Cela devait être Talib Kweli tout seul, cela aurait pu être Talib Kweli avec Kanye West, cela fût finalement le meilleur concert Hip-hop de 2012. Live report d’une soirée avec Talib Kweli, Mos Def, et même De La Soul.

« J’ai entendu que Kanye West allait venir faire un tour au concert ou à l’after au divan du monde » lance un anonyme allumeur dans la file d’attente qui s’étale sous le déjà magnifique cartel du Bataclan annonçant TALIB KWELI FEAT YASIIN BEY (a.k.a Mos Def). La rumeur est lancée et se propage comme une épidémie de crack à Brooklyn. Après tout, Kanye West, de passage à Paris pour présenter sa collection de fringues, a déjà collaboré comme beatmaker ou MC avec les deux têtes d’affiches de la soirée, et il faut avouer qu’un beau « Get ‘Em High » avec Talib pourrait quand même bien nous faire planer. Seulement, la mode et le Hip-hop ne font pas toujours bon ménage et Kanye restera se pavaner à la Fashion Week aux côtés de P. Diddy et Alicia Keys.
 
Pas de quoi refroidir un public qui patiente tranquillement, même deux heures après le début annoncé du concert, lançant de temps en temps un petit cri pour la route mais dégustant le plaisir de l’attente comme des enfants avant d’ouvrir les cadeaux de Noël, comme on savoure les bande-annonces avant un bon ciné. Et puis soudain, la lumière baisse, l’écran s’allume. Talib Kweli arrive sur scène avec son flow tonitruant et se met la salle dans la poche en quelques couplets. Yasiin Bey a.k.a Mos Def en profite pour faire son entrée, les yeux pétillants d’énergie, et interroge « How do you feel Paris ? » Difficile de décrire la sensation d’avoir devant soi deux des plus grands rappeurs de l’histoire, mais une fan déchaînée se charge d’apporter la meilleure réponse possible. « Putain Black Star, c’est l’histoire devant moi ».

 
         Shine a light
 
« Nous sentons que nous avons la responsabilité d’allumer la lumière dans l’obscurité ». Black Star, l’album mythique de Mos Def et Talib Kwelli, s’ouvrait sur une ambitieuse affirmation qui semble toujours guider les lyrics des deux enfants de Brooklyn. Ici, pas d’auto tune, pas de défilés sur de la neige carbonique au lycée Henry IV, juste des flows déments, des paroles militantes scandées le poing en l’air par Mos Def et, ce qui n’est finalement plus si courant, l’énergie brute du Hip-hop, celle qui vibre dans les entrailles, celle qui fait bouger une salle, celle qui sent bon la sueur, l’herbe et l’amour. Et si Mos Def et Talib Kweli ont reconstitué à de multiples reprises leur éphémère duo mythique, les voir en action reste suffisamment rare pour se sentir privilégié. Talib s’amuse à faire chavirer la foule, lance un « This is Talib Kweli » avant de partir en freesyle. Il check le premier rang à l’américaine mais s’arrête soudainement pour friter un mec dans le public. Le DJ coupe tout. Silence de cathédrale, rompu par Talib Kweli qui explique au micro en fusillant un mec de son regard noir qu’il ne faut jamais, jamais toucher à une fille. Beau gosse.
 
Petit costume trois pièces ajusté pour Talib, veste couleur crème assortie à la casquette pour Mos Def et le fameux micro rouge vintage Super 55 Shuremic dont il ne se sépare, dit-on, absolument jamais  : les deux rappeurs n’oublient pas d’entretenir leur image old school mais la sueur qui irrigue la chemise violette de Talib et les gouttes qui ruissellent le long de la barbe pharaonique de Mos Def les ramènent vite à la réalité : les vestes tombent, l’heure est venue de se lancer dans la reprise de Niggas in Paris, « Niggas in Poorest », le premier titre du projet Top 40 Underdog de Mos Def qui entend revisiter une quarantaine de gros succès Hip-hop dans son prochain disque.
 
         Brooklyn Zoo
 
L’échauffement terminé, Mos Def ordonne un « Hands up » au Bataclan qui s’exécute devant le gourou. Après une heure et demi de concert, les punchlines sont toujours aussi tranchantes, les flows impeccables. Ces deux-là sont fait pour rapper ensemble, l’un complétant l’autre à merveille. Pendant que Mos Def exhorte la foule comme une rock star, Talib Kweli tient parfaitement son rôle de chirurgien de la rime, d’une précision qui lui permet d’égrainer des phases infernales et de faire honneur à la réputation taillée par Jay-Z himself qui déclarait en 2003 dans Moment of Clarity, « If skills sold, truth be told/I’d probably be, lyrically, Talib Kweli ».

 
Après un timide « merci » en V.O, Yasiin Bey nous ramène tout droit à Brooklyn d’un a-cappella saignant qui lance l’exceptionnel Re:definition dont les paroles « One two three Mos Def and Talib Kweli, Black star shine eternally » n’ont jamais sonné aussi justes. L’enchaînement des dédicaces rappelle au passage que Brooklyn est le centre du monde. L’instru de Juicy résonne en l’honneur de Notorious Big, mort il y a 10 ans jour pour jour, et Big L est là, toujours. Mos Def rend également hommage à J Dilla, mort en 2006, et à Gil Scott-Heron en tournant le dos à la salle, le visage dans les mains, pendant qu’une instru du maître passe sur les platines.
 
Au bout d’un peu moins de deux heures de concert, quand on se demande ce que les Black Star vont bien pouvoir inventer pour nous achever, Posdnuos de De La Soul sort de nulle part pour poser sur Stakes is high. Les hurlements du public couvrent quasiment sa voix, il lâche deux trois strophes et repart comme il est venu, fugace, sans avoir même pris le temps d’enlever son manteau. Le Bataclan se rend, des gens crient merci. Plus loin, pendant que Mos Def danse comme un enfant sur de la funk, les yeux fermés, un énorme sourire aux lèvres et les bras en l’air, une baston éclate au bar. Une masse de 2 mètres est allongée au sol et les secours semblent se demander qui a bien pu le mettre à terre. Au hasard, une étoile noire.

Photographies de Mr Mass™.
Photographie extérieure / Rue : Pierre Boisson

Galerie : Yasiin and Talib are Black Star by Mr Mass