Se fier à son surnom serait d’emblée faire fausse-route : Tolouse Low Trax ne peint pas la vie mondaine ou les dames de compagnie et n’est pas le genre à fréquenter le Moulin-Rouge. À la rigueur, il ne serait pas contre un petit verre d’Absinthe à l’occasion. Non, Tolouse Low Trax c’est avant-tout la Révolution Industrielle en 2012, à la fois politique d’austérité radicale et avant-garde fascinante. Son troisième album Jeidem Fall est une oeuvre hors-norme comme une culture n’en produit que trop rarement. Rencontre.

C’est vrai qu’à première vue, Jeidem Fall, le troisième LP de Detlef Weinrich (l’homme-machine derrière Tolouse Low Trax), à un fort accent germanique : plus minimal que la minimal et dans la plus noble lignée krautrock. Et pourtant, si l’on a le sentiment d’entendre tout l’héritage artistique de sa ville, Düsseldorf, dans ses productions, dont Kraftwerk en tête de proue, Detlef s’en défend immédiatement. "Kraftwerk est, et restera impressionnant. Mais je n’ai rien en commun avec eux. Ils font de la pop et mes productions sont assez éloignées de tout ça". Tu marques un point Detlef, mais dans tout l’ADN de Tolouse Low Trax, il semble y avoir une prédominance pour le Made In Germany. Pas faux, mais pas totalement juste : "Je suis surtout massivement influencé par ma collection de disques et la musique que je mix en tant que DJ. Tout ce que je digg est centré sur des découvertes hors du commun, les artistes oubliés et les nouvelles voies d’exploration. Ça va des collections French Library jusqu’à la new wave italienne la plus obscure en passant par les génies méconnus de l’électro allemande des 80’s. Aujourd’hui j’aime surtout des labels comme Not Not Fun, son jumeau 100% Silk ou le travail d’artistes comme Hype Williams. Dans la musique contemporaine tu trouves rarement une telle atmosphère, c’est souvent surproduit, ennuyeux… Je ne peux pas concevoir la production sans y inclure de l’expérimentation. C’est ce qui manque à la musique contemporaine je trouve".


L’expérimentation, nous y voilà. Si vous voulez, Tolouse Low Trax est à la pop ce que la boussole est au chou-fleur… Un monde à part, deux entités aux buts intrinsèquement différents. Chez Low Trax, pas de grandes mélodies, les arrangements sont épurés jusqu’à la moelle, Jeidem Fall est un album d’auteur et de producteur mais (bien heureusement) pas dans le sens "catalogue de plug-in" que l’on confère souvent à l’expression. Detlef est dans l’expérience sensorielle, il use vos nerfs, infiltre votre moelle épinière pour à terme vous enivrer et prendre le contrôle des trois quarts de vos capacités motrices. Vous l’avez saisi : l’usage de Jeidem Fall au volant est particulièrement déconseillé (Pour votre santé mangez, bougez). "C’est atteindre la perfection pour ma musique si elle provoque des états de transe chez mon auditeur. Qu’il canalise toute son énergie à dériver". Et pour ceci, Tolouse n’a nul besoin d’avoir recours au vaudou ou au GHB, il est simplement adepte d’une bonne vieille formule de Brian Eno – "la répétition est une forme d’évolution" – à qui la techno moderne doit énormément. "J’assimile énormément ma musique à cette maxime d’Eno. Je suis tout à fait d’accord, chaque répétition est en mouvement tant qu’elle continue. Le temps est une donnée importante. Don’t discontinue to early!"


Aussi abscons, opaque et apparemment impénétrable soit-il, Jeidem Fall a néanmoins le potentiel pour parler à n’importe qui. Simple question de traduction pour Detlef qui a trouvé un moyen de s’adresser à la partie primitive de tout un chacun. "Le primitivisme dans ma musique est lié à une envie de simplicité et d’universalité qui est trop souvent assimilée au terme "minimal". J’ai le sentiment d’utiliser le noyau idoine pour danser autour sauvagement. La musique que tu ne dessines pas trop, que tu ne cernes pas précisément, contient des moments de grâce rare. Et un voile de mystère". Si Detlef semble intellectualiser beaucoup sa musique, c’est avant tout lié à une quête esthétique d’un ancien étudiant aux Beaux-Arts. "Mes études aux Beaux-Arts auront toujours une part importante dans mon travail et une influence sur celui-ci inconsciemment. Toutes les connaissances que tu absorbes au cours de ta vie a un rôle dans ce que tu fais sans forcément t’en rendre compte. Quand tu fais de la musique, tu penses aux effets, aux références vis à vis du temps dans lequel tu vis et la fonctionnalité de ton Art au sein de celui-ci. Je suis très attentif à ce dont je suis lié esthétiquement. Mais d’un autre côté, je ne suis pas un peintre de paysages sonores, si je voulais peindre, je serais resté dans la tradition des Beaux-Arts. Je me considère vraiment comme un producteur et je vois ce que je fais de façon plus cinématique, comme, par exemple, une interminable exploration dans une Mégalopolis". Detlef ne vient pas d’une région industrielle, le dédalle de béton que vous voyez défiler dans sa musique est extrait de ses visions de dystopie.

 


Dans la plus pure tradition de Beppe Loda, DJ et animateur de radio italien des 80’s réputé pour l’exotisme des perles qu’il dénichait, Detlef mix chaque semaine ses trouvailles (obscures) et ses créations (obscures) aux Salons Des Amateurs de Düsseldorf. Véritable laboratoire pour lui, Weinrich vérifie et teste "l’impact, l’intensité et la dansabilité de ses productions sur l’auditeur à volumes et heures différents. Des expériences essentielles pour moi, me guidant dans de nouvelles directions". Detlef teste ses créations comme d’autres des médicaments. Il n’y a pas de hasard, bien que peu appétissants, les deux influent sur le corps et l’esprit s’ils sont utilisés avec parcimonie.