Dessinateur urbain, acteur incontournable de la scène graffiti, Akroe manie la bombe et la souris avec la même créativité. Son visuel pour l’album de TTC marque définitivement la nouvelle identité du groupe : rencontre avec le personnage.

La galerie photo d’Akroe

Pourquoi et comment es-tu rentré dans le monde du graffiti ?

Tout jeune, j’étais plongé dans le monde du skate. Je lisais les magazines de skate comme Noway, Skateboarding Transworld, etc dans lesquels on pouvait déjà trouver des photos de graffs ou des illustrations de graffeurs. Vers 89-90, la vague hip hop est arrivée avec effroi dans ma ville et je suis tombé naturellement dans le graffiti. Au début, je posais Acro. En voyageant j’ai vite compris que le nom était super grillé, un peu comme les doze, sonik… que tu trouves dans chaque ville. Donc j’ai changé mes lettres et j’ai calé ce E muet et étrange ; ceux qui connaissent cette époque savent pourquoi, et il y a cet accent jurassien qui justifie cette bizarrerie ! Très rapidement, le graffiti est devenu un jeu avec mes potes : on tagguait partout et on graffait dans le style et la manière la plus conventionnelle; un graffiti classique, perso/lettrage/perso, lettres avec un perso à la place de certaines lettres, etc… La grande classe de la grande époque !

Qu’est-ce qui t’attirais particulièrement dans le graffiti ?

La gloire, le succès immédiat, la reconnaissance absolue, le respect impératif de sa personne, la sur visibilité, et donc les femmes à mes pieds, les millions de francs dépensées dans des choses inutiles, la déchéance totalement assumée, et puis beaucoup le fait d’emmerder le monde !

Comment s’est faite la rupture avec le graffiti traditionnel ?

J’ai passé un bac arts appliqués et j’ai poursuivi des études de communication visuelle où j’ai appris les bases du graphisme et de l’art appliqué en général. Jusqu’à il y a peu, je ne faisais vraiment aucunes relations entre graphisme et graffiti, mais petit à petit, ça m’a quand même largement aidé et influencé vis à vis de la peinture. Par exemple, épurer les fonds, enlever les tags autours pour bien faire ressortir la forme de tes lettres ou la dynamique de ta pièce, et pleins d’autres détails qui ont leurs importances sur l’aspect final de ton mur.
Aujourd’hui, je me sens vraiment détaché de ce qui m’attirait si fort dans le graffiti de mes débuts : la mode des styles, les compos classiques, les fioritures importantes, les détails et la maîtrise de la technique. Et, le fait que mes projets entre graphisme et graffiti se soient croisés plusieurs fois m’a amené à faire des expériences vraiment intéressantes. Aussi, à un moment j’ai été obligé d’avoir un jugement critique sur l’efficacité de mon travail de graffeur : là, ça a été une vraie bonne baffe… Finalement, c’est en prenant ce recul que je me suis vraiment mieux trouvé.

C’est là où tu as commencé à faire les petites têtes aux formes hexagonales ?

Il y a eu un moment où je faisais beaucoup de graffs avec mes potes dans lesquels je plaçais pas mal de persos, bien expressifs et super débiles : je m’amusais beaucoup. À côté de ça, j’avais des petites recherches et j’ai notamment commencé à jouer avec les angles sur ces personnages. Et là, il y a eu un déclencheur pour m’apercevoir que ce genre de persos était une fenêtre à pleins de variantes. Alors, c’est vrai que cela s’adapte moins facilement dans des fresques, par contre tu as des vraies expériences avec le lieu dans lequel tu bosses. Par exemple, quand tu fais un hexagone, tu peux le mettre par terre ou le placer dans le coin d’un mur : tu as pleins de bonnes surprises, autant de surprises que de possibilités, c’est enrichissant. Ce n’est pas comme du graffiti traditionnel où tu prépares ta maquette en chaussette avec ton chat, et tu vas la poser sur un mur dans un terrain avec tes binouses. Non, là tu n’as pas trop d’idée du résultat final, tu dois être attentif à l’environnement et t’y adapter.

Quels sont tes travaux actuellement ?

J’essaie d’avoir trois quatre thèmes de travail en parallèle et, à chaque fois je tente de réaliser des séries de plusieurs peintures. Je parle de séries car ça ne vient pas forcément automatiquement au bout de la première peinture : ce sont des recherches et souvent tu obtiens un résultat à peu près convenable au bout d’une dizaine de tentatives.
En général, je joue avec le lieu selon différentes directions. Par exemple, si tu travailles en galerie, l’espace est moins connoté qu’une caravane de gitan ou qu’un supermarché abandonné, tu ne fais donc pas la même chose. Et, c’est cette réponse donnée au lieu qui m’importe vraiment, qu’elle soit subtile ou évidente.
Là, par exemple (photo à droite) j’ai une série qui s’appelle “camouflage contre-nature”, je joue sur la contradiction de la représentation de la nature dans la nature, j’utilise un petit répertoire de formes organiques, ça ressemble un peu à un freestyle minimal, c’est à chaque rencontre de lieu une approche un peu différente, quand je peins je fais vraiment attention à l’environnement autour (par exemple, ici j’ai joué avec les feuille mortes, et j’ai tenu compte de la symétrie du lieu) , et sur l’image finale ça doit se voir un peu. C’est sur une série complète et à travers la cohérence que tu comprends mieux la démarche.
J’ai d’autres séries en cours : des superpositions de photos, les décalages, des travaux liants peinture et infographie … J’ai aussi un p’tit carnet sur lequel je note mes idées que je replace ça et là quand cela se goupille bien.

Le travail sur ordinateur à l’air de te tenir particulièrement à cœur ?

De plus en plus. L’ordinateur est un outil quotidien pour moi et une aussi un champ infini de possibilités. Par exemple, rien que le fait de recadrer une photo est une intervention sur ta peinture. Je ne considère pas que c’est « tricher » ! C’est améliorer le travail. Par exemple de redonner le ton des couleurs d’origine, ou même les modifier pour faire ressortir l’ambiance et le contexte dans lequel on peint, c’est donner à voir les meilleures informations de son intention. Alors pourquoi ne pas considérer que le passage à l’ordinateur fait autant partie du résultat que l’image photographié ? Là ça devient tellement mortel tout d’un coup …

Et concernant ton travail de graphiste ?

Mon travail de graphiste : c’est de la commande et s’en est pas moins intéressant. Les gens viennent te voir en te disant qu’ils ont un énorme problème et c’est à toi de le résoudre avec cette grande classe qui te caractérise. C’est de la traduction, le langage c’est le graphisme, et le vocabulaire ce sont les signes, les compositions, les couleurs et quelques petits trucs et astuces. Au bout d’un moment tu finis par avoir un vocabulaire un peu personnel, et on vient te voir pour ça, et c’est à ce moment que là tu rencontres pleins de bombasses et d’autres gens pleins d’argent qui ne t’en donnent pas … Et des fois vient un gros thon qui se ruine pour l’amour de ton travail. Mais les bombasses c’est plus fréquent malheureusement.

Alors la pochette de l’album de TTC « Bâtards Sensibles » te ressemble ?

La pochette de TTC fait partie de ces travaux de commande : ceux qui me tiennent particulièrement à cœur. Car, d’une part, ce sont des gens dont j’estime énormément le travail et la conviction, et d’autre part, la confiance absolue et la liberté qu’ils m’autorisent me renvoient à mon exigence personnelle. Donc oui, ça me ressemble vraiment.

Comment s’est faite cette rencontre avec le groupe ?

Je suis arrivé à Paris il y a 5 ans. Je ne connaissais pas du tout ces mecs là. On n’entendait pas trop parlé d’eux et je suis tombé sur le maxi « Game Over ». En fait, j’avais grillé un sticker dans le métro, et visuellement ça ressemblait à un truc de house, ou d’electro pas net, et j’ai compris de suite que c’était du rap. Ca a vraiment éveillé ma curiosité et puis j’ai vraiment accroché sur le son : enfin des mecs en France qui sortent des sentiers battus et qui se servent de leurs cerveau pour être plus cons que les rappeurs ! On a fini par se rencontrer, on s’est un peu côtoyer dans des soirées comme des putes parisiennes sur un boulevard, et les premières collaborations ont fini par se faire via l’album L’Atelier, les maxis de Para et Teamtendo ou la mixtape d’Orgasmic.


Comment avez-vous travaillé pour le maxi «Dans le Club » et pour la pochette de l’album ?

Pour le maxi « Dans Le Club » on était parti simplement sur l’idée de travailler sur le concept ultra intellectuel du “club”. On a réalisé la pochette autour du trou qu’on a fait percer dans les pochettes, en se basant sur une barre de striptease. En fait, quand tu mets le maxi avec la pochette sur ta platine, tu t’aperçois que les mecs de TTC tiennent cette barre, c’est d’une subtilité tellement expérimentale que nous seuls le savons. Ca a été une vraie galère photographique mais tout le monde a joué le jeu et le résultat final tient bien la route.

 

Pour l’album, TTC voulait vraiment montrer leurs ambitions, avoir ce charisme de star qui leur colle si bien à la peau et sortir du cliché “rap déjanté” que ne peut pas définir ce nouvel album. J’avais cette idée de leur mettre des lunettes pour leur donner cette gueule de star, et en faisant mes recherches autour de “l’objet CD”, l’idée m’est venue assez subitement : percer ce putain de livret et laisser le cd briller au travers des trous ! Après, j’ai bossé avec Manu Lagos Cid sur la photo pour tout ce qui concerne les lumières et les subtilités, et sur les problèmes techniques liés au positionnement du cd, bref le travail… Ce qui me fait vraiment plaisir sur ce projet, c’est qu’il ne coûte presque pas plus chère à fabriquer qu’une pochette basique et que l’objet tient une place primordiale, chose plus qu’importante aujourd’hui à cause de vous, les nerds, qui téléchargez, bandes de crevards…

Avais-tu déjà auparavant travaillé avec des artistes ?

J’avais bossé avec pas mal de petits labels différents comme Bondélice, Index, des potes dans le hip hop … Généralement des gens qui ne te font pas forcément gagner ta vie mais avec qui le contact se passe bien et qui te laisse vraiment libre. Mais, j’en ai aussi connu qui sont des vrais cons insupportables, qui se croient magnétiques où qui pensent avoir des pouvoirs mystiques, qui croient qu’ooon cooonfectiooonnnne deeees pooouuupééées d’euuuuux pour y plaaanter des éépiiiines …

Un petit mot sur Institubes ?

Le travail sur Institubes est efficace.

Pour quel(s) artiste(s) t’aurais aimé faire une pochette ?

France Gall ! Les premières heures de France Gall, l’époque avec son père mais aussi Goraguer, Gainsbourg. Et v’la la patate avec Maurice Biraux : trop violent ! Les différentes lectures possibles des textes et cette voix vraiment particulière, j’aime ce genre de voix. Il y a ça chez Doris que j’aime bien aussi. Mais oui, j’aime bien, sérieusement, et ça fait balancier avec les trucs electro très sombres que j’écoute pour m’endormir.

Quels sont tes références , tes inspirations ?

Alors, je ne vais pas être original mais dans la région d’où je viens, il y avait quelques importantes usines désaffectées. J’ai une fascination pour ces endroits, leur architecture et leur contenu, que ce soit des immenses pièces vides, des bureaux, des laboratoires de chimie, des machines et tous les objets que tu trouves dans l’industrie en général, etc … Quand tu regardes par exemple, les petits napperons et graphismes que j’ai dessiné sur l’album de “L’ Atelier”, ça pourrait ressembler à des motifs ou des dessins de carrelages que tu trouves dans ces usines, à la cafet’. Après je cultive aussi un peu de nostalgie : j’aime bien toutes ces vieilles reliques que tu peux retrouver derrières des armoires quand tu fais tes déménagements, les objets de mon enfance me fascine… Et, il y a les trucs de toujours qui hante ton quotidien, je pense par exemple là, au pot de Nutella posé sur la table du petit déjeuner : les couleurs d’un pot de Nutella, je les trouve dingues !
Après concernant les nobles références de la profession, j’ai appris beaucoup et je continue d’apprendre du travail de personnes comme Verner Pantone, Saul Bass, J. Muller-Brokman, Jean Widmer, Baer Cornet, Shigeo Fukuda et pleins d’autres… A chaque nouvelle lecture tu apprends des choses nouvelles, tu trouves toujours quelque chose qui fait écho aux expériences du moment, c’est aussi là que tu te rends compte que tu n’a rien inventé et que tu ferais mieux de fermer un peu plus ta gueule chaque jour.

Projets ?

C’est presque terminé, mais un bouquin doit sortir en décembre (2004) dans la collection “Design&Designer” chez Pyramyd, à propos de mon travail. Dommage, j’aurais plus aimé parler de politique, mais bon. Sinon, continuer de bosser avec des gens dont j’apprécie la musique ou autres formes d’expressions. Et puis des choses vraiment différentes.

Par exemple ?

Je ne sais pas. J’ai beaucoup aimé travailler sur le packaging de TTC. Ca m’a donné des idées et par exemple réaliser des packagings de produits pharmaceutiques ou autres, ne me ferait pas peur du tout. Ou alors réaliser des packagings de bombes ou de peintures en pot, alors évident pas à la sauce packaging-graffitis, des 3D et tutti, plutôt dans un style graphique des plus épurés comme il est de plus en plus rares d’en trouver. Je suis ouvert à tout, sauf travailler à nouveau pour Mago (ndlr : tourneur/manager de TTC) et compagnie.

Morceau préféré de l’album de TTC ?

Cet album est un bon ensemble, et ça m’ennuie de faire du favoritisme, mais pour faire l’intello je dirais : « J’aime vraiment cette intérêt de mêler fond et forme sur le morceau “Codéine” », pour faire la femme je dirais : « Oh chic ! J’adore “Du sang sur le dancefloor” », pour faire encore le mec qui est pote avec Tacteel, je dirais « Nan mais sérieux, attends, “Ebisu rendez-vous” c’est le truc le plus maîtrisé de l’album ! », pour faire le gros con d’américain je dirais « Wha-te-fuck, I can just get-te-shit’ bout “Latest dance craze” », pour faire le mec qui connaît la vie je dirais « T’as écouté “Girlfriend” pétasse ? », pour faire le mec faussement naturel je dirais « Ha non, “Catalogue” ne me concerne pas ! », pour faire le mec qui apprend à son chat à faire des maquettes je dirais « “J’ai pas sommeil” », pour faire le mec qui aime vraiment Fuckaloop je dirais « “Meet the new boss” : c’est sûr, il faut le sortir en single avec une vidéo faite par Carpenter, sobre. », pour faire le mec qui apprend aux chattes à miauler je dirais « Quand Akroe débarque “Dans le club”, avec sa dégaine de branleur, moitié nerd moitié thug, soudain tous les mecs ressentent quelque choses de bizarre chez leur femme », pour faire le mec qui ne sera plus jamais rappeur je dirais « “Rap jeu ” : connais pas, de toutes façons j’aime pas le rap ! », pour faire le chroniqueur dans Télérama je dirais « un album de rap expérimental – rigolard – déjanté – de la maturité, dont le morceau incontournable “Le chant des hommes” rétabli un juste statut à l’homme sensible que peut parfois être l’immonde rappeur », et pour faire le mec qui a du mal à s’exprimer : « “Bâtard sensible” est un bel oeuf » !

Mot de la fin ?

Allez achetez le disque de TTC : on a travaillé comme des pieds de pute !