Blondes, un nom riche en matière grasse idéal pour afficher sa misogynie latente en société. Blondes, un nom qui transpire la frivolité, excellent choix pour ce duo new yorkais qui se situe à l’exact opposé. Issu de Brooklyn, coin aussi réputé pour ses expérimentations que pour ses farces et attrapes, Zach Steinman et Sam Haar bousillent les repères et transforment la house en matière à réflexions. C’est bien, c’est beau, c’est Blondes. Passage à la loupe de leur premier album en interrogeant les concernés.

Si la filiation n’est pas toujours franchement évidente, la totalité de l’électronique actuelle descend de John Cage, de la musique sérielle ou répétitive de Riley, Reich et Glass. Des petits-enfants ingrats qui ne s’intéressent et ne visitent plus vraiment leurs ainés sauf lorsque certains gènes ressurgissent après plusieurs générations.

 

C’est le cas de Blondes : un anachronisme merveilleux, un point de suture entre l’avenir de la techno et ses plus vieux aïeux, la grande composition minimaliste à l’heure de la minimale. D’ailleurs mes petits blondinets vous vous sentez plutôt de quel côté de la barrière? "On ne sent pas appartenir à un courant de techno minimal à proprement parler dans la mesure où nous n’avons pas l’impression que ça soit devenu un genre ou un son spécifiquement codifié. Par contre la connexion peut-être établie entre notre musique et le minimalisme car nous avons tendance à travailler sur l’évolution de grooves d’une manière très spécifique à ce genre. Mais notre musique est plus dense, gestuelle, et dramatique dans l’ensemble". Mais si Blondes est dans le minimalisme dur, il n’est néanmoins pas dans le plus pur car "ouais, nous écoutons aussi pas mal de techno, surtout la plus dubby et quelques vieux trucs de minimal. Ça se ressentira forcément dans nos morceaux". Tout en ajoutant :"Comme il y a une petite (mais prospère) scène techno à New York City – plus européenne et traditionnelle que notre musique, nous ne sommes pas vraiment associés à elle, nous sonnons vraiment différent – notre musique est parfaitement bien accueillie dans le paysage Brooklynite". 

 

 

A Brooklyn, Blondes dépareille mais ne jure pas. C’est une motte d’herbe sur la plage, rien d’étrange, on ne s’attend simplement pas à le trouver là. Puis au-delà du souci spatio-temporel, Blondes à Brooklyn c’est surtout un souffle nouveau dans un poumon cramé proche de l’asphyxie. Le Guardian qualifia il y a peu la musique de Blondes d’Hispter House. Pourquoi pas mais on aurait pu la qualifier de Desperate House, ça aurait eu autant de sens. Peut-être même plus. Ce que le Guardian désignait ainsi c’est cette scène – allant des poulains d’Italians Do It Better ou des récentes merveilles de 100% Silk – qui emmène la musique de club prendre l’air et lui enlève pratiquement toute matière à danser. Pourtant dans cette Techno en tenue d’Eve où l’on pèse chaque harmonie, la même substance est toujours présente, c’est la destination qui change. On ne presse plus le fruit pour ses vitamines, on veut peindre avec. Mais décharner la musique à danser de la sorte pour ne conserver que l’expérience sensorielle, c’est une tentative d’intellectualiser le pur entertainment ? "Qui a dit que le divertissement ne pouvait pas être intellectuel ? Et inversement ? Nous ne nous revendiquons pas de l’ancienne notion académique voulant que ces deux entités soient forcément indépendantes. La musique englobe beaucoup plus que ces deux pôles d’ailleurs. Elle peut être politique, spirituelle et thérapeutique".

 

Ces jeunes gens sont en quête de volupté, de jouissance intellectuelle et sont aptes dès le premier album à vous offrir cette délicate sensation qu’est de baiser avec une bibliothèque et/ou des algorithmes. Ces jeunes gens ont des idées et les maquillent jusqu’au climax de leur sex-appeal. Originalement prévu comme une série de quatre maxis, l’album se voit systématiquement scindé en paires de pôles opposés et complémentaires (Lover / Hater ; Business / Pleasure ; Wine / Water ; Gold / Amber) pour la nature humaine. Qu’est ce que vous nous faîtes les enfants? De la house à conscience politique? "Haha. Non, nous voulions juste séparer l’album en des paires de pôles opposés pour l’être humain. Il n’y a rien de plus à voir que ça". Mais d’où vient cette idée alors ? "Notre réflexion a commencée après la sortie du premier maxi Lover/Hater qui nous a lancé dans l’idée de produire une trilogie autour des dualités en 12’s. Séparer les maxis en deux thèmes permettait de se confronter à l’origine du 12’s qui était comme deux faces d’une pièce de la même matière. C’était aussi une manière rigolote de donner de la cohérence à un corps de travail". Singulier jusque dans sa construction, ce premier album est un catalogue de quatre paires siamoises où chaque moitié devient le négatif de l’autre. 

 


Mais si Blondes a peroxydé la house, la décoloration va chercher ses racines encore plus loin. Chez Blondes, chaque titre débute sur son propre climat que le duo laisse germer jusqu’à l’éblouissement de son auditeur. Une static-to-ecstatic rave qui se glisse dans les veines de ses ouailles jusqu’à ce que son auditoire ne soit qu’une crèche pleine de Ravis. "C’est certain, nous adorons la musique qui peut inspirer des états de transe donc c’est quelque chose qu’on s’acharne à bâtir. Nous adorons la sensation d’être propulsés par la musique et d’avoir le corps et l’esprit en symbiose dans la musique. C’est pour ça que nous recherchons d’arrache-pied ce genre d’effet d’absorption dans notre musique quand nous jouons". Un état de transe que leurs aïeux obtenaient jadis en trouvant "une évolution dans la répétition". Un adage que l’on doit à Brian Eno et qui semble s’adapter à merveille aux productions de Blondes. "Nous voyons dans quelle mesure cette phrase peut-être appliquée à notre musique, mais nous utilisons la répétition d’une manière différente. Dans nos productions, nous transformons les éléments perpétuellement en recontextualisant ce qui est répété. Je veux dire, notre objectif est pas de produire Einstein On The Beach". À une époque où, plus que jamais, tout se transforme, Blondes cherche encore à créer. Cette fraicheur, Blondes la cultive par sa volonté de progresser dans sa musique comme on avance en territoire inconnu. "Blondes est avant tout un projet live. Nous composons tout dans des conditions du live, en improvisant à peu près tout ce que nous jouons. Ainsi, chaque titre est la part d’impro qui nous plait le plus d’une session d’enregistrement. C’est important pour nous que l’auditeur ressente cette part de sentiment humain dans un contexte aussi réglé". Mais Blondes n’est pas aussi orphelin qu’il le laisse souvent entendre. Plus que le renaissance d’un courant, c’est une citation parfois aux limites de la paraphrase du travail de Manuel Gottsching : "Il a été une énorme influence quand nous avons commencé et nous avons définitivement pris sa tonalité ainsi que son idée de tenir une boucle, l’ériger et lui donner une forme. Nous en sommes pas aussi austères que lui que sur le long terme et nous tendons plus vers le drame et l’extase au lieu de rester statique, dans l’immobilisme, écrasé par l’inertie".

 

En 1953, Howard Hawkes réalisait Gentlement Prefers Blondes, avec Marylin Monroe. Moins de soixante ans après, le titre résonne toujours dans l’actualité : les Blondes sont clairement une de nos préférences de cette année.