Damage, qui es-tu ?


Un vieux dj mérovingien, 32 balais. Je suis arrivé dans le
hip hop par le biais d?un pote qui en 1978 avait une cousine qui allait souvent
aux Etats-unis et qui nous ramenait toutes les nouveautés. C?était pas vraiment
du rap, c?était des trucs chantés genre sugarhill gang, les prémices. Puis toute
notre génération a été marquée par l?émission de Sidney. Je suis venu au hip hop
naturellement par le jazz, la soul, le funk qu?il pillait allègrement à
l?origine.


Et ta rencontre avec le double H ?


On se connaissait de vue depuis longtemps, et puis Cut (killer) nous a vu
avec Pone au championnat de France. Une semaine après il nous appelait pour
faire partie du groupe.



Le championnat de quelle année ?


1996, On a fini juste derrière Crazy B. Le double H a donc 6 ou 7 ans.



La légende dit que c?est toi le véritable père spirituel de Pone, qui
lui aurait tout appris?


À l?époque j?avais une émission de radio locale à 45 km de Paris, c?était une
des rares émissions de hip hop entre 1990 et 1995. Pone nous écoutait assez
régulièrement, il nous appelait tout le temps, c?était notre fan numéro un. Un
jour on organise un concours où on fait venir Crazy B, qui était le DJ du moment
à l?époque. Pone a gagné le concours, il est venu dans les locaux, puis a
disparu pendant six mois. Il m?a rappelé, m?a dit qu?il mixait, m?a fait écouter
des trucs sympas, et voilà où on en est.


On te connaît par tes mix tapes qui sortent régulièrement, par l?émission
Bumrush sur skyrock, et tu me disais toute à l?heure que tu t?orientais vers la
production. Qu?en est-il exactement ?


Pour l? instant rien de signé, donc c?est dur d?en parler. On s?est réunis
avec trois potes qui faisaient déjà du son de leur côté, on vient du même
univers musical et en plus on est voisins. On veut monter une entité qui
s?appellerait Jazz Liberators, et bosser avec des anglais et des Américains. Je
ne me reconnais pas trop dans la vibe française, si ce n?est des gens comme
Triptik, ? Mais il y a quand même des bons rappers en France.


As-tu des vrais contacts avec des anglais ou des Américains ?


Le contact le plus sérieux qu?on ait c?est funky dl, sinon il y a Ty, L–
fudge? Je croise beaucoup de rappers étrangers à l?émission, je leur fais
tourner des mix tapes, on s?échange nos coordonnées?


Tes sons sont donc interdits aux Français ?

Mais non, loin de
là? Chacun sa culture musicale, je n?ai pas vraiment la même que les gens qui
font cette musique que je respecte totalement. Le problème c?est qu?en France il
y a rarement une osmose avec le son, les textes sont mis en avant, les instrus
sont très épurés.


Quels sont les MCs français qui te touchent ?


Dadou de KDD a vraiment un bon flow, il est à surveiller de très prêt, j?aime
bien Disiz, TTC sont dans un bon délire.. . Tout le monde croit que je suis
réfractaire au rap français, alors qu? en fait c?est assez difficile de
l?insérer dans le son que je fais. À la limite un petit Triptik de temps en
temps. Le dernier truc qui m?a bien plu c?est Gang du Lyonnais, ça avait à la
fois le côté simpliste du rap français et une touche en plus.


Depuis combien de temps produis-tu ?


Ça fait très peu de temps que je fais de la prod ouverte au grand public,
mais je fais du son depuis six ou sept ans. Jusqu?à récemment j?avais un métier
qui me prenait beaucoup de temps et qui n?avait rien à voir avec la musique. Ça
va faire deux ans que je suis dj à plein temps, je me suis donné deux ou trois
ans pour m?en sortir parce que je voulais pas regretter de ne pas m?être lancé à
70 ans.


Ça se passe comment ?


C?est très lent. On est pas vraiment aidé en France, même dans l?underground
on a pas assez d?instantané, on passe sûrement à côté de grands morceaux par
manque de spontanéité dans la création, et les albums vieillissent vite. Il ne
faut pas croire que quand on s?appelle Damage du Double H toutes les portes sont
ouvertes. Je suis dans un univers qui intéresse peut-être plus les Anglais et la
culture anglo-saxonne.


Y-a-t-il des projets regroupant tous les membres du double H ?


Ça s? est déjà fait, (l’album HH DJ CREW) et c?était long et laborieux. Ça
s?est fait d?une manière qui ne me parle pas vraiment. On est tous potes, on a
une vision complètement différente du hip hop même si c?est ça qui nous réunit,
mais sept mecs à gérer c?est vraiment trop. Chacun fait ses trucs de son côté,
mais bon un jour pourquoi pas? Tout est possible, c?est surtout une histoire de
timing.


Je ne crois pas avoir déjà vu un flyer avec DJ Damage dessus. Est tu booké
pour des soirées ou des bars ?


Je fais des soirées tous les mois au Cithéa, sans date fixe. Sinon je suis
ouvert à toute proposition, il suffit de contacter Double H.


Comment les gens ressentent ta musique en soirée ? Arrives-tu à les faire
danser ?


Ce que j?aime c?est créer une atmosphère musicale, mais j?ai des disques un
peu anciens ou le tempo est un peu plus rapide que ce qui se fait en ce moment,
surtout depuis l?avènement de Gangstarr.


Quelles sont tes prévisions concernant l?évolution future du hip hop
?


Le hip hop du futur est dans les petits labels, ça s?est vérifié depuis
quinze ans.


Que penses-tu de la vibe électronique qui revient dans le hip hop (musique
déjà électronique à la base) ?


C?est vrai qu?en ce moment il y a des trucs super barrés genre Mr lif,
beaucoup de concepts. Cela dit j?ai vécu la période où l?electro cartonnait,
pour moi c?est du passé. La musique est une boucle, de toute façon . C?est
normal que les gens qui n?ont pas vécu l?electro soient interpellés par ses
sons.


Parlons un peu de tes mixtapes, d?abord de leur pochette dont le graphisme
est pas mal du tout. Qui en est l?auteur ?


C?est Offel. Je viens avec l?idée première du truc, à lui de la réaliser. Je
sais ce que je veux, je suis un peu dictatorial, mais il rajoute quand même
toujours une petite touche personnelle.

Combien de mix tapes as-tu
fait ?


Trois avec Pone, et trois en solo.


C?est long à préparer ?


C?est surtout long d?attendre les bons disques. J?en sélectionne une partie
pour les intros quand les rappers assurent pas trop, et à force de mixer à la
radio ou en soirées j?ai des idées d?enchaînement. Le plus gros boulot c?est les
intros.


Il y a assez peu de DJs en France qui sont dans le même univers musical
que toi. En as-tu rencontré ?


J?en ai rencontré à Avignon. C?est souvent en province. J R Ewing, à la
limite, en plus hardcore, est dans le même délire que moi. J?écoute très peu les
autres mixtapes .



As-tu des idées sur le public que tu touches ? Ta musique est-elle
accessible dans d?autres endroits pas centrés autour du hip hop ?


La Fabrique, un bar à Paris m?a contacté. Sinon ça sera toujours un peu
intimiste. On m?a dit que pas mal de filles achetaient mes mixtapes. Je ne veux
pas que ma musique soit ghettoisée.


Tu es comme moi un grand amateur de groupes anglais, comme les Nextmen?
Beaucoup de gens trouvent leurs sons biens mais pas très innovants, pour ne pas
dire pompés sur du Pete Rock. Qu?en penses-tu ?


Tu ne retireras jamais aux Anglais une longévité des machines, que les
Américains n?ont pas.
Ceux-ci se sont un peu endormis à une époque, alors que
les Anglais ont connu une véritable frustration de faire comme les Nextmen de la
jungle pour vivre, alors qu?ils étaient fans de hip hop depuis le début. Ça leur
a appris à bosser l?électronique.


Quelle est ton ambition ?


D?avoir notre propre label, de sortir des maxis, de sortir nos compilations
pour un marché mondial, tout en indépendant. Ça fait vraiment longtemps que j?y
pense.


As-tu déjà pensé à t?expatrier ?


J?aime beaucoup Londres, Philadelphie, San Francisco. New York est un peu
trop impersonnel pour y vivre. Je me sens bien prêt de mes racines, j?adore la
bouffe française. J?aimerais bien être à l?étranger 3-4 mois par an, avoir une
résidence dans un pays, mais partir définitivement c?est trop dur.


Donne-moi quelques noms d?albums cultes pour toi, plus ou moins
récents.


Je trouve l?album de Grassroots monstrueux, le disque de Ty est énorme?Le
deuxième album d?Organized Konfusion est vraiment culte pour moi. J?ai beaucoup
aimé le dernier album de Common, très novateur. J?attends avec impatience
l?album des Soulquarians d?ailleurs. L?unique album de Dred Scott est une
tuerie, il a fait toutes les compos, il rappe de manière différente sur toutes
les chansons, il n?y a pas une daube, il est complètement sous estimé.


Tes mix à Bumrush (l’émission du Double H sur Skyrock le mardi à minuit,
ndlr) sont plutôt softs pour ce qui est du scratch et du passe-passe. C?est pas
ça qui te branche ?


Je laisse ça aux jeunes ! il faut bosser plusieurs heures par jour pour être
au niveau. J?adorais ça, mais j?avais un boulot, des trucs à faire?. En fait, en
vieillissant, tu perds ce côté revendicatif et battant. Avec Pone à l?époque on
s?entraînait pendant 5 mois comme des malades. La scène de San Fransisco a tout
révolutionné. J?ai vu Q Bert pour la première fois en 1991, j?ai compris qu?il
allait se passer quelque chose. Aujourd?hui le djing est beaucoup plus
médiatisé, mais je me souviens encore des championnats DMC en troisième partie
de soirée après une baston générale et du gaz lacrymo à l?Elysée Montmartre à 2
heures du matin devant 20 personnes. Aujourd?hui c?est plus porteur, il y a des
magazines comme Djnews? L?intérêt est que ça apporte une notoriété pour
démarrer, mais après il faut enchaîner sur autre chose. Le but d?un dj est quand
même de finir par faire sa musique un jour, à force d?écouter celle des autres ;
et quand tu te mets derrière les machines, tu n?as plus vraiment le temps de
t?entraîner.


Quelle table utilises-tu ?


Chez moi, une Ekler. On se sert d?une numark pro SM2 à Bumrush, ce qui
justifie certains blancs pendant l?émission, tellement le fader est souple.
J?aime beaucoup le fader des vestax 06pro, les fines.


Au cas où tes productions marchent bien, arrêteras-tu de mixer << en public >> ?


Jamais, j?aime trop ça. C?est un vrai mode de vie pour moi, c?est la quête du
Graal, avoir toujours le disque que les autres n?ont pas. Maintenant ça s?est
beaucoup démocratisé, on peut tout avoir partout, mais il y a toujours des trucs
intéressants qui traînent. Je vais parfois jusqu?au fin fond des Etats-unis dans
des bleds perdus avec que des bouseux à Stetson écoutant de la country ; ils ont
des boutiques où personne va, avec des trésors fabuleux, des originaux ?


Vas-tu faire tes courses au Japon, soi-disant eldorado du vinyl ?


Les Japonais sont mes ennemis jurés, ce sont des spéculateurs qui achètent
des disques sous référence sans même les écouter, juste pour faire de l?argent.
C?est pour ça que je me déplace beaucoup, même dans les greniers ou les caves.
Le seul truc que je sais, c?est qu?il n?y a rien d?introuvable. C?est très
cadenassé sur Paris puisque c?est la mode de s?intéresser au rare groove, toute
une génération s?y intéresse de très prêt. Moi ça fait 10 ans que je me tape
toutes les brocantes de France, j?ai trouvé des trucs de folies. Le problème
c?est qu?avant en France tous les disques de musiques black étaient réservés à
une élite, dont beaucoup de membres appartiennent aujourd? hui au show-business,
genre Pierre Lescure, qui aimait ce qu?elle achetait ; les collections se défont
donc très peu.


Et toi tu en es où de ta collection ?


Je dois avoir 10 ou 12000 disques.


Reçois-tu beaucoup de disques par ton intermédiaire ou celle de double H
?


Oui, pas mal, mais je pars du principe que la musique s?achète pour être
appréciée. Je crois que tout se mérite et que ça se ressent dans la créativité,
dans la manière de se comporter. Les mecs que j?apprécie, comme Cut Killer, sont
sortis de nulle part, se sont faits tout seul. Je viens de la classe moyenne, je
bosse depuis l?âge de quatorze ans, je nourris l?entreprise de la musique depuis
des années. D?ailleurs il y a 10 ou 12 ans, les maxis coûtaient dans les 80
francs ; le pouvoir d?achat n?était donc pas le même.