Dimanche dernier, Paris accueillait une orgie de Hip-hop underground américain, avec une line-up suffisamment violente pour faire tomber les 37EUR de prix du billet. Au programme, que du bon. En théorie, car si quatre heures de mains en l’air étaient au programme, mieux valait ne pas arriver trop tard au Bataclan.

C’était un dimanche froid et pluvieux, de ceux qu’on aimerait mettre en avance rapide. Bon prince, le Bataclan affichait fièrement sur son fronton des noms à vous retaper le moral : OuterSpace, Dilated People, Jedi Mind Tricks et GZA. Concert complet, la salle était logiquement remplie jusqu’à la gorge, l’infinie file d’attente pour atteindre les 4 pauvres urinoirs du Bataclan traduisant un certain déséquilibre de genre au sein du public. On taira la performance de la première partie assurée par les français 13’K et DjamHellVice, dont certains passages bédo à la bouche pourraient clairement être utilisés comme des spots de prévention contre la drogue par le ministère de la santé. Pas de quoi atteindre l’enthousiasme d’une salle qui de toute façon avait prévu de parler américain ce soir -là.
 
Ce sont les philadephiens d’OuterSpace qui ouvrent les hostilités et prennent le micro sous un feu de projecteurs bleus fluorescents, confirmant à Sébastien Tellier et au rejeton de Jay-Z qu’en matière de musique ou de pépito, c’est bien le bleu la couleur de l’année. OuterSpace a donc la mission de chauffer la salle et se débrouille plutôt pas mal du tout, en présentant un set de trente minutes à l’américaine, carré et policé. Planetary et Crypt the Warchild, les deux gros porto-ricains qui composent le crew, font même plaisir à un public qui connaît ses classiques en reprenant quelques sons du collectif de Philadelphie Army of the Pharaohs, notamment l’excellent Dump the Clip.
 
         He’s THE dj
 
A peine le temps d’aller se choper une bière chaude au bar surpeuplé que la scène se remplit à nouveau. « We are the fuckin’ Dilated People » annonce Evidence en rentrant sur l’instru de « It’s bigger than Hip-hop » des Dead Prez, suivi immédiatement de « Live on stage » sans Talib Kweli mais avec une énergie de fous furieux. La suite est un déferlement de tube et de flow, où les Dilated People régalent la maison à coup de Back Again, This Way ou de You Can’t Hide, You can’t Run. Les californiens ne font pas semblant de renverser la salle. Evidence, en grande forme, pose un flow propre et précis, bien soutenu par la voix grave de Rakaa, ses 100 kilos, ses dreads et son affreux bob vissé sur le crâne. Entre deux sons, Evidence prend le micro et gueule « He’s THE DJ. Please let some noise for my DJ Babuuuuuuu », demande à laquelle la salle se fait un plaisir de répondre tant Babu envoie du jeu derrière ses platines. L’inventeur du turntablism a bien vieilli depuis ses 20 ans et ses titres ITF mais il garde la casquette sur la tête et la magie sous les doigts. La foule crie son nom, Babu réplique en régalant des freestyles de très haut vol. C’est l’histoire qui scratch. C’est LE DJ.
 

« Combien d’entre vous aiment le Hip-Hop underground ? »
interroge alors Evidence pour resituer le thème de la soirée. La moitié si on en croit les réactions aux dédicaces de Babu au panthéon de l’Underground, avec notamment un bon vieux « RIP Big L » et quelques couplets de Gangstarr incrustés dans le titre You. Peu importe, Rakaa scande « on te met notre son dans les oreilles, peu importe qui tu es », et pas grand monde ne peut résister à la prédiction. Grosse performance de Dilated People qui conclut sur les beats du Worst Come To The Worst qui les a fait connaître et par un hommage de Babu qui laisse tourner un scud de Whitney Houston en s’éclipsant.
 
Jedi Mind Tricks a la classe de ne pas laisser se refroidir le Bataclan qui affiche 30°C et 60% de taux d’humidité au compteur. Un sauna qui pourrait avoir le mérite de faire maigrir un Vinnie Paz qui semble avoir encore pris 800 kilos, et dont le duo avec le filiforme Jus Allah a une étrange dégaine de Laurel et Hardy. Les critiques ont beau annoncer Jedi Mind sur le déclin, les deux compères, rejoints sur scène par OuterSpace, régalent leur public avec un peu du nouvel album – notamment l’excellent Design in Malice – mais sans rien oublier de l’indispensable. Et quand le « Po po po, poop » de Blood In Blood Out sort des basses, le Bataclan devient un stade de foot et reprend le thème comme on va à la guerre. Après avoir quitté puis rejoint puis quitté puis rejoint le groupe, Jus Allah est franchement en forme. Les mains dans les poches et l’air de se faire chier quand il ne pose pas mais déchaîné au micro, il offre au passage une série d’impros toute en assonances et en allitérations. Vinnie Paz, lui, est toujours excellent mais a tout simplement disjoncté. Car après avoir donné quelques leçons de sens civique à la foule (« Cops ? Hit them more, kill them more), il harangue le public avec un discours constitué autour de deux thèmes forts – Fuck you et I love you – avant de se proclamer « roi du Heavy Metal » et de se lancer dans un refrain chanté (« We have a gangsta gangsta shit / we have a murder murder shit ») qu’il faut quand même qualifier d’étrange. Un dernier « Die motherfucker Die » repris par un bataclan qui commence à être savoureusement enfumé, et Jedi Mind Tricks se retire. Propre.
 
45 minutes plus tard, alors qu’on commence à se demander si GZA n’a pas oublié qu’il avait concert ce soir, le Genius du Wu Tang se pointe. Cuir et sweat capuche sur les épaules, GZA n’a pas vraiment pris de rides et est accueilli comme un dieu vivant par le public. Être un des fondateurs du Wu Tang Clan facilite souvent les choses dans la vie. GZA pose un premier gros flow et puis plus rien. Il ne termine pas une phase sur deux, arrive avec environ 8 secondes de retard sur le beat, et se rattrape à peine en sortant de sa poche les C.R.E.A.M, Fame ou Liquid Swords classiques du Wu Tang. Alors deux solutions, soit GZA s’est fatigué le cerveau en restant 3h en loges avant le concert, soit il se fout carrément de notre gueule. Autant dire que quand il nous fait un « Paris France is not to fuck with », on a un peu de mal à y croire.
 
Et lorsque le génie demande à son DJ de couper une chanson sur deux ou quand sa reprise de Shimmy Shimmy Ya tourne à l’horreur, ça devient franchement gênant. Après avoir tout essayé – backs, scratch, pull up – le DJ trouve la solution miracle. Les infra-basses. Pinochet les utilisait pour torturer du militant politique en les faisant entrer en résonance avec la fréquence du cœur, Gaspar Noé les a calées dans la première demi-heure d’Irréversible pour troubler le spectateur, GZA, lui, en profite pour faire trembler le bataclan sans qu’on entende sa voix. L’heure d’en finir et de lâcher un dernier « I will always love you » pour Whitney. Pour ce qui concerne GZA, ça reste à voir.
 
Live Report de Pierre Boisson pour 90bpm