindre. C’est devenu mon environnement et comme mon sujet c’est mon environnement c’est rentré naturellement dans ma peinture. Comme peintre, j’ai une démarche de fan. Si je suis en train de peindre Nas, j’écoute « Illmatic » par exemple. Mais je fais ça pour qu’ils soient fiers s’ils voyaient leurs portraits. Je ne suis pas une groupie, j’appelle ça des dédicasses. En fait, les rappers sont ma récréation, je n’ai plus de pression. Les portraits Hip Hop ont toujours ponctué mon travail, mais c’est par ça que j’en suis venu à expérimenter d’autres supports. J’ai essayé le papier, c’était nouveau, du coup j’ai essayé d’en faire 12 et ça colle bien. J’en ai 12 autres à venir. Je ne suis pas encore rassasié de ça.

Tu as déjà eu des commandes d’artistes ou de gens lambda qui ont voulu se faire tirer le portrait ?

Parfois quand des gens vraiment du Hip Hop voient ma peinture, ils me disent : « T’es Hip Hop ». Ça me rend super fier. Mais je ne veux pas être le peintre officiel. Pour l’instant j’en suis encore à demander. Il y a trois cas qui ne sont pas encore arrivés et qui je l’espère n’arriveront pas : que l’on refuse, que l’on me demande, ou que je sois finalement déçu par la rencontre et que je ne veuille plus faire la peinture.

Pour un peintre dans le Hip Hop, il y a une question inévitable :  le graffiti ?

Il y a deux trucs qu’on me dit : « Hein t’es pas noir !? » et « Tu graffes pas ? ». Je n’ai jamais tagué, je ne suis pas du tout proche de ça. Quand je fais une scène de rue, s’il y a un tag ou un graff, je fais très attention à bien le retranscrire. J’aime bien quand c’est là, mais je n’y suis pas plus attentif que ça. Je ne connais même pas les noms ! Après pour ce qui est du graffiti dans les galeries, je ne suis pas sensible à l’esthétique, tout comme je peux être peu sensible à l’art contemporain en général d’ailleurs.Il y a quand même un truc dont il faut avoir conscience, c’est que lorsque que tu montres une toile, tu as toute l’histoire de l’art qui te regarde. Si c’est raté, c’est dommage. Je préfère de loin le graffiti ou les tags quand ils sont sur les murs. Là, il y a beaucoup plus de poésie.

Tu es très lié à la Ville, qu’est-ce qui te touche dans l’urbanité ?

Oui et il y a plusieurs raison à ça. D’abord parce que j’ai commencé à peindre à Paris. Ensuite, j’aime l’architecture. J’aime aussi quand ça va pas. Je ne suis pas attiré par le côté lisse des beaux quartiers. J’aime le coté street du rap. Mais j’ai aussi fait ça par faiblesse au début. Représenter la nature de manière intéressante c’est pas forcément facile. J’aime aussi être très contemporain, mettre des détails qui datent bien notre époque, une marque, une pub, etc. Et puis surtout j’aime les gens au milieu de tout ça.

Tu voyages un peu ?

Il m’arrive d’en avoir marre de Paris. J’essaie de trouver des occasions de partir. En voyage, je fais l’éponge. Je regarde tout, je m’imprègne des ambiances. New York, c’était le pèlerinage obligatoire. J’y ai passé trois mois. Je voulais voir et rencontrer. J’ai par exemple cherché l’immeuble devant lequel Big L est mort, des trucs comme ça. Mais il y a aussi des voyages que j’ai fait qui se sont montrés inutiles pour ma peinture. Florence en Italie, je n’y ai rien trouvé. J’y étais un touriste lambda dans une magnifique ville-musée. J’ai fait pas mal l’Europe : Amsterdam, Varsovie, Venise… Maintenant j’aimerais découvrir l’Afrique Noire, parce que je ne sais pas à quoi m’attendre. Je veux me surprendre, être peut-être attiré par la terre ou le sable ou le ciel.

Parlons un peu musique : qui sont tes artistes ou ton style, ou époque favorite ?

J’ai une grosse préférence pour tout ce qui est sorti entre 88 et 98. Dans cette décennie sur 10 albums qui sortaient au moins 5 étaient bons. Aujourd’hui je trouve qu’on en est très loin. Je suis un collectionneur de CD. J’aime l’objet, la petite boite cristal. D’une manière générale les premiers albums sont très bons, par la force des choses. Comme le premier Public Enemy. Mais je suis très fan aussi du « Original Gangsta » d’Ice T, d’Eazy E aussi, beaucoup. Public Enemy, NWA, Nas, Krs One, Jeru the Damaja, Del the Funky Homosapien, Big L, The Notorious BIG, Ice T, LL Cool J, Mobb Deep, Geto Boys, Das Efx, Epmd, Gangstarr, Wu Tang Clan, Kool G Rap, M.o.p, Nine, Rakim, Redman, Masta Ace, Slick Rick…J’aime aussi le rap français. Le premier album solo de Shurik’n est énorme. … Oxmo Puccino, forcément, Ntm, I am, Fabe, Les Sages Poètes de la Rue, Rocca, Timide et sans Complexe, Ideal J, 2 Bal 2, Neg, Booba, La Rumeur

Dernièrement qu’est-ce qui t’as touché ?

J’ai beaucoup aimé R.A. The Rugged Man. Le dernier Booba aussi, même si je ne suis pas d’accord. J’aimerais d’ailleurs le peindre, en prenant le temps, pour montrer autre chose que son image actuel. Mais pour ce qui est du son véritablement, j’attends encore un gars qui intègrerai tout ce que j’aime dans la décennie que je t’ai cité : les batteries énergiques et tout ça avec l’énergie et les flows actuels.

Tu sembles avoir une relation privilégiée avec Oxmo ?

Il s’est prêté à l’aventure. Je l’avais déjà peint avant de le rencontrer et puis je voulais le faire une seconde fois, avec lui. On a tout prévu ensemble. Les détails ont construits le portrait : le nom de la rue, les potes dans le fond, le sac à dos avec les DVD, les mégots de joints, les sapes, le titre sur l’écran de l’iPod, la Fiat Mafia Typo… J’ai mis en plus tous ses morceaux comme gravés dans le trottoir.  C’est l’idéal d’une rencontre. C’est devenu un ami avec le temps, on a un sens commun de la vie. Et puis il a écrit un texte mortel pour le catalogue de mon expo, je suis super fier. Avec Gab’1, ça s’est passé différemment, on a un peu moins d’affinité. On n’est pas d’accord sur tout, mais ça a quand même collé. Je prends ce que les gens m’amènent. Que ce soit un rappeur super connu ou un simple SDF.

Qui peindrais-tu aujourd’hui ?

Pfff… Il y en a tellement ! Nas jaimerais beaucoup le dédicacer à nouveau, Kool G Rap, Big Daddy Kane, Das EfX , Tim Dog… Le Wu au complet ou individuellement… Il y a aussi les Français que je voudrais faire : Rocca, Les Sages Po, Kery James, Le Ménage à 3… Maintenant il faut que la rencontre accroche dans les deux sens. Il me faut aussi un intérêt pour mon travail, le portrait sera des plus fidèle, sans fard, si on m’en donne beaucoup.

Tes projets à venir ?

Justement ça va être de me pencher plus sérieusement sur le rap français. Je rêve de dédicacer NTM. Je vois bien un grand diptyque qui les mettrait face à face, plutôt qu’une scène qui les réunirait, pour montrer qu’aujourd’hui il y a rupture. Si je peux avoir IAM au complet, je garde. Assassin par exemple non, parce qu’étrangement je n’ai jamais aimé. Pour ce qui est de mon travail, j’aimerais bien me montrer dans des centres et des institutions, histoire de changer un peu de la galerie et des foires. Même si je m’intéresse 100 fois plus au rap et au cinéma qu’à l’art contemporain. Je voudrais voyager aussi. Mais je n’en ai pas encore terminé avec New York. Je veux me sentir vidé. Je ne peux faire qu’une peinture à la fois et je voudrais en encore quelques unes sur le Bronx, Harlem, le Queens et Brooklyn. Évidemment, si je veux je peux avoir encore 1 ou 2 ans, même 3 ans de travail sur NY. Pour trois mois de voyage, j’estime quand même qu’il faut mettre un terme à un moment. Même si je suis un insatisfait permanent, je sais quand un sujet ou une pièce est terminé. J’arrive parfaitement à voir quand j’ai mis tout ce que je voulais. En revanche, je dois tout de même avouer un truc, je ne serais pas spectateur de mon travail si je n’étais pas moi. Je m’en foutrais. Biggie disait un truc plus ou moins comme ça dans «Ready to Die : « I’m a piece of shit ».

Propos recueillis par Thibault pour 90BPM.