Interview avec Nasty (CP5 ?TKS – DSE – DMS -357MP – AEC ?TNI ? UK) , un des writers les plus complet de sa génération.

Peux-tu nous dire comment as-tu découvert le graffiti ?

J’ai découvert le graffiti à l’âge de 13 ans, avec la photographie. C’était vers 88. J’allais dans des terrains comme Garibaldi, le Louvre ou Stalingrad, et je prenais des photos de graffs comme ceux de SAN (TRP), d’ ODACE ou des BBC. Il y avait aussi un mec des IZB dans ma classe qui m’a un peu guidé dans ma démarche. Il s’appelait FAST (rien à voir avec FAST 156).

Quand est-ce que tu as commencé à poser tes premiers tags ?

J’ai commencé à poser mes premiers tags à peu près à la même époque. Je faisais croire à mes parents que j’allais faire du jogging le dimanche matin et, en fait, je prenais les premiers métros pour aller taguer !

Quels sont les gens qui t’ont beaucoup influencé à tes débuts et dans ton parcours

Principalement les gens que je prenais en photos : SAN, ODACE, JAY, LES BBC, PSYCKOZE, BANDO, MODE 2, COLT … Ca va peut-être choquer mais pour moi, aujourd’hui, il n’y a pas de fresques aussi fortes que le « PUBLIK » de MODE 2 et de COLT à l’époque, ou même de ce qu’ils avaient fait dans les couloirs de Nova à la période du DeeNastyle. C’était vraiment un vent de fraîcheur et ça résumait la vision du graff que j’avais et que j’ai toujours d’ailleurs. Des fresques complètes, fraîches et aériennes, avec des purs lettrages et des b-boys ! Et elles n’ont rien à envier avec ce qui se fait maintenant !

 

En parlant de BANDO, qu’est ce que tu peux nous dire du toy qu’il a fait sur un de tes graffs à Stalingrad : « Faut pas pomper mes lettres » ? C’était légitime ?

Bien sûr, c’était légitime ! Qui dans le graffiti n’a pas pompé à un moment ou à un autre le style de quelqu’un ? Même les meilleurs graffeurs s’inspirent d’autres graffeurs ! Par exemple, T-KID inspire beaucoup un groupe français bien connu ! Je n’ai aucun scrupule à dire que je me suis inspiré de BANDO ! Il me semble que lui-même a beaucoup été influencé par DONDI ou par SEEN! S’il faut s’inspirer de quelqu’un autant que ce soit un maître ! Mais, il n’y a eu aucune suite à cette affaire, on s’est rencontré par l’intermédiaire de SLICE et on n’en a jamais reparlé !

Tu es rentré dans pas mal de groupe (CP5, DSE, DMS, 357 MP, AEC, etc …) : comment se sont faites ces connections au fur et à mesure du temps ? Et auprès de quel groupe t’es-tu le plus identifié ?

Le tout premier tagueur que j’ai rencontré : c’était par hasard et c’était STURDY. C’était assez marrant : je l’ai surpris dans un couloir de cinéma en train de poser ! On s’est revu ensuite, mais beaucoup plus tard. Sinon, le premier graffeur que j’ai croisé dans un terrain et avec qui j’ai sympathisé, c’était EPSON. Je m’en rappellerais toujours parce qu’il m’a donné une Krylon verte, et que j’ai gardée d’ailleurs ! Mais la première personne avec qui j’ai vraiment peint sérieusement, c’est BUST (MKC). On était sur la même ligne (la 10) et on s’est rencontré un jour sur le quai d’une station. On a pas mal traîné ensemble et on a fait d’ailleurs la connaissance des CP5 que j’ai intégré un peu après. Plus tard, j’ai aussi rencontré VEAS et je suis rentré 357 MP. Mais le crew ou les personnes auprès duquel je me sens le plus proche, ce sont les AEC ou des gens comme DRUIDE, que j’ai chronologiquement rencontré à la même période. Ce sont des personnes avec lesquelles j’ai rapidement sympathisé car on avait beaucoup d’affinités dans l’image qu’on avait du graffiti. D’ailleurs comme eux, je préférais largement le graff ou faire des couleurs sur métro, alors qu’au même moment, je traînais plutôt avec des bombers comme DEGRE ou JACKSON, qui eux, voyaient le graffiti complètement différemment !

Et si aujourd’hui je te dis : CP5, tu peux me dire quoi en un mot ?

CP5 ? Positif
TKS ? Hiphop !
DSE ?
Déchireurs !
357 MP ? Stalingrad !
DMS ? Démolition
TNI ? International
AEC ? Amitié,
UK ?
Cynergie

Quand as-tu commencé à faire tes premières couleurs sur métros ?

A l’époque, beaucoup de mecs tagguaient sur les métros notamment les CP5 (les vrais ! A savoir RECK, DISTUR, OMEGA, ALTERN, LEKY, SECRET, GURS …) ou les VEP, plutôt branchés baranne. Et, un jour, vers la fin 1990, j’étais avec RECK et LEKY, ils avaient des marqueurs , j’avais des bombes , on est descendu dans un entrepôt et j’ai tapé une couleur ! Les mecs ont halluciné et j’ai continué. C’était plus pour se distinguer. Quand tu descends dans un dépôt où tous les trains sont flingués à coup de baranne, c’est normal de voir plus grand !

Tu en as fais beaucoup ?

J’ai du faire une centaine de couleurs sur trains (RER, métros et SNCF confondus) Et j’ai du payer de ma poche environ 5000 balles pour tout mes « excès » (métros, trains, rues, etc ..)

Et, comment procédais-tu pour aller peindre ?

Ca dépendait. Pour la majeure partie des plans en ce qui concerne les dépôts, on procédait souvent de la façon suivante : on cachait nos bombes dans les poubelles du quai, on descendait dans le dépôt faire du repérage et si on ne rencontrait pas d’obstacles, on remontait chercher nos bombes.

Il y a déjà un plan qui s’est mal passé ?

Oui bien sur. Et je me rappelle d’une fois où on était avec JACKSON et PSEYE : on a attendu pendant plus de 4 heures dans le noir qu’il y ait moins de passages dans le dépôt pour finalement presque rien n’y faire.

La pièce dont tu es la plus fière ?

"T’as le ticket chic !"

Qu’est ce qui t’as le plus marqué dans le graffiti ?

Mettre la rage aux autres ! Ce qui me fait le plus plaisir je pense, c’est de voir la gueule des mecs quand il voit les photos du métro que tu as tapé ! C’est mon adrénaline ! Après, la vraie adrénaline que tu as lorsque tu peints, je n’y crois pas : je pense que tu es plus conditionné par la peur que par l’adrénaline. Et quel plaisir aussi de peindre à l’œil !!!! Je n’ai jamais acheté de bombes. A moins d’avoir de la caillasse, je ne comprends pas qu’on puisse acheter de la peinture pour faire quelque chose qui soit éphémère. Je faisais ça souvent avec Slice et on essayait de faire ça le plus intelligemment possible et c’était souvent assez drôle !

Sinon, il y a une période que je n’ai pas du tout aimée, c’est celle des rendez-vous de Nation. Par contre, quand on faisait pas mal de trains avec les UK, on a été amené un jour à rencontrer les 93MC, qui avaient une bonne activité ferroviaire de leur côté. C’était assez marrant , on avait des deux côtés des a priori sur chacun et en fait, ça c’est super bien passé et on a fait quelques bons plans ensemble !

 

Qu’est-ce que tu penses du mouvement hiphop en France ?

Il y a beaucoup de choses à dire. J’ai toujours trouvé et je trouve encore que le mouvement hiphop en France : c’est pas ça du tout ! Le hiphop en France est malsain. On parle d’unité, mais il n’y en a aucune quand tu regardes ce qui se passe en Allemagne ou aux Etats-Unis ! Il n’y aucun lien entre les disciplines, chacun fait son truc de son côté. En plus, quand tu prends une des disciplines, c’est vraiment trop individualiste. Et, il y a aussi tellement de mecs, que ce soit dans le rap ou dans le graffiti, qui s’inventent un passé, qui te font croire qui viennent du fin fond du ghetto, qui se vantent d’avoir fait de la garde à vue ou qui jouent les gangsters pour avoir une légitimité : je trouve ça nul ! La compétition se fait dans la rue, où tout le monde est à égalité. La question qui revient le plus dans ce milieu, c’est « D’où tu viens ? » alors que la vraie question qu’il faut poser c’est plutôt « Qu’est ce que t’es capable de faire ? » Ce n’est pas parce que tu viens d’un milieu aisé ou d’un milieu pauvre que t’es meilleur qu’un autre. L’exemple le plus flagrant est BANDO ! Et puis, hiphop c’est un état d’esprit : tu n’as pas besoin de te la raconter pour être dedans.

Et, qu’est ce que tu penses globalement de la scène graffiti française ?

Je n’ai jamais vraiment trop bougé en France. J’ai fait quelques trains dans le sud de la France mais ça s’arrête là. Mais quand je suis chez moi et que je veux voir du graffiti, j’ouvre les ‘On the Run’ de l’époque. Je suis peut-être resté ancré là dedans mais c’est ce que je trouve de plus positif. Il n’y a pas grand-chose qui m’intéresse aujourd’hui et mon point de vue sur la scène graffiti française et, plus particulièrement la scène parisienne, est plutôt négatif. Au risque de paraître sévère, je trouve que la plupart des gens du graffiti manquent souvent de créativité. L’ensemble n’est pas très constructif ni trop novateur et, quand je compare avec tout ce qu’il se passe au-delà de nos frontières ou outre-atlantique. J’aurais certainement préféré vivre le graffiti directement à New York !

Après, je trouve que le graffiti change aussi et par forcément dans le bon sens. On s’éloigne de l’esprit initial. Ce sont par exemple les gens issus des milieux du dessin qui se servent de la bombe comme un outil. Un graffiti : il faut que ça coule, il faut que ce ne soit pas parfait … Aujourd’hui , on voit beaucoup trop de pièces impeccables ! Et de la même façon , on va voir aussi beaucoup de trompe l’œil, beaucoup de fresques hyper réalistes, et ce sont des choses qui pour moi ne sont pas aussi originales que le travail d’un DAIM ou d’un DELTA.

Tu n’apprécies donc le style de personne aujourd’hui en France ?

Je suis peut-être trop resté bloquer sur des mecs comme T-KID, DONDI et sur toutes les influences américaines de l’époque , ou alors sur les old-schools français … Mais je ne suis pas du tout bluffé par ce qui se fait en France et, même si je n’ai pas le niveau que certains ont, il n’y a pas grand-chose qui m’impressionne. J’aimais beaucoup ce que faisait SECRET qui est un créatif hors pair, EPSON qui malheureusement a arrêté trop vite mais qui possède un potentiel incroyable ou aussi ce que faisaient mes potes des AEC. A la rigueur, la seule personne qui suscite un intérêt, c’est MOZE. Je trouve que c’est un mec qui, en remettant au goût du jour la mode des b-boys, a apporté quelque chose. Ce sont des fresques qui représentent pour moi vraiment le vrai esprit hiphop et il est d’autant plus respectable qu’il a choisi un pur support ! Je ne suis pas cire pompes mais je dis juste qu’il y a beaucoup de gens qui devraient s’inspirer de ce monsieur. Sinon, j’apprécie aussi le travail d’ O’CLOCK. J’aime bien ce que fait TRANE aussi : c’est un pur cartonneur qui fait ça dans les règles de l’art ! Il y aussi SARI qui continue et qui fait des trucs bien.

Est-ce que t’as un mauvais souvenir à nous raconter ?

Ouais. J’ai vraiment un sale souvenir. J’avais 16/17 ans. On était parti en vacances dans le sud ouest à côté de Biarritz avec DRUIDE, EXEO et KYSA. Un soir, on décide de bouger en Espagne pas très loin de la frontière pour faire la fête. On se retrouve dans une boîte et, dans la nuit, on se motive pour aller taper des trains. On y va, ça se passe très bien et on revient ensuite faire la fête dans la boîte. Et là, un peu plus tard, les flics viennent nous chercher, nous embarquent et on se retrouve derrière les barreaux. J’ y suis resté 5 jours. Les flics ne voulaient pas qu’on sorte d’Espagne. Les autres ont fait sans arrêt des allers-retours entre l’Espagne et la France pour récupérer de l’argent, ils nous est arrivés d’autres galères … bref … c’était un vrai cauchemar !!!!

Et un bon souvenir ?

Ben bizarrement. Il y en a beaucoup plus des bons souvenirs !!!! Tous les bons moments que tu passes avec tes potes dans les terrains , quand tu vois sortir tes trains et qu’ils passent sur les ponts, etc …. Des tonnes de bons souvenirs !

Ton actualité ?

Je fais quelques toiles mais c’est pour moi que je les fais : si je les vends, tant mieux ! Ca m’arrive aussi de faire des expos de temps en temps, mais c’est vraiment exceptionnel. Je m’en fous un peu de toute manière, je ne cours pas après. D’ailleurs, la seule chose dont je suis fière par rapport à ça, c’est d’avoir volé avec SLICE pendant plus d’un an des plaques de métro et d’avoir fait une expo avec ! On a trouvé que c’était la démarche la plus intelligente pour faire une expo : une démarche qui nous correspondait et qui était vraiment dans l’esprit graffiti !

Mais, dès qu’il s’agit de faire un truc avec du graffiti et qui doit mettre aussi de l’argent en jeu, je le fais direct ! Je n’ai aucun scrupule ! Je n’aurais pas l’impression de baisser mon froc. Je pense que j’ai fait assez de choses et que je les ai faites dans les règles de l’art, pour pas qu’on vienne me dire que je me sers du hip hop ou du graffiti. Je respecte toutes les démarches de mecs comme ANDRE. Il a fait des trucs que des dizaines de personnes du milieu réunis n’auraient pas faîtes. Il a fait des métros, il a fait des stations, il a fait des toits et s’il veut traîner dans des soirées branchées et faire de l’argent avec ça : il n’ y aucun problème !

Dédicaces / Mot de la fin ?

A tous les CP5 de l’époque. A ceux qui m’ont inspiré et à ceux que j’ai rencontré pendant ces 15 années.

 

Un grand merci à EMC (1479) pour les photos de la galerie !