Pour les gens qui n?ont pas entendu parler de toi, pourrais-tu te présenter succinctement ?

Mon nom est Rodney. Je suis le propriétaire du projet intitulé << Roots Manuva >>, composé des amis qui sont dans ma tête, c?est-à-dire de moi-même. Je suis signé chez Big Dada Records. Je vends ma musique depuis 1994 et là je suis en train de te parler.


As-tu été content de la manière dont la presse a accueilli ton premier album <> ?

On dit que toute la presse a été positive donc oui. Ça aurait pu être encore mieux contrôlé, mais ça fait partie de l?évolution d?une vie d?artiste. À chaque fois que tu sors un disque, tu apprends à faire connaître ton travail de la manière dont tu veux qu?il soit perçu.
Il y a eu quelques propos que j?ai trouvé sans intérêt. Cette image de moi, << sauveur >> du hip hop anglais et toutes ces conneries. Ça rimait à rien, c?était juste un leitmotiv de la presse. Donc vous autres MCs, ne vous sentez pas offensés. C?était la presse ! j?essaie juste de faire mon trou et de gagner de l?argent.


Comment as-tu réagi à la classification par la presse de ta musique ? Certains l?appelant rap anglais, d?autres trip hop au lieu de l?appeler simplement hip hop.

Il fallait s?y attendre, puisque je ne suis pas la voie << classique >> de l?artiste hip hop. Ma démarche est assez inhabituelle puisque je vais puiser aux racines du hip hop, c?est-à-dire le reggae ; une vision jamaïcaine des choses.



Tu parles du toast, et de tout ce qui l?entoure ?


Oui. Pour moi les sound systems c?est l?interprétation jamaïcaine de ce qu?on entendait à la radio américaine. Beaucoup de gens ne partagent pas ce point de vue, et pensent que le hip hop date de la fin des années 70 et des années 80. Evidemment en se plongeant un peu dans le débat, on se rend compte que le hip hop vient de bien plus loin que ce que pense la majorité des gens. Il provient des Griots africains, de leurs prières, de leur poésie, de la vieille tradition qui consiste à déconner avec le vocabulaire, la diction, et raconter des histoires de manière différente.



Tu présentes Roots Manuva comme un personnage. Peux-tu expliquer ton intention, et le titre de ton album << Brand New Second Hand >> ?


Roots Manuva est juste une référence à mon entité artistique, une référence à ce que j?essaie d?être : une racine sous la terre qui évolue dans l?underground sans y rester confiné. Qui part des fondements en essayant de s?élever. C?est ça le mouvement des racines. Je sens que ce que je fais est proche de l?origine du hip hop, de l?origine de la vie, de l?origine de l?art.
Le nom de l?album, Brand New Second Hand, est une phrase que ma mère utilisait souvent. Nous avions l?habitude d?acheter des vêtements d?occasion. Mes frères me refilaient des fringues et d?autres trucs et ma mère appelait ça << de l?occasion toute neuve >>. Les mères doivent avoir un certain sens de l?humour parce qu?elles traversent beaucoup d?épreuves. C?était sa plaisanterie : << c?est peut-être pas tout neuf, mais c?est de l?occasion toute neuve, c?est tout neuf dans ta vie >>.
C?est donc un clin d??il à ma mère et une référence à la manière dont l?album a été élaboré. Il a vraiment été très bien accueilli. Nous avons vendu plus de 40 000 disques dans le monde alors qu?il nous a coûté à peine 100 000 francs. Il y a des gens qui font uniquement un remix pour ce prix-là. Certaines personnes ont du mal à aborder l?album, mais ils ne comprennent pas sa nature. Ça n?a rien à voir avec un produit standard, comme un album de Mobb Deep, A Tribe Called Quest ou Gangstarr, avec beaucoup d?argent, un gros budget, une grosse équipe. Ce qu?on faisait était vraiment organique.


En tant qu?artiste je proviens d?une communauté. J?ai été formé dans un studio en communauté, à utiliser du matériel en commun, et j?ai évolué dans un système communautaire. Je faisais de la musique dans un état d?esprit communautaire sans me soucier des dires des autres. Même si mon prochain album ne marche pas aussi bien, je suis l?exemple parfait du mec qui a évolué dans un système communautaire et qui a plus ou moins connu le succès professionnel. Je gagne ma vie, je pais des impôts, donc je me fous de ce que les gens disent.


Quelles sont tes influences, pour l?écriture et pour la musique ?

Ado, j? écoutais beaucoup de dub, des gens comme les Scientists, King Tubby, ce genre de trucs datant de début 70 jusqu?au milieu des années quatre-vingt. Beaucoup de soundsystems. En même tout j?écoutais de tout : Blondie, Police, des gens comme Smiley Culture, le genre de trucs qui tournaient à cette époque-là. Le hip hop américain a fait aussi partie de mon éducation musicale.


Peut-on affirmer qu?en tant que MC tu es plus influencé par les vieux toasters reggae que par les rappeurs traditionnels ?

Oui, mais en même temps, Rakim est une de mes influences les plus importantes du fait de l?importances de ces toasters reggae. Je sais que vous attendez plus de hip hop que ce que fait Rakim. Mais sa manière d?écrire des chansons était totalement avant-gardiste.



Tu as fait le single << Dusted >> avec Leftfield. Comment s?est passé votre collaboration ?


C?était génial ! on s?est bourré la gueule, on a bien bouffé, ils ont mis leur musique à fond et m?ont donné quelques petites informations. C?est vraiment des gens cools, ils supportent le UK hip hop. Ils avaient acheté le maxi de Skitz sur lequel je figurais en 1996, << Where My Mind Is At/Blessed Be The Manner. >>. Ils étaient sur la même longueur d?onde, c?était mortel. Ça s?est passé comme ça devait se passer. Répandre l?amour, tout est là, la communication et répandre l?amour.


Ils m?ont donné une ossature de chanson, m?ont fait venir en studio et m?ont dit qu?ils aimaient les paroles spirituelles. C?est ce que j?ai essayé de faire, leur donner ce qu ?ils voulaient, une vibe exaltée et spirituelle. La chanson << Dusted >> en est sortie, une expérimentation électronique folle avec une vidéo à un million de francs. C?est du jamais vu pour un MC anglais de rapper sur un titre avec une vidéo à un million de francs ! Cette chanson a aussi figuré sur un album qui est devenu disque de platine. J?ai le disque chez ma copine, en contrepartie de mon travail. Ça aussi c?est inédit pour un rapper ! Combien de rappers ont des disques de platine chez leur copine !


As-tu des projets avec Skitz ?

Je n?aime pas parler de choses que je n?ai pas encore faites, mais oui des collaborations sont prévues, ça fait partie de la vibe Roots Manuva. Je travaille n?importe qui d?intéressant, même si je préfère les gens qui fument et qui boivent.


Tu n?as pas confiance en les gens qui ne font ni l?un ni l?autre ?

Je leur fais confiance. Mais je cherche du confort dans mon entourage. Si quelqu?un est un vieux poivrot, il peut m?appeler n?importer quand pour faire un morceau.


Et s?il n?est pas un vieux poivrot ?

Sinon, ça va être un peu plus difficile, mais si la musique est la bonne alors j?y serai. Ce n?est qu?une question de beat et de musique, c?est très important. Ce sont les beats qui me guident dans l ?élaboration de morceaux. Pour ce qui est des lyrics, j? en ai toujours en stock. Je pourrais rapper pendant des jours et des jours sur des trucs qui n?ont aucun sens. Mais le beat, c?est tout. C?est ce qui fait qu?un discours devient une chanson. Même si ma musique n?est pas conventionnelle. J?essaie de la structurer d?une manière peu conventionnelle.


Peut-tu développer cette idée de structure non conventionnelle ?

J?essaie de capturer une émotion, en utilisant une structure, même si elle n?est pas toujours synonyme de contrainte. En général il y a un couplet et une mélodie entêtante, un << hook >>. (gimmick ?) Il peut ne pas être efficace, mais il existe quand même.


Ton nouvel album sort cette année, très attendu par la presse et les mélomanes. Que doit-on en attendre ? Y aura-t-il un nouveau son ?


Je ne sais pas. Je l?ai fait écouter à des gens comme New flesh for Old, des artistes de chez Big Dada ou à des amis. Ils semblent reconnaître que j?ai évolué. C?est beaucoup plus enjoué, moins timide que le premier. J?aime le premier album, mais il est un peu introverti.


De quelle manière est-il introverti ?

Il était libre, mais moins que l?album que je suis en train d?élaborer. Je m?évade un peu sur cet album, cela me semble juste. Avec le premier album je n?essayais pas de plaire à tout le monde, mais il y avait une sorte de sécurité. Je ne m?étais parfois pas trop éloigné de certains standards du hip hop. Sur le dernier je fais avancer le schmilblick.


Qui produit les morceaux ? toi, pour certaines chansons ?

Certaines sont de Skilla, (aka Skilligan), qui a fait des trucs pour Iceberg Slim. J?ai vraiment des bons titres de lui. Sinon il y a des morceaux de Wayne Bennet,, il a une entreprise à Birmingham appelée Low Tech Productions. Sinon j?ai produit beaucoup de titres. J?ai un petit peu de matos chez moi, j?y travaille l?ossature des morceaux puis je vais aux studios BlowYard à Londres et j?essaie d?en sortir avec une musique adaptée aux normes de l?industrie. Mais en même temps, tu me connais : je vais aussi mettre du son de homestudio, je vais mixer certains trucs à la maison parce que je veux retraduire le son des démos sur cet album. C?était le problème avec celui d?avant : même s?il garde un côté barré lo-fi crado, j?ai retravaillé certaines démos, ce que je regrette aujourd?hui. J?aurais aimé avoir les couilles de? C?est pour ça que c?est un album hésitant. Je me demandais si c?était mixé correctement, si ça sonnait comme il fallait.



Oui, je me rappelle une vieille interview où tu disais être surpris d?avoir été signé. Tu doutais que quelqu?un veuille bien écouter un de tes trucs.


J?ai toujours ce même sentiment. Quand tu regardes le marché, son fonctionnement, c?est surprenant de voir à quel point les trucs légèrement barrés sont bien reçus. Outkast est un bon exemple. Ils ont un style vraiment abstrait et beaucoup plus tripant que le rap tripant. Pourtant ils ne sont pas étiquetés trip hop, ils sont accueillis comme un groupe de hip hop.


Comment expliques-tu ça ? Cette étiquette trip hop qu?on trouve en Angleterre et à laquelle les groupes américains échappent ?

Peut-être qu?on a trop de temps pour se poser, se gratter la tête et analyser les choses.
Je parlais autant des gens en général que des journalistes. Les journalistes reflètent une certaine opinion publique. Je ne le dirais pas comme ça. Les gens acceptent facilement le message des médias et des journalistes.


C?est faux ! tout le monde brandit les journaux en disant que c?est de la merde. Tu peux entendre ça dans n?importe quel bar. << De quoi il parle ? >> les médias ne s?en rendent pas vraiment compte.


Comment ton rôle de producteur a-t-il évolué ?

Je crois que j?ai progressé. Je prends plus de temps pour chercher des sons, pour créer mes propres sons. Beaucoup de sons sur l?album sont foirés, j?ai un peu déconné. Je suis passé d?un Atari 1040 à un Mac G4, qui m?a ouvert un autre monde ! ça m?a pris un an et demi de comprendre ce qu?un G4 pouvait faire, c?est hallucinant. Je fais de la vidéo aussi, il y en aura quelques-unes autour de l?album.


Je me suis ouvert au niveau de mes productions. Je retourne aux racines. Avant j?étais enfermé dans un cercle vicieux, essayant de parodier ce qui pour moi était le hip hop. Je n?errais pas suivant mon instinct sans me soucier de l?avis des autres, c?est ce que j?ai essayé de faire avec cet album. Répéter plusieurs fois une phrase, ce n?est pas faire un album hésitant, c?est juste sentir que c?est le bon choix, la bonne vibe.



Où en sont tes projets avec Seanie T et Taipanic de black Twang ?

On a fait une pause, mais ça va se faire, il n?y a pas de raison de penser le contraire. Mon futur s?annonce plutôt bien dans l?industrie musicale. J?ai signé un contrat d?édition avec Chrysalis, et Big Dada est prêt à mettre mon travail en avant. Je suis en position de monter mon label et mon studio dans les prochains mois, j?ai l?entourage adéquat. Je rassemble des gens progressivement. C?est marrant, il y a beaucoup d?enthousiasme. Le truc c?est qu?on dit tout le temps << cette année est la bonne pour le hip hop anglais >>. C?est pas une question d?année?


C?est une question de croissance régulière.


Oui, c?est une question de croissance. Il s?agit de faire de l?argent avec notre musique selon nos conditions. C?est possible aujourd?hui avec l?ouverture et la facilité qu?apportent les technologies du multimédia, de l?Internet. Des trucs comme le garage montrent qu?on peut faire le max de blé avec des trucs faits maison. C?est la révolution !


Quel conseil donnerais-tu aux jeunes artistes hip hop qui veulent faire de l?argent avec leur art, du business ?

Je cherche encore la réponse, c?est un processus dynamique. Le meilleur truc à faire reste se lancer et apprendre par soi-même. Apprendre tous les aspects du business, de la sortie de l?album au réinvestissement de l?argent issu de l?industrie. L?important, c?est d?être capable de se produire soi même. Même si c?est pour faire trente cassettes ou graver trente CDS. Ça vaut mieux que d?aller mendier auprès des labels pour qu?ils financent une démo et ruinent l?état d?esprit originel en essayant de s?adapter à ca que les gens pensent que le hip hop devrait être .
C?est ça la situation en Angleterre aujourd?hui. Beaucoup de labels subventionnent les artistes, selon des formules établies, et ça finit toujours par échouer. Si un artiste veut jouer la carte commerciale, il doit d?abord apprendre à s?entourer. Ça ne sert à rien de faire du commercial dans un univers underground, ça ne marche pas. Si tu fais une chanson commerciale tu la sors en major, avec l?underground c?est totalement différent.


Quelque chose à ajouter ?

Intéressez-vous de prêt à l?écurie Big Dada, au nouvel album de Ty, aux trucs de TTC, New flesh, Gamma, à Mike Ladd, à dj Skitz et au label Titan records. Et préparez vous aux sorties de Arms House Records, le label que je co-dirige avec un mec appelé Gordon G, il est toujours sur scène avec moi.


 Haroon Khan pour hiphopmusic.co.uk