Issu des souths français (Morse, Cavern, Horrible) et us (Enfoe), Phonomorphia propose une scratch music moderniste, influencée par Tony Vegas, Ezra Pound ou Christian Marclay.

Présentation. Comment s’ est formé le groupe ?

Morse: On représente le label The groove of satyre basé dans le deep south en France à Montpelliers et Béziers. C’ est parti d’ une formation qu’ on avait il y a 6 ans avec Horrible, Captain cavern et moi. On a eu l’ idée de sortir des librairies sonores pour les turntablists et vu qu’ on est tous issus de cette musique faite à la platine, on s’ est dits que c’ était normal de reformer ce truc sous un autre nom, qui est Phonomorphia maintenant. Captain cavern a rencontré quelques fois Enfoe et on s’ était dits qu’ à trois c’ était un peu dur de faire la musique qu’ on voulait, il nous manquait quelqu’ un. Il s’ est imposé tout naturellement de choisir Chris. Ils se sont rencontrés au Japon notamment, en faisant des compéts (Vestax extravaganza). Humainement tout collait parfaitement et là on s’ en rend encore plus compte parce qu’ on passe beaucoup de temps ensemble, c’ est devenu un ami. Tout devient beaucoup plus évident en étant à quatre.

Quelle est votre direction musicale en tant que groupe ?

Morse: Il n’ y a aucune barrière au niveau artistique, on n’ est pas là pour rentrer dans le moule. On a un gros potentiel d’ idées et notre but c’ est de les mettre en effervescence, et de faire quelque chose de ça.

Il y a des platinistes Français qui avaient un peu cet esprit de détournement que vous pouvez avoir, comme Pierre Schaeffer et sa musique concrête.

Morse: Je te parle de TGOS, après Phonomorphia c’ est dans le même état d’ esprit, c’ est de la musique faite aux platines. Donc forcément il y a peut-être des cohérences avec les gens dont tu parles.

Horrible: Ce n’ est pas forcément du turntablism avec du scratch à proprement dit. C’ est plus des sons sur des disques qui s’ entremêlent et forment une certaine homogénéité.

Morse: Dans le cadre de Phonomorphia, on ne se cloisonne pas, on est là pour aller plus loin dans ce qu’ on fait. On n’ est pas là pour rentrer dans le moule du turntablism hiphop, parce qu’ il y a d’ autres choses à côté. C’ est un groupe qui est jeune parce qu’ on l’ a reformé et ça a changé beaucoup de choses mais on essaie déjà d’ aller à l’ essentiel, partir là où on veut aller. On ne se dit pas il faut faire ci ou il faut faire ça, parce que ça fait turntablism. Ca ne nous dérange pas de balancer une nappe pendant 32 mesures. C’ est influencé des musiques qui peuvent aller du hiphop à la musique électro acoustique, de la musique électronique minimale allemande ou de la pop, on n’ en a un peu rien à foutre, on a chacun nos influences, on en a beaucoup, donc c’ est un peu difficile de répondre à la question des influences.

Mais votre tool "Dialogue and random" sonne quand même assez vintage, comme sur "Phantazmagorea".

Morse: Ce n’ est pas le disque de Phonomorphia, c’ est le disque du collectif The Groove of Satyre. C’ est différent et ça ne l’ est pas parce que TGOS c’ est sept huit personnes qui entre elles forment des groupes entre eux. Ca c’ est pour les formations, c’ est un travail collectif. Après le fait que ça sonne vintage, c’ est dû à l’ outil qu’ on a qui est le studio.

Cavern: Le fait qu’ on utilise du vinyle aussi. D-styles collectionne les boîtes à rythme. C’ est de l’ équipement que dépend le son et c’ est sûr que dans "Phantazmagorea", il y a un grain vintage parce qu’ il utilise un ou deux effets vintage, genre boîte à écho, un space echo roland. C’ est pas Ricci rucker qui a inventé la scratch music d’ ailleurs. C’ est des Français du milieu électro acoustique dans les années 50/60, même avant.

Morse: On est très sensibles aux sonorités. Pour moi c’ est intéressant à ce niveau-là, c’ est une influence quand je fais de la musique. Ce que j’ aimerais arriver à faire avec Phonomorphia à terme, c’ est vraiment développer quelque chose sur les ambiances, les sonorités, c’ est hyper important. Après en électro on a écouté du Kraftwerk et tout ça, mais bon qui ne l’ a pas fait.

Cavern: Le point commun qu’ on peut avoir avec ce genre de musique, c’ est le côté de découverte, de recherche.

Morse: C’ est hyper important pour nous au niveau de la recherche sonore. Dans le turntablism ce n’ est pas très fréquent de trouver des sons qui dénotent.

Cavern: Sinon techniquement pour Phonomorphia on se complète assez bien.

La scratch music actuelle n’ est pas encore complètement débridée.

Cavern: Il faudrait peut-être sortir du format hiphop habituel, de la signature rythmique binaire, du couplet, du refrain et viser des choses un peu plus bizarres, casser les temps, les rythmiques. Je pense que ça peut aller loin mais c’ est bridé.

Morse: Je ne sais pas si on peut parler de style de musique turntablism, je pense que c’ est une musique qui est bridée par les gens qui l’ écoutent tout simplement. Et après le problème des artistes rejoint celui des artistes dans la musique en général, c’ est la peur de prendre des risques, d’ aller un peu plus loin.

Enfoe: Je pense que cette question concerne les artistes en général.

Morse: Il faut voir le turntablism plus comme un instrument et non un style de musique. Peut-être ne pas rester cloisonné dans le scratch, aller au-delà.

Comment vous fonctionnez sur scène justement avec Phonomorphia.

Enfoe: On recherche des directions communes à chacun dans la musique qu’ on fait. On travaille bien ensemble, on a les mêmes goûts musicaux. Quant à la préparation, ça prend beaucoup de temps. Etant sur Paris et eux sur Montpelliers, c’ est un challenge. J’ ai pris une semaine pour aller à Montpelliers pour pratiquer avec eux. C’ était une nouvelle expérience, je n’ ai jamais rejoint de band turntablist, juste traîné avec The Truth et des amis à moi.

Morse: On est tous assez ouverts d’ esprit et on se fait aussi découvrir des musiques entre nous, c’ est hyper important. Le paramètre humain est encore plus important et on a trouvé en Enfoe un ami et ça facilite beaucoup de choses, c’ est hyper agréable de passer du temps ensemble, on s’ amuse, on rigole, on fait beaucoup de musique. Le fait qu’ on soit à Montpelliers et lui à Paris c’ est pas évident, mais dans l’ ensemble les quatre personnes se complètent parfaitement.

Vous utilisez aussi des effets…

Morse: On utilise des effets divers comme des loopstations Boss RC 20 pour ne pas être prisonniers d’ une séquence et pour resampler des sons en live, ce qui donne un paramètre aléatoire en plus. C’ est aussi la raison pour laquelle les platines sont reliées des delays ou échos divers comme la Lexicon pmc41 ou la redson ec-25: cela donne une vie aux sons figés sur le disque et permet de donner une profondeur au morceau. Enfoe utilise un Serato, ce qui est en fait très pratique pour passer d’un son a l’autre ou bien jouer des sons de synthés ou drums réalisés par lui-même, par nos soins ou par des membres de TGOS.  Pour la conception des morceaux, on travaille parfois autour d’une séquence de base faite par Mepho, Captain cavern ou par moi-même. On grave les sons sur vinyl via Vinylgrabber et on rejoue le morceau d’une façon plus humaine liée a l’utilisation de la platine. Les autres morceaux proviennent d’un travail collectif en répétition. Malgré l’utilisation de "Dialogue And Random Phase 1" et de certains autres disques conçus pour le travail aux platines, on met un point d’honneur à trouver des sons sur des disques divers, ce qui enrichit les morceaux et permet d’ utiliser des samples plus rares.

Que pensez-vous d’ un live comme celui de Gunkhole.

Morse: J’ ai vu une vidéo rapidement, j’ ai trouvé ça assez plat.

Enfoe: J’ aime Gunkhole. J’ aime plusieurs styles de musique. Des sons de fou, le côté improvisé avec le batteur. Quand j’ ai assisté au show, les gens regardaient avec perplexité. J’ espère qu’ à l’ avenir ils pourront comprendre ce type de musique.

Morse: Ca aurait pu être plus poussé, c’ est pour ça que je dis que c’ est un peu linéaire.

Cavern: Moi j’ aime bien, mais vu que c’ est de l’ impro, il y a des très bons passages et aussi des passages beaucoup moins bien. Le batteur fait vachement bien son boulot. A part les moments plats qui s’ expliquent par l’ impro, je trouve ça très bien.

Horrible: C’ est l’ aléatoire dans le freestyle. Il y a des moments où il y a des montées très intéressantes et en freestyle il peut y avoir des passages très longs où les musiciens se recherchent, se titillent.

Birdy nam nam.

Morse: Je ne les ai pas vus personnellement en live, le peu que j’ en ai vu (en vidéo), je trouve que les sonorités se ressemblent de morceau en morceau. Après c’ est hyper carré, est-ce que c’ est une bonne chose ou une mauvaise, je ne sais pas. Faire de la musique à la platine si c’ est pour sonner comme un batteur ou un ordinateur, des fois il vaut mieux..

Looking for the unperfect beat…

Morse: Dans la platine, c’ est important pour moi qu’ on la ressente, essayer de sonner comme un musicien ou une machine quel est l’ intérêt? C’ est personnel après je ne sais pas si tout le monde pense pareil.

Cavern: Comme Gunkhole je trouve ça bien parce que personne fait véritablement de la musique à la platine. On aime ou on n’ aime pas, mais il y a du boulot derrière. Je les ai vus deux fois à Montpelliers et ils ont joué une heure et demi, avec pas mal d’ impro, j’ étais assez étonné.

Et par rapport à la scène scratch, ce qui se fait actuellement…

Morse: D’ une part on est sensés jouer avec des vinyles, pourquoi utiliser toujours les mêmes? Pourquoi utiliser toujours les mêmes sons? Après le freestyle scratch je ne suis pas forcément pour. Tout le monde utilise les mêmes sons pour scratcher. Dans le turntablism les gars sont à fond dans pouvoir imiter un musicien parce que ça fait bien. La platine offre tellement de possibilités, c’ est un instrument particulier il faut le prendre dans ce sens. Très peu de gens font des trucs différents dans ce truc hiphop. On aimerait être un peu la liaison entre ce truc hiphop et le côté déjanté de la platine.

Vous avez vous-mêmes fait des morceaux avec votre tool "Dialogue and random".

Cavern: En fait on a utilisé "Dialogue and random" pour faire un morceau avec, et après c’ est enregistré avec une carte son et un ordi (rires).

Morse: Moi c’ est pareil pour "Looking for the unperfect beat" j’ ai uniquement utilisé "Dialogue and random".

Cavern: C’ est un moyen de promouvoir le disque aussi.

Morse: Pas réellement non plus, on a sorti un disque donc autant s’ en servir. On a sorti un disque qui est un peu différent, plus dans la veine des sons qu’ on aime, et ça nous a poussé à l’ utiliser. Il y a 2tall qui a fait un morceau aussi mais pour en revenir à "Looking for the unperfect beat", je n’ ai pas une réelle connaissance de ce qui se passe en turntablism. Je ne me tiens pas informé, n’ étant pas grand fan de morceau fait à la platine. Et je n’ avais pas fait de morceau à la platine depuis un moment, mais ce que j’ ai fait est assez personnel. Ca se rapproche des productions que je fais au sampleur.

D-styles a utilisé le disque.

Morse: D-styles, et Ricci rucker aussi.

Est-ce que D-styles fait du bruit quand il mange des sushis?

Cavern: Quand il fait l’ amour il fait beaucoup de bruit.

Ricci.

Morse: Dans la musique qu’ il fait, il y a des super trucs. De là à dire que c’ est Dieu je ne pense pas mais la façon dont l’ artiste se place au niveau du business est un paramètre important en musique aujourd’ hui. S’ il restait chez lui sans communication, il n’ aurait peut-être pas eu le même impact commercial. Maintenant les gens associent cette image de Ricci rucker à une personne et je pense que c’ est important dans la musique d’ aujourd’ hui. Après je ne suis pas fan de la façon dont il le fait.

Enfoe: Je l’ ai vu sur la board et je l’ ai vu en personne, ça a l’ air d’ être un bon gars en personne. Sa musique parle d’ elle-même. Je pense qu’ il pourrait produire plus de trucs à la platine. Pourquoi il ne le fait pas, je n’ en sais rien mais je pense qu’ il devrait.

Cavern: Musicalement il fait des morceaux vraiment bon, et d’ autres beaucoup plus moyen. Il est fort aussi en scratch, après il a un égo ultra démesuré.

Morse: L’ égo est important.

Cavern: C’ est vrai. Surtout dans le milieu scratch où les mecs ne sont pas incultes mais il y a quand même des lacunes, donc c’ est normal qu’ il ouvre parfois sa gueule. Concernant "Dialogue and random" on l’ a sorti peut-être un peu tard, on voulait le faire avant mais on n’ avait pas les moyens à ce moment-là.

En quoi vous avez-voulu vous démarquer des autres tools avec ce disque ?

Cavern: Le gros reproche qu’ on peut faire à tous ces disques, bien qu’ il y ait des bons trucs, est qu’ au niveau du son, le matériel utilisé pour l’ enregistrement ne suit pas trop. Ils utilisent souvent des synthés virtuels ou des plug in.. C’ est là où nous on a une approche différente grâce au studio.

Morse: Ce qui est intéressant dans le cas de Dialogue and random, c’ est que les gens qui travaillent avec nous n’ ont rien à voir avec la scratch music et ne la connaissent pas ou très peu. C’ est intéressant parce que ça donne une ouverture au niveau de la création, des choses auxquelles on n’ avait pas pensé au niveau des sonorités. C’ est un travail de groupe, il y en a qui font les sons et le fait qu’ on ait le studio a permis de faire Dialogue and random tout simplement. On est partis sur la même idée de réaliser un disque soit pour la scratch music, soit pour la production et en allant un peu plus loin dans ce détournement sonore. Le but de TGOS en général est de proposer quelque chose de différent et qu’ il n’ y ait aucune barrière. On fait attention à ce que soit utilisable à la platine, mais au niveau des sonorités on va assez loin et on ira encore plus loin dans le futur au niveau des prods, des visuels, du live.

Les derniers trucs que vous avez kiffés ?

Morse: Je suis un grand fan d’ Anticon. Hier soir on a été voir Murcof c’ était sympa en live laptop. Il n’ aurait pas été là et aurait mis un disque c’ était pareil (rires) mais c’ était cool. Après c’ est personnel à chacun. Moi personnellement en ce moment j’ écoute beaucoup de folk et de pop. On aime beaucoup le plug in accordéon qu’ on a découvert hier (rires).

Cavern: J’ écoute de la scratch music (rires).

Morse: Il écoute Phonomorphia les répèts qu’ on a enregistrées (rires).

Cavern: En boucle (rires).

Morse: Et toi Chris?

Enfoe: Les mêmes choses qu’ eux.

Et Bun b? (rires)

Morse: Bambi? Bambi cruz? C’ est quoi?

Dirty south?

Morse: Des artistes house? (rires) C’ est qui? C’ est nous? Le crunk ce n’ est pas mon délire, apparemment c’ est la grande folie en ce moment.

Enfoe: Le dirty south de Montpelliers? (rires) J’ aime le dirty south, j’ ai beaucoup de morceaux de Bun b, Pimp c, Geto boys.

Horrible: Why? d’ Anticon le dernier album en boucle. En rap c’ est Dose one, Bigg jus, plein de trucs.

Morse: Sole. "Selling live water" ça c’ est un putain d’ album de rap.

Horrible: Personnellement je fais de la musique mais je ne suis pas à fond sur ce qui sort, c’ est vrai comme dit Morse qu’ il n’ y a pas grand chose d’ intéressant qui sort en ce moment. Ca flotte. En scratch ce que j’ écoute: depuis 98 il y a eu Q-bert "Wave twisters", depuis 2000 D-styles avec "Phantazmagorea". Plus anciennement il y avait les ISP mais je ne suis pas trop fan des dvds de Ned hoddings, je trouve ça un peu trop lounge, pas assez brut. J’ aime le côté brutal.

Morse: Le côté brutal de Mix master mike. C’ est lui le meilleur.

Horrible: Putain on n’ a pas parlé de Mix master mike. C’ est lui le papa.

Ca a été un pont avec Beastie pour passer du rock au rap, pour des djs comme A-trak ou vous qui avez des cheveux ?

Morse: On n’ est pas forcément rock. On est des gens qui viennent de la culture hiphop finalement, mais c’ est juste qu’ on s’ ouvre à plein de choses. Et à l’ heure actuelle, je trouve plus d’ originalité dans d’ autres musiques que dans ma musique de prédilection. Pour ce qui est de Mix master mike, il a vraiment un style à lui. C’ est rock, c’ est un peu dirt des fois, ça a de l’ énergie. L’ album qu’ il a sorti "Anti theft device" est hyper intéressant parce qu’ il passe au-dessus de beaucoup de barrières, c’ est très barré. Et finalement à l’ heure d’ aujourd’ hui, on n’ a toujours pas retrouvé ce style particulier.

Horrible: Peut-être qu’ on peut arriver à une petite échelle à recopier D-styles ou Q-bert même si techniquement ça reste des gars au-dessus de tout, mais reproduire du Mix master mike, ça dépasse la technique.

Enfoe: Je l’ ai vu plusieurs fois. A San Francisco, il peut te passer 60 disques à une vitesse folle, son style est l’ un des plus originaux, et son album "Anti theft device" est l’ un des meilleurs. Il a des bons tracks sur "Bangzilla" aussi.

Morse: J’ aime beaucoup le style de Dj Quest et les gars qui scratchent avec la même énergie. Après je ne sais pas où il est à l’ heure actuelle, perdu en Arizona (rires).

Horrible: Pour terminer sur Mix master mike, je crois que ça reste une des rares personnes derrière les platines qui regarde son public droit dans les yeux et qui lui fait un grand frisson dans le dos, je pense.

Morse: On va terminer sur ces grandes paroles (rires).

Propos recueillis, retranscrits et traduits par Vibes Eater pour 90bpm.com