Le 25 Septembre dernier est sorti << Lipopette Bar >> chez Blue Note, un album concept faisant flirter le rap à des instrumentaux jazz. À cette occasion 90BPM est allé rencontrer le taulier de cet étrange bar, histoire de discuter un peu, connaître les habitués, sentir l?ambiance… Mesdames et messieurs: Oxmo Puccino.

Il y’a quelques temps je t’ai entendu dire qu’un disque c’était un peu restrictif pour tout le travail et l’implication que ça représentait… Tu sors quand même un nouvel album ?
 
Cette fois c’est un vrai disque plaisir. Ça s’est fait de manière totalement imprévue. On m’a proposé un projet avec de vrais musiciens, j’ai foncé. On n’avait rien, pas de musique, pas de textes. Ça s’est fait au fil du temps. Je voulais quelque chose de nouveau, raconter une histoire. J’écris aussi un scénario de film en parallèle. Du coup Lipopette Bar est un peu devenu comme une première approche de la chose. On se retrouvait en studio, les musiciens improvisaient des trucs, on gardait, on laissait de côté, j’écrivais quelques lignes, on faisait des maquettes, on essayait des compositions, tout a pris forme comme ça. Et puis au final c’est devenu un disque.

Comment s’est faîte ton arrivée chez Blue Note ?
 
En réalité je n’y suis pas arrivé comme tu peux trouver un label à tes débuts. L’année dernière mon contrat avec EMI a pris fin. Nicolas Pflug de Blue Note m’a alors contacté. Il m’a proposé un projet, faire un disque avec des jazzmen. Un truc un peu nouveau, avec un thème directeur. Des histoires dites par un rappeur et mises en musique. Encore une fois, sans savoir où j’allais ni ce que ça allait donner, j’ai dit oui tout de suite
 
Le Lipopette Bar c’est le bar rêvé où tu pourrais devenir taulier ?
 
Je ne pense pas en réalité ! On s’est inspiré des ambiances blues de la Nouvelle Orléans à la grande époque de la prohibition. C’était quand même dur. Les bars de jazz étaient la continuité de la rue. Les mêmes règles s’y appliquaient. Il y avait les prostitués, les trafiques, les parties de cartes avec les flingues collés sous les tables, les règlements de compte… Je ne suis pas sûr de vouloir passer mes journées là-dedans !
 
Qui sont les Jazz Bastards ? Tu les as recrutés un par un ou c’est un band qui existait déjà ?
 
Je ne les connaissais pas, mais c’étaient déjà des potes. Ça fait un moment qu’ils jouent ensemble. Il n’y a que le nom qui ait été trouvé pour l’occasion. Jouer avec un vrai band c’était une idée, un rêve que j’avais dans la tête depuis longtemps, comme un but à atteindre un jour. Mais je n’osais pas vraiment y penser. C’était trop fou. J’aurais jamais monté ce projet moi-même.
 
Il y a déjà eu des précédents de fusion jazz-rap. Vous avez été inspiré par certains trucs ?
 
Il y a les Roots forcément à qui on a pensé. C’est un référent qu’on avait. Mais pour moi c’était une expérience nouvelle, je n’ai pas fondé toute ma carrière là-dessus. J’ai aussi écouté l’album de Rocé très récemment. Ça se rapproche musicalement mais dans le fond tout est différent. Je suis dans la narration, lui dans la revendication. Kohndo chante aussi avec un band sur scène en ce moment. Je ne me pose pas en précurseur. Je propose juste une histoire nouvelle. Avec ce disque, je suis dans la narration cinématographique. Des influences, on en a eu d’autres en revanche. Pour Nirvana qui est un peu en dehors de l’histoire et qui clôture l’album, on s’est surtout inspiré des délires de Lou Reed à l’époque du Velvet Underground. Ça raconte l’addiction, c’est finalement un thème commun à tous les personnages de l’histoire que j’ai créée.

Justement le personnage de Billie, c’est bien Billie Holiday ? C’est venu comment l’idée de prendre son histoire comme point de départ ? C’est toi finalement qui est tombé amoureux ?
 
Billie Holiday, c’est par ça que je suis entré dans le jazz. Quand je l’ai découverte, j’ai tout de suite craqué sur l’émotion, sa voix puis son histoire. C’est une femme qui a tout connu : la prostitution, le racisme, la misère, la gloire, les revers de carrière. Elle me fascine. En plus elle avait une façon de parler de l’amour, des hommes, avec énormément de relativisme. Il n’y a pas de romantisme chez elle. Au tout début, j’ai voulu raconter son histoire. Et puis ça paraissait compliqué, linéaire. Au fil du temps, avec les musiques, j’ai créé d’autres personnages qui m’ont permis de la réintégrer. C’est donc un peu de son histoire et beaucoup de mon interprétation.

Question classique de journaliste au rappeur : Avec ce projet, est-ce que tu ne pense pas pouvoir t’émanciper un peu du cadre strictement Hip Hop et pouvoir toucher un public différent, peut-être plus adulte ?
 
Honnêtement non. Même si le disque comporte le mot « jazz », il y a tout de même écrit « rap » juste à coté. Et ça, ça reboute toujours les gens. Le public jazz est un public très pointu, et passionné. Mais même avec ce projet, je ne suis pas sûre d’intéresser des gens d’une ou deux génération au-dessus. Au concert, je ne m’attends pas à voire des gens totalement différents de mon public habituel. S’il y en a, tant mieux, mais je ne pense pas pouvoir changer mon public en un seul disque. Maintenant pour ce qui est du public Hip Hop, le Jazz, c’est la racine du rap. Ce que je fais là finalement, c’est un retour à la culture d’origine. Je fais de la musique avec des instruments. Surtout, je continue mon parcours d’artiste libre, parce que je ne me pose pas toutes ces questions !
 
T’es connu pour être un grand lyriciste avec des lignes au panthéon du rap français. La palme pour « J’ai mal au mic », mais ce n’est que mon avis. Tu peux commenter ces nouvelles que j’ai relevé :
(7- Tito) « Lorsque les gens disent que ton destin s’écrit quand t’es petit, ils oublient de dire que le stylo est l’coin où t’as grandi ».
 
Oui, on grandi forcément selon le contexte où l’on est né et aussi selon les efforts que l’on fait pour changer (ou pas). J’ai connu des démarches extraordinaires de mec qui ont réussi mais aussi tellement de talents gâchés par un environnement défavorable. J’ai grandi dans le XIXème à Paris, dans le quartier Danube, au milieu de la communauté africaine. Comme je le dis souvent c’est la banlieue à Paris. Mais les enfants de ma génération et des suivantes, même si nous sommes issus de l’immigration, on a assimilé la culture française. On est des enfants de la société, on maîtrise les codes. On n’est pas obligé de rester dans un rôle caricatural.
 
(12- Nirvana) « Alphabet satanique ABCDMDMAPSPCCGHB, dans ce monde où tout peut s’acheter / Dédicace à ma maîtresse Juana / Marie Juana» Ça veut dire que t’es contre les drogues et les jeux vidéos ?
 
(Rires) Non, pas du tout, c’est pour dire que tout le monde à son petit vice. Tout le monde veut du rêve, un truc pour s’échapper. Et pour tout le monde ça devient une addiction, que ce soit la clope, la drogue, le vélo, le sexe… la musique ! 
 
Sur tous tes disques, tu as toujours eu un ou deux morceaux qui passaient en radio (L’Enfant Seul, Mama Lova, Black Despérado…). Pourtant t’es considéré comme un rappeur intègre qui n’est jamais devenu totalement commercial. C’est quoi la recette magique ?
 
C’est ce que je disais tout à l’heure, je reste moi-même, libre. On m’a souvent conseillé de faire un peu plus de ci, un peu moins de ça pour mieux vendre. Mais j’ai rarement fait ce que l’on me demandait. Du coup je ne regrette aucun morceau. Pour cet album, on va proposer « Perdre ou Gagner » aux radios. C’est dur de sortir un morceau du scénario. Pour moi un single, ça a toujours été comme une épine dans le pied. Mais bon j’essaie d’adoucir un peu ce compromis. Par exemple on a pas proposé « Black Popaye », c’est trop formaté, trop attendu. Je préfère qu’il reste dans l’album et qu’il ne soit découvert que par ceux qui l’achèteront.
 
Sur scène tu chantes encore les morceaux de l’époque Time Bomb… Tu es toujours proche de cette équipe (XMen, Lunatic…) ?
 
C’est marrant, j’ai été un des derniers à rejoindre Time Bomb. J’étais un des rookies de l’équipe, comme Booba. Et aujourd’hui il ne reste plus que les rookies ! Mais, pour répondre à ta question, non je ne suis plus très proche d’eux. Je ne sais pas ce qu’ils font ou préparent. Mais je ne regrette rien de cette époque. Alors oui, je fais encore ces morceaux sur scène, pour les gens qui en ont envie. Je veux faire plaisir à ceux qui ont envie d’entendre ces anciens morceaux en live.
  
Le prochain concert va se passer comment ?
 
On va jouer l’album bien sûr, mais pas seulement. On a déjà adapté « L’Enfant Seul », « Mama Lova », et « Avoir des potes ». Certes, ce sont tous des singles mais ce sont surtout mes morceaux préférés. Je les voulais en priorité pour être sûr de les jouer. Leur signification est importante pour moi. Et puis « Avoir des Potes », c’est mon vilain petit canard. C’est le morceau pour lequel j’ai justement  été le plus attaqué. C’est celui qui sonne le plus commercial, mais je l’aime bien, alors je l’ai imposé. Pour mes potes justement. On va certainement en adapter d’autres, mais on ne sait pas encore lesquels. Et puis il faut un peu de surprise !

Pour finir, tu peux nous dire un mot sur le Mali et ce projet « Paris Bamako » ?
 
Encore une fois, c’est un truc qui s’est fait au pied levé. On m’a proposé de participer à un festival à Bamako, au Mali. J’ai dit oui tout de suite. C’était génial. Je me suis retrouvé aux cotés d’Amadou et Mariam, M, Tiken Jah Fakoly, Léa Bulle et K Naan. L’idée était de faire un grand concert de 6 heures où tous les artistes se succédaient sans interruption. L’artiste suivant rejoignait le précédent sur scène pour un duo puis enchaînait avec son truc. Tout ça était au profit de l’école pour aveugle de Bamako. C’est là que se sont rencontrés Amadou et Mariam. On a répété pendant cinq jours dans l’école. Moi je me promenais dans les couloirs et j’écoutais tout ce qui se jouait. A la fin, à force de boeufs improvisés à droite et à gauche, on s’est dit qu’il fallait fixer tout ça, faire au moins un morceau. Et puis le concert final a été magique. En rentrant on a donc fait « Paris Bamako » en partenariat avec la Fnac et qui tourne en ce moment sur les ondes. C’est bien, ça permet de faire perdurer cette bonne cause.

Propos recueillis par Thibault C.