Rencontre avec Murs, rappeur west coast de l’écurie Def Jux, échappé le temps d’un album de son collectif Living Legends pour nous parler de son nouvel album « The end of the beginning ».

Peux tu nous expliquer le titre de ton album « The end of the beginning » ?


Cet album représente d’une certaine façon le
début de ma carrière ou du moins la fin d’une période, j’ai enfin une bonne
distribution à la fois nationale, Fat Beats n’a jamais voulu distribuer mes
albums et ceux de Living Legends, et international et l’album bénéficie d’une
bonne promotion presse et radio. J’en avais marre que mes albums ne soient
disponibles que sur internet ou dans mes concerts. Là les gens n’ont plus
d’excuse pour ne pas trouver et écouter mon album !



Comment
s’est faite la connection avec Def Jux ?


Living Legends et Company Flow ont fait plusieurs concerts en Californie il y
a quelques années. Je suis resté en contact avec El-P, on se parlait
régulièrement, on se voyait quand l’un ou l’autre allait à New York ou à Los
Angeles. Un jour il m’a proposé de sortir un album sur Def Jux. J’ai signé pour
un seul album sur Def Jux. Si je devais aller ailleurs ça serait sur un plus
gros label ou sur mon propre label. Je veux surtout éviter de stagner et de
tourner en rond, de refaire les mêmes choses. Si j’ai signé sur Def Jux, c’est
d’abord et surtout parce que El-P est mon pote mais il ne faut pas se cacher, il
y a aussi une question de business et d’argent. Je pense que j’apporte quelque
chose à Def Jux en étant le premier rapper west coast sur leur label, ça leur
permet de s’élargir en n’étant pas cataloguer comme un « label new yorkais de rap
abstrait ».


Quelle a été ta réaction quand tu a écouté « Funcrusher
plus » ?


L’histoire est plutôt marrante. En fait j’ai rencontré un mec à Tucson,
Arizona, là où je vivais, qui avaient plusieurs vieux morceaux de moi, et ne
savait même pas que c’était moi. Il venait d’échanger avec un correspondant
new-yorkais mes morceaux contre des morceaux de Company Flow, qui étaient
inconnus à l’époque, bien avant d’être signés sur Rawkus. Il me fait écouter les
morceaux, et j’ai trouvé ça mortel. J’ai ensuite acheté tous les vinyls qu’ils
ont sorti. Et y’a quelques mois, je discute avec Blockhead, le
producteur
d’Aesop Rock et il me dit « Tiens écoutes j’ai des vieux morceaux de toi que
j’échangeais avec un mec de Tucson à l’époque ». Le correspondant de New-York,
c’était lui !
Contrairement à ce que les gens peuvent penser, les gens de la
côté ouest n’ont aucun problème à écouter, kiffer et acheter des albums de
rappeurs de la côté est, j’ai plus l’impression que ceux sont les gens de la
côté est qui ont parfois eu tendance à ne pas s’intéresser et à dédaigner le rap
de la côte ouest.


Qui a eu l’idée de faire la reprise de « Deep
cover » sur ton album ?


En fait El-P avait déjà fait le son, il me le fait écouter, je reconnais tout
de suite le voice-sample « I can feel it », et je lui dis qu’il faut absolument
qu’on fasse un remake de « Deep cover »!


Et le morceau avec Digital
Underground ?


J’ai rencontré Shock G un soir dans un bar de Tucson alors qu’il jouait du
piano. J’avais un magasin de disque de l’autre côté de la rue, j’y suis allé,
j’ai pris le premier maxi de Digital Underground sous le bras et je suis revenu
pourqu’il me le dédicace. J’avais pas envie de faire le lèche botte mais je
voulais absolument lui donner mon cd. Je me suis finalement décidé à lui donner.
Le lendemain on s’est revu, il avait bien fumé et il me sort en se marrant
« Whoa, j’ai rencontré Murs hier, j’aurai du lui demander un autographe, j’aime
bien ce qu’il fait ». On a décidé de faire un morceau ensemble, bien dans
l’ambiance déjantée et bordélique de Digital Underground. Ca s’appelle « Risky
business » et c’est l’histoire d’un gars qui se retrouve tout seul avec la
baraque de ses parents, son pote Shock G débarque avec des filles pour faire la
fête et son frère alter ego Humpty Hump arrive et fout toute la soirée en l’air
en accumulant les conneries.


Le morceau « Happy pills » avec Aesop
Rock.


j’avais un pote à Tucson qui n’arrètait pas de me dire « Il faut que tu
écoutes Aesop Rock, ce mec a trop de talent », quand j’ai écouté j’ai pas du tout
aimé. Je ne supportais pas sa voix. Et puis les mecs qui écoutaient Aesop Rock,
aimaient les trucs comme Anticon, que je déteste. Je pensais que c’était le même
genre de délire. Quand j’ai tourné au Japon je l’ai rencontré, on a beaucoup
parlé pendant le voyage. Il m’a passé son cd, je l’ai écouté en rentrant et j’ai
trouvé ça mortel, c’est d’ailleurs devenu l’un de mes albums de rap préférés. Au
moment où je suis arrivé au Japon, je venais tout juste de faire ma première
dépression, j’avais véçu une grosse période d’attaque de paniques et de crise
d’angoisse, je prenais des médicaments et en rentrant du Japon il a fait à son
tour une dépression avec le même type de symptôme et de crises de paniques.
J’avais envie de faire un morceau avec lui et comme on avait véçu ces crises à
peu près au même moment et qu’on était tous les deux sous médicaments, j’ai
voulu faire un morceau là dessus mais de façon marrante et légère. Je venais de
faire un Ep « Varsity blues » ou je ne parlais que de ma dépression de façon
intime et sérieuse, une forme de thérapie, un Ep que j’avais en fait plus
enregistré pour moi que pour être écouté par les gens. Pour mon album on a fait
le morceau « Happy pills » ou on ne parle pas des pilules comme l’extasy mais sur
lequel on délire en parlant de nos ordonnances respectives et des médicaments
qu’on nous avait prescrit.


Pourquoi n’y a t-il pas d’autres
rappeurs de l’écurie Def Jux sur ton album ?


J’avais déjà fait un morceau avec Mr Lif, j’avais tourné
avec lui, les gens nous avaient déjà entendu ensemble. Je n’avais pas envie de
refaire les mêmes choses. J’avais vraiment envie de faire quelque chose avec
Aesop Rock. En plus Mr Lif venait de sortir un Ep et son album « I phantom » et
j’avais envie de collaborer sur l’album avec quelqu’un qui n’avait pas
d’actualité. J’avais envie de travailler avec Cannibal Ox mais ça n’a pas pu se
faire, ils étaient occupés à New York au moment où j’ai enregistré à Los
Angeles.


C’est le premier album sur Def Jux avec autant de
producteurs d’horizons divers, qui est Belief par exemple ?


Belief est un pote que je connais depuis mes 14 ans, j’avais enregistré des
morceaux avec lui à l’époque. Il a ensuite bougé à New York. J’aime énormément
ses sons. Et pour revenir au titre de l’album, il fait parti du début de ma
carrière et pour boucler la boucle en quelque sorte, j’avais envie de travailler
avec quelqu’un avec qui j’avais commencé.
J’ai peu de sons des gens de Def
Jux et de Living Legends pour la simple raison que je n’ai pas envie qu’on
catalogue mon son en disant qu’il sonne El-P ou untel. Je n’avais pas envie
d’être « un nouvel album d’El-P », Def Jux et LL sont mes crews, on fait des
morceaux ensembles il n’y a aucun problème mais quant ça concerne mon album solo
j’aime bien apporter quelque chose de différent du reste du collectif. C’est
pour ça que je ne travaille pas spécifiquement avec tel ou tel producteur, pour
ne pas avoir un seul type de son. Si on prend l’exemple du Boot Camp Click,
quand les Beatminerz se sont barrés, les gens les ont trouvés mauvais parce
qu’il n’y avait plus le type de son auquel ils étaient habitués. Je n’ai pas
envie que ça m’arrive. Il n’y a pas de son de The Grouch parce qu’il venait de
produire entièrement le Ep que je venais de faire avec Slug. Le prochain album
des 3MG sera en grande partie produit par Eligh donc je n’avais pas envie
d’avoir une de ses productions sur mon album solo pour garder la surprise et ne
pas dévoiler le genre de productions qu’il va y avoir sur notre album. La seule
production venant des LL est celle de Sunspont Jonz. Beaucoup de gens n’aiment
pas ses productions et je trouve ça dommage. J’ai grandi avec ce type de son et
je trouve qu’il n’a pas le respect qu’il mérite en tant que
producteur.


Il n’a pas tari d’éloges sur ton compte quand on l’a
interviewé et il nous a dit que son album préféré des Living Legends était « Murs
rules the world ».


Sunspot Jonz, c’est un peu mon grand frère. On a beaucoup de choses en
commun, on a connu les mêmes galères, fait le même genre de conneries…


Il y a également Oh No sur ton album, le petit frère de Madlib.


En fait on enregistrait dans le même studio à Los Angeles. Au départ je
voulais des sons de Madlib mais il ne m’a jamais répondu, j’ai l’impression
qu’il n’était pas intéressé pour travailler avec moi. Le producteur Mum’s The
Word (qui produit un morceau sur l’album de Murs, ndlr) qui est également
ingénieur du son dans ce studio m’a alors dit que je devrais prendre des sons du
petit frère de Madlib, Oh No. J’ai pris ça à la légère, il a insisté, j’ai
écouté des sons et j’ai trouvé ça mortel. Il m’a passé d’autres sons qui ne sont
pas sur l’album mais que l’on va sortir en maxi cette année.



J’ai cru comprendre que tu n’aimais pas Anticon et
pourtant tu as travaillé avec Slug et Mr Dibbs.


Disons que Freestyle Fellowship, Living Legends, Company Flow et Rhymesayers
ont amené un certain style de rap que les mecs d’Anticon ont complétement pompé.
Tous ces gars là adulaient El-P et maintenant tu les entends cracher sur lui,
critiquer constamment les artistes, les disser à gauche à droite en s’enfermant
dans un pseudo délire d’intégrité underground. Perso j’ai jamais fait du rap en
me disant « je veux être underground toute ma vie ». J’ai envie d’avoir une
carrière comme Jay-Z, j’ai pas envie de changer mon son, ni de déblatérer des
conneries pour vendre plus de disques mais mon but c’est de vendre 30 millions
de disques pas 500 sur internet tout en restant moi même en faisant avant tout
la musique que j’apprécie.


Sinon en parlant de Slug, Mr Dibbs ou Buck 65 que j’ai rencontré et que
apprécie beaucoup, je ne crois pas qu’ils soient encore en relation avec
Anticon, les relations avec les autres membres d’Anticon ne sont pas franchement
au beau fixe, Dose One a « dissé » Slug sur plusieurs morceaux. J’ai rencontré
Slug a Minneapolis, on a discuté et on s’est échangé nos cd. J’ai écouté et j’ai
trouvé ça vraiment bien. Quand on s’est recroisé l’année d’après, je lui ai dis:
« Avant qu’on devienne pote, laisses moi te poser
deux questions, d’une part
es-tu homosexuel et d’autre part es-tu un Anticon ». J’ai rien contre les
homosexuels mais comme on m’avait dit que plusieurs membres d’Anticon étaient
gay, j’avais envie de savoir si Slug l’était. Il m’a répondu  » la réponse est
non aux deux questions ».


Tu as fait un Ep avec Slug intitulé
« Felt, a tribute to Christina Ricci », c’était une blague entre vous ?


Non non, en fait en parlant avec Slug on s’est rendu
compte qu’on avait chacun écrit un jour un morceau sur Christina Ricci. On avait
prévu de faire un Ep ensemble, Slug voulait l’appeler « Felt » et comme j’avais
envie de rendre hommage à notre point en commun, notre passion partagée pour
cette actrice, j’ai décidé d’ajouter au titre « Felt, a tribute to Christina
Ricci ». On s’est bien marré avec cet Ep, chaque morceau parle de femme.

C’est un de mes projets préférés même si je sais que beaucoup de gens n’ont
pas aimé les productions de The Grouch. Il a tout joué au clavier, il n’y a ni
boucle, ni sample. Il y a également Mr Dibbs aux scratches. On a fait une
tournée de 63 dates à l’automne dernier avec Slug / Atmosphere je suis rentré
extenué, c’est d’ailleurs pour cette raison que je ne suis pas venu en Europe
pour la tournée des Living Legends.


On a appris que tu étais fan
de skate board.


Ca fait longtemps que j’en fais, j’ai commencé dans le skate park d’Orange
County là ou je vivais et récemment j’ai découvert un bon skate park à Rhode
Island, New York. Je ne fais pas de figure ni de trucs techniques, j’aime bien
les mini rampes mais j’aime surtout rider, me balader avec ma planche.
Il y
a peu de rappeurs qui font du skate, je ne connais que Scarub, qui en fait comme
moi, Aesop Rock qui a arrêté mais qui avait un bon niveau et surtout Dj Drez,
(producteur et dj d’Aceyalone, ndlr) qui est vraiment trés fort. Je trouve
dommage que la culture hiphop et les skateurs ne se fréquentent pas plus parce
que pour moi le rap indépendant et le skateboarding ont un peu le même état
d’esprit. Je sais que pas mal de hiphopeurs rejetent le côté « backpacker » des
skateurs et que les skateurs crachent beaucoup sur le rap mainstream. Je vais
faire des concerts dans des skate parks comme à Chelles et j’espère que
j’arriverais à mélanger un peu les deux milieux.


Quels sont tes
rappeurs préférés de la côté ouest ?


Les mecs des Living legends sont les meilleurs! (rires). Sinon je dirais
E-40, Suga Free, WC et Ice Cube (et pendant le temps de l’interview le dernier
album de Snoop Dogg tourne sur son ordinateur portable, ndlr).


Tu
ne cites pas de rappeurs de Freestyle Fellowship, Hieroglyphics ou de
Stonesthrow, pourquoi ?


Aceyalone est bien évidemment une référence, ses albums sont des classiques
absolus pour moi mais aujourd’hui je n’écoute plus de rap underground. J’écoute
plus quelqu’un comme E-40, pour moi c’est le meilleur rappeur west coast. On a
un passé de dealeur de drogue tous les deux et ses histoires de flingue, de
drogue et de combines en tout genre me font marrer, tout ce qu’il dit, il l’a
véçu, et il le raconte avec beaucoup d’images et d’humour, un style, un flow et
un argot de dingue. Il utilise des mots que tu ne lis que dans des livres de
chimie ou de pharmacologie, à propos des procèdés de fabrication de drogue ou du
traitement des overdoses. Un jour je vais voir un pote à l’hopital et il me sort
le nom d’un médicament trés particulier et là je m’exclame « Putain mais E-40 a
utilisé ce mot dans une de ses rimes! ».


Et tes rappeurs préférés
de la côté est ?


Jay-Z, LL Cool J, Aesop Rock, Cannibal Ox, Beanie Siegel, Freeway, ODB,
Ghostface Killah…plus largement Eminem, Camu Tao, Slug, Blueprint.
Le
Wu-Tang ont été les premiers a faire ce genre de collectif avec une identité
aussi forte individuellement et collectivement, ça nous a évidemment influencé
quand on a crée les Living Legends en 1996.


Tu nous a parlé des 3
Melancoly Gipsies, vous préparez un album ?


C’est le groupe que je forme avec Scarub et Eligh depuis 1992-1993 alors
qu’on était au collège et au lycée. On a commencé à enregistrer nos premières
cassettes à cette époque. D’ailleurs ça m’énerve et ça me blesse quand j’entends
des gens sur internet dirent que j’ai fait mes meilleurs morceaux à cette
époque. Je ne connaissais rien à rien, j’étais tout jeune, je ne maitrisais même
pas les bases du rap, les structures des rimes…A l’époque j’étais trés
influencé par Freestyle Fellowship, notamment Aceyalone, mais je me suis rendu
compte, notamment avec Bone Thugs and Harmony, Crucial Conflict et plein
d’autres que tout le monde commencait à les imiter. Je me suis dis alors que la
meilleure façon, en tant que fan, de respecter Freestyle Fellowship c’était de
ne pas les copier, de leur laisser la paternité de leur style et de trouver le
mien. Déjà à l’époque j’étais celui des 3 MG qui rappait le moins vite. De toute
la génération influencée par Freestyle Fellowship, Scarub et Eligh sont les
meilleurs rappeurs. Les
mecs d’Anticon par exemple ont complétement copié ce
qu’on faisait à l’époque avec les 3 MG. On est en train de terminer notre
premier vrai album, en tant que 3 MG, c’est un projet qui me tient
particulièrement à coeur, ça fait 10 ans que j’attends ça, Scarub et Eligh sont
mes meilleurs amis, je n’ai pas commencé comme rappeur solo mais avec eux en
tant que groupe. L’album devrait sortir en août et le résultat va être
impressionnant
tout comme la tournée qu’on fera! Je prépare également un Ep
sur Def Jux, un peu comme le « Daylight » d’Aesop Rock, qui sortira quelques mois
après mon album et contiendra des remixes et des inédits. Il y aura un invité
surprise, aussi surprenant que Shock G…avec E-40, cet invité surprise était
l’autre rappeur avec qui j’avais envie de travailler.


Pour finir,
les morceaux de ta discographie dont tu es le plus fier ?


Sur mon nouvel album je dirais « Done deal », « The last dance » et « I know » Pour
les albums précèdents, « Number 6 », « the Jerry Maguire song » et « 24 hours with a
G ».