Pour les gens qui ne te connaissent pas encore, pourquoi es tu à Paris ?

Pour un concert au batofar, pour mon album, et aussi pour le maxi qui va avec.


On t’a déjà vu sur scène en juin avec les nextmen toujours au batofar , quelles sont tes impressions sur la scène rap française ?

J’avais un peu peur du problème de la langue, mais je suis venu trois fois en France dans les six derniers mois dont une pour les transmusicales, et tout s’est très bien passé. D’ailleurs le show de juin 2000 était un des plus réussis que j’ai eu l’occasion de faire !



Tu sembles avoir une réelle aisance scénique, est-ce dû à une grande expérience des concerts ?

Le contact avec le public est comme la masse musculaire, il se développe avec l’exercice, et si tu ne fais travailler qu’un muscle tu te fais vite avoir, je n’ai eu de cesse de faire de la scène depuis que je suis MC, ça va faire dix ans. Je ne me sens pas vieux, mais j’essaie d’apporter une dimension pédagogique à ma vie, en éduquant les gamins par le hiphop, afin de leur donner une vision différente de celle que leur montre MTV. Mes influences sont donc ancrées dans mon quotidien.



Tu veux parler du projet ghetto grammar que tu as fait avec Gamma (groupe anglais ndlr)?

Oui, c’était vraiment une expérience unique, ce « laboratoire » du hiphop. Lorsque nous avons réalisé qu’il n’existait aucun endroit pour s’entraîner à rapper, pour progresser, nous avons eu envie de créer un espace où les jeunes puissent bosser leur flow, leur djing et se lâcher.
C’est difficile de passer d’une chambre au championnat DMC sans transition. Nous avons eu envie de créer un lieu d’échange, de partage d’expérience. C’était une période très enrichissante, pas un jour ne se ressemblait.



Qu’est ce que ça t’a apporté artistiquement ?

Si tu apprends l’anglais à quelqu’un sans connaître ton propre niveau, et que cette personne devient spécialiste de cette langue grâce à toi, tu fais forcément quelque chose de bien. Ghetto grammar m’a montré que j’avais un rôle à jouer, contrairement à la société anglaise qui me donne l’impression de ne pas exister vraiment tant que je ne suis pas financièrement important. Etant donné ma position dans le rap, je serais sûrement riche dans un autre pays, mais je suis loin de l’être.



Te sens tu proche de gens comme KRS one ou Jeru the Damaja,, dans l’importance que tu donnes à l’ éducation ? Que penses-tu de l’engagement et de la responsabilité des rappers  ?

Ma responsabilité est d’être créatif, de faire du bon son, de repousser les limites. Etant donné mes origines, là d’oû je viens, je n’ ai aucun mal à me démarquer de l’influence des américains. J’ai trop vêcu pour copier ce qui a déjà été fait.



D’où le titre de ton album, Awkward ?

Exactement. Je suis un homme pauvre mais fier, fier de ce que j’ai fait sur terre. Mes actions ne sont pas guidées par l’argent. Je suis nouveau pour le public français, mais ça n’enlève rien à mon expérience, à mon vêcu.Je suis comme un cheval fou que vous n’avez pas vu grandir.
Je me méfie beaucoup de la vague rap  » conscient « .Tout le monde est conscient. Les médias ne voient que la dimension négative ou positive, c’est à dire consciente, des choses. Il n’y a pas d’intermédiaire.



Quel mot faut il employer pour parler d’un rap mature ?

Je dirais  » pertinent  » (relevant). Tout est là.
La scène hiphop en angleterre semble plus mature, et moins agitée qu’en France, l’ esprit gangsta y est moins présent.
Donnez nous un peu d’argent, et vous allez comprendre ! On va vraiment se lâcher, il y aura des Will Smith à foison quand plus d’argent sera injecté dans le business. C’est la triste loi du marché. Notre musique n’est pas plus  » consciente « , elle ne s’est pas encore transformée totalement en pop music. Cela dit, le meilleur hiphop sera toujours underground. Et cet état ne se résume pas à un fossé petits labels / grosses maisons de disques. Peut-on dire que Method Man ou Redman sont commerciaux ? ils sont hip hop, ils font un des meilleurs hip hop, Quand je vois Redman dans un clip d’Offspring, je ne suis pas furieux contre lui ! Tout le monde veut vendre des disques, l’important c’est la manière dont on les vend. Si je veux faire une chanson dite commerciale, je la ferai, je pourrai la faire parce que je suis un artiste. Ca ne veut pas dire que je copie quelqu’un. Encore une fois, la question importante, c’est quel genre de disque ou de chanson tu veux que tes enfants écoutent plus tard, et kiffent. C’est de ça dont parle la chanson The Nonsense : pour les médias, je n’existe pas, ma musique n’existe pas, puisqu’elle ne ressemble pas à l’image qu’ils ont du hip hop. Mon but est d’inspirer le changement, je ne suis pas un suiveur.



Crois-tu en l’émergence d’une identité européenne dans le hip hop ?

Je m’intéresse à une perspective individuelle, celle de Ty. Je ne peux pas faire plus. Que les gens, qu’ils soient étudiants ou qui que ce soit, apprécient ma musique, c’est tout ce que je demande. Le hip hop peut se résumer à l’ouverture d’esprit, il doit s’affranchir des clichés. Demandez à Grand Master Flash, Africa Bambaataa, si on s’était comporté comme les gens le veulent, le scratch n’existerait pas. Il ne faut pas tomber dans la branchitude conformiste.


Malgré ton passé très riche, le grand public t’as découvert avec ton premier album Awkward..


J’ai effectivement travaillé avec beaucoup de gens, de producteurs, MCs, DJs, journalistes underground. La scène hip hop que je fréquente est très étendue. Mark B and Blade, c’est la partie visible de l’Iceberg.



Penses-tu qu’ internet soit un bon moyen pour la scène underground d’élargir son public ?

Je n’ai pas peur d’internet, je m’en soucie, comme de toutes les prophéties modernes. La fascination humaine pour le futur proche, ce qui est en train d’arriver, m’oblige à être prudent. La croissance d’Internet est incroyable, mais c’est encore un phénomène trop récent pour se prononcer. Je me soucie de la possible perte de contrôle de ce genre de phénomènes. On peut se servir d’un casque comme d’un moyen d’écouter de la musique, ou comme d’un micro. Peut-on se servir d’une caméra digitale, d’une télé, seulement comme un projecteur, sans que cela ne se retourne contre nous ? Il y a des lois qu’il faut respecter, c’est ce que nous apprend le passé. La manipulation de l’information est vite arrivée, regardez la mort de Kennedy ou de Diana.



Mais n’as tu pas peur de la paranoia pouvant découler de ce genre de raisonnement ?

Ce que j’ai dit est une idée personnelle, nous sommes simplement en train de discuter, de débattre. Ce n’est pas une croyance totale, je ne cherche à convaincre personne. Je pense juste que le traitement de l’information par la presse quelle qu’elle soit ne reflète pas toujours la réalité, elle n’en a pas le pouvoir, nous n’en avons pas le pouvoir.


Propos recueillis par Bilba et Manu
Un grand merci à Slurg de Ping-Pong