Quelques minutes avant son excellent show au batofar, le canadien Buck 65 nous reçoit chaleureusement dans les loges pour une petite conversation autour de son travail, ses proches et sa philosophie assez inhabituelle pour un artiste hip hop. Il est sous le charme de Paris, dont les rues sont assiégées depuis quelques jours par des milliers de jeunes en colère contre le FN, et compte venir s’y installer très prochainement, n’en déplaise à Jean Marie.

Peux-tu te présenter ?
 Bonjour, je suis Rich, plus connu sous le nom de Buck 65. Je viens d’une ville sur la côte est du Canada qui s’appelle Halifax. Je fais du hip hop si l’étiquette vous convient depuis longtemps, peut-être douze ou treize ans.

Hip Hop est-il le mot que tu emploies pour décrire ta musique ?

C’est un mélange de hip hop, de folk, de rock, de bluegrass. C’est surtout de la musique tout court. Le hip hop est ma culture, c’est la première musique que j’ai écoutée, ça fait partie de mon identité. C’est un peu mon point de départ, maintenant je n’en écoute plus vraiment. Les gens disent que plus le temps passe, plus je prends mes distances vis-à-vis de cette musique. Je le comprends très bien, ce qui m’intéresse dans le hip hop c’est la tradition. Je dirais donc plus que c’est le hip hop qui s’éloigne de moi, et que je reste là ou je suis. J’essaie d’être honnête avec mes inspirations, et de rester proche des principes fondateurs du hip hop tels qu’ils étaient à la fin des années soixante-dix et début quatre-vingt.

En plus de rapper et d’être dj, tu produis toi-même tes sons. Peux-tu nous expliquer ta démarche ?

Je commence toujours par un break de batterie, que je sample sur d’autres disques. Je considère que c’est un élément essentiel du hip hop, presque un principe religieux. Je ne pourrais imaginer composer une ligne de batterie moi-même. J’utilise un SP1200, j’incorpore beaucoup de turntablism dans mes productions, ainsi qu’un peu d’instruments live. Parfois c’est moi qui joue, parfois c’est mes amis.

Peux-tu nous dire comment s’est construit ta relation avec Sixtoo et le label Anticon ?

J’ai rencontré Sixtoo il y a dix ans, je m’occupais d’une émission de radio hip hop à l’époque à Halifax. Il est venu avec une démo, on est devenus amis très vite. On s’est rendu compte qu’on partageait le même sens de l’humour, on a monté un groupe en 1996, Sebutones. On essaie de retranscrire cet humour, sur disque comme sur scène. En 1998 on est allé ensemble au festival Scribble Jam à Cincinnati, organisé par M. Dibbs. On a fait notre show, ce soir-là on a rencontré toute l’équipe d’Anticon, les 1200 Hobos Le reste appartient à l’histoire. Cette soirée était un grand moment, les gens qui y étaient ne l’ont pas oubliée.

Tu es un artiste très productif, tu as même déjà sorti deux albums en même temps.

C’est vrai, la plupart des gens sortent un album et font une pause après pour récupérer. Quand je travaille sur un gros projet je me promets toujours de prendre des vacances mais je n’y arrive jamais. J’écris constamment, plus le temps passe et plus ça vient naturellement. Parfois je me dis que je pourrais écrire un album par semaine.

Prévois-tu de travailler avec d’autres gens ?

Je préfère de loin travailler seul. Ma musique est très personnelle, et même quand je travaille avec Sixtoo qui est pourtant un de mes meilleurs amis notre collaboration ressemble d’avantage à un rassemblement de ce qu’on fait chacun de notre côté plutôt qu’une réelle collaboration. En ce qui concerne les gens avec qui j’aimerais bien travailler, je peux t’en citer pleins, comme Neil Young, Tom Waits, un producteur qui s’appelle Dave Friedman et qui a travaillé avec des groupes comme les Flaming Lips ou Sparklehorse. Les artistes hip hop ne m’intéressent pas plus que ça.

Même des gens comme Antipop Consortium ?

Si, je pars en tournée avec eux la semaine prochaine.

Que prépares-tu avec Radiohead ?

Ils ont découvert ma musique et l’ont beaucoup aimé. Quant à moi je suis fan de leur truc. On s’est contacté, on a des projets ensemble, je ne peux pas vraiment en dire plus pour l’instant.
J’ai toujours cherché à ne pas me limiter au public hip hop, ou à un public d’un certain âge. J’aimerais toucher d’autres gens, les trentenaires et plus, les gens qui apprécient la bonne musique et le songwriting. C’est un challenge.

Quelle est ton approche de la scène ?

Malgré mon caractère au départ très timide, je me sens avec le temps de plus en plus en confiance sur scène. Avant je me déguisais, c’était une forme de protection. Maintenant j’essaie simplement d’être moi-même, de créer un échange avec les gens, d’installer une ambiance personnelle, presque intime. La scène reste pour moi le travail le plus dur.

Peux-tu nous expliquer d’où vient ton inspiration ?

Ma plus grosse influence est un vieux joueur de base-ball qui s’appelle Ted Williams. J’ai été fasciné par son approche du travail et de la vie. Il a toujours été quelqu’un de très discipliné comme moi, il s’est servi de tactiques psychologiques pour réussir, qui m’ont aidées à grandir et à gagner confiance en moi. Par exemple quand j’étais jeune et influençable j’ai appris de lui de ne jamais prendre ni alcool ni drogues. Dans un de ses livres il expliquait que pour réussir dans le domaine convoité il faut identifier la relation que le corps entretient avec l’esprit, et pour cela il faut entretenir ses sens, les aiguiser en restant pur. J’essaie d’entretenir mon corps et mon esprit dans cette direction.
Sinon en ce qui concerne mes autres inspirations je lis beaucoup, et des livres très divers : les poèmes de Rilke, certains livres de William Burroughs J’aime aussi le cinéma, David Lynch est mon réalisateur préféré. J’aime beaucoup le cinéma français, Godart, Bunuel, Fellini, Alfred Hitchcock, Buster Keaton.

Envisages-tu d’écrire des livres ?

J’espère publier des livres un jour, j’ai commencé à en parler autour de moi et les retours ont été plutôt positifs. J’aimerais aussi écrire un scénario.

Quelles intentions as-tu quand tu composes ?

J’essaie d’apporter des visions aux gens, de rendre ma musique la plus visuelle possible. Ce que j’essaie de faire c’est peindre des tableaux avec des mots. Je suis fasciné par les mots, le puzzle qu’ils forment. Généralement la première étape de composition est l’écriture ; Ensuite seulement j’imagine un son, et j’essaie de le retranscrire.

Penses-tu avoir un rôle politique à jouer en tant que musicien ou artiste ?

J’essaie d’éviter de plus en plus cette dimension. Je m’intéresse à la politique mais j’essaie de diffuser mon opinion de la manière la plus subtile possible. Je ne veux exclure personne.

 

Interview de Chloé et Bilba Traduction de Bilba pour 90bpm