Tumi & the Volume (TATV) fait partie de ces groupes qui semblent touchés par la grâce, tant et si bien qu’ils enthousiasment de manière presque unanime. Cet accueil se justifie par l’authenticité de coeur que leur musique contient et met en évidence toujours un peu plus opus après opus. Leur troisième album (le deuxième que le marché international connaît), Pick a Dream, s’inscrit donc dans cette lignée glorieuse sans l’ombre d’un doute et se classe immédiatement parmi les << must have >>…

Tumi & the Volume (TATV) fait partie de ces groupes qui semblent toucher par la Grâce, tant et si bien qu’ils enthousiasment de manière presque unanime. Cet accueil se justifie par l’authenticité de cœur que leur musique contient et met en évidence toujours un peu plus opus après opus. Leur troisième album (le deuxième que le marché international connaît), Pick a Dream, s’inscrit donc dans cette lignée glorieuse sans l’ombre d’un doute et se classe immédiatement parmi les « must have ».

Venus d’Afrique du Sud…

En provenance de Melville, quartier hype de Jo’Burg (Johannesburg, Afrique du Sud, pour les moins branchés), a débarqué en 2006 un quatuor de hip-hop acoustique immédiatement affilié à The Roots. Leur album éponyme d’alors nous a permis de découvrir ainsi la palette stylistique du MC et poète d’origine tanzanienne, Tumi Molekane, savoureusement servie par David Bergman à la basse et des deux Mozambicains Tiago Paulo et Paulo Chibanga, respectivement à la guitare et à la batterie, tous deux membres du non moins talentueux mais encore méconnu 340ML, dont vous entendrez parler très prochainement, à n’en pas douter. Préciser, au-delà de la qualité musicale de chacun, que TATV est ainsi composé d’un blanc de confession judaïque et d’un noir de confession musulmane pourrait paraître anecdotique si nous ne situions pas le groupe en Afrique du Sud.

Mis à l’honneur cette année pour des raisons footballistiques, l’Afrique du Sud mérite, je pense, un petit développement en propre, par ailleurs éclairant sur l’état d’esprit véhiculé par ce groupe. Rassurez-vous, nous ne reviendrons pas au temps des colonies britanniques et des guerres des boers. En revanche, l’apartheid (1948-1991, officiellement) ne peut évidemment pas être passé sous silence, et d’autant moins que la sortie de cette ségrégation violente (symboliquement et physiquement) se fit en 1994 par un processus original (et à ma connaissance unique, du moins au vu de ses résultats) : une Commission Vérité et Réconciliation, visant à « solder » ce quasi-demi-siècle en recensant tous les crimes et délits politiques – avec reconnaissance des faits assortis de regrets formulés à la clé pour les responsables – a été inaugurée le 15 avril 1996 (première audience) et s’est étendue sur deux années. Ce fut un processus long, douloureux et imparfait mais nécessaire. Pourtant, tout n’est pas réglé et le pays navigue depuis, et notamment sous la Présidence de Thabo Mbeki (ayant succédé en 1999 à Nelson Mandela), plutôt dans l’orange, à l’image de la fleur de Protéa, son emblème : croissance et amélioration des conditions sanitaires et d’hébergement dans les townships dans le vert et chômage, misère extrême, criminalité (meurtres, pillages et lynchages), inefficacité administrative, pénurie d’électricité en 2008, pandémie du Sida,… dans le rouge.

C’est dans ce contexte, donc, que les trentenaires, dont Tumi fait partie, ont évolué. Comment alors s’étonner de la puissance de ses textes conscients et de l’incandescence de sa prise de parole ? En effet, si la poésie est d’un point de vue ethnocentrique plus un style littéraire, sous l’apartheid, elle fut une arme, un vecteur de rébellion et d’engagement. Scandée plus qu’écrite, les messages passaient ainsi et cet état d’esprit semble encore très vivace qui n’est pas sans nous évoquer The Last Poets (dont un des membres fondateurs était justement Sud-Africain). Aussi, si Tumi est présenté comme poète, sachez que ce n’est en rien galvaudé (il a publié notamment un recueil intitulé « The Black Inside Out »). Associez-y un flow presqu’aussi riche qu’un Gift of Gab (peut-être le meilleur MC à l’heure actuelle) et alors, vous aurez une idée assez précise de la dimension de Tumi Molekane.

… Tumi and the Volume en incarnent le son contemporain.

Mais le récent album Whole Worlds, publié en solo après The Tao of Tumi (2001) prouvent s’il était besoin, que TATV ne peut se réduire à Tumi. Ses trois comparses dont, au su du contexte exposé ci-dessus, vous pouvez vous rendre compte de la valeur symbolique de leur association, il les a rencontrés, fin 2001, au fil de jam sessions du « Bassline », un lieu mythique de la nuit à Melville. D’ailleurs, ce nom fut emprunté pour leur premier album : Live at the Bassline (2004). A ce moment, la violoniste (blanche) Kyla Rose Smith est encore de la partie (avant de se consacrer à son projet Freshlyground, tout aussi emblématique de l’Afrique du Sud contemporaine). Je vous passe le détail des concerts (avec The Roots, Massive Attack, Positive Black Soul, K’Naan, Blackalicious, Saul Williams, Mutabaruka…) et des Awards de la musique sud-africaine reçus depuis, car cette liste ne ferait que reformuler en termes de pedigree le talent évident du quatuor pour allier groove diversifié et poésie, soit autant d’éléments que Pick a Dream réinstalle.

En 2006, leur second album, au titre éponyme, fut une véritable baffe internationale, une pierre angulaire de l’histoire du hip hop africain. Ils y délivraient un hip-hop aux influences variées, oscillant entre jazz, funk et afrobeat et surtout, nous faisait nous intéresser à l’ébullition culturelle d’une jeunesse cultivée, avide de nouveauté, dans un pays post-apartheid qui a appris à ne compter que sur lui-même. Bref, un album à posséder ou redécouvrir absolument !

Un pur « worldwide groove »

Quatre années se seront écoulées depuis cette dernière pierre discographique, soumettant notre patience à rude épreuve. Ce nouvel album, Pick a Dream sera donc nécessairement comparé au précédent. Premier fait remarquable : on passe de 17 titres développés sur soixante-dix minutes à un opus plus concis de 11 titres, répartis sur une quarantaine de minutes. A l’écoute de ces derniers, mais comme chaque moment de plaisir, nous aurions apprécié prolonger l’instant. Toutefois, cette concision (contrairement à ce gros plan) a l’intérêt de présenter le projet sous l’angle du choix d’aller droit au but, sans fioritures. La pertinence et la diversité des ambiances comme des thèmes compensent ainsi ce laconisme par la précision. Autre différence notable et causale par rapport à la première : le concept pensé semble s’imposer sur la démonstration. Logique, si l’on considère l’accueil suscité par le précédent album. D’ailleurs, les pochettes nous l’indiquent clairement : de la photographie anonyme, factuelle et installant le groupe dans une tradition (par le côté éthéré de l’image), on passe à une illustration symbolique que nous laisserons à votre réflexion. Toutefois, il ne nous semble pas faire de mystère que le halo lumineux brisant les nuages pour irradier un corps se réunifiant avec sa tête est une allégorie claire (sans mauvais jeu de mots) de la conscientisation permanente et d’un avenir moins sombre, en décalage avec les têtes, de tous âges et toute origine, sur des piques (pratique que l’on retrouve aussi bien en Afrique qu’en Occident). Cette illustration est à attribuer à Hippolyte, un jeune artiste français installé à La Réunion (île de localisation de Sakifo), qui semble aussi avoir réalisé (mais ne possédant que le CD promo, je ne pourrai vous l’assurer) la bande-dessinée intérieure, de 10 pages, retraçant « une sorte de mythologie du groupe et surtout une bonne raison de se procurer l’album » nous dit-on.

Conceptuel, donc, l’album commence par un vinyl passer en arrière pour introduire progressivement une guitare sèche, des claquements de main, la batterie, des percus, la basse. On pourrait penser alors à de la musique traditionnelle si le beat n’était pas si urbain. On s’en rend compte lors du break précédant l’entrée du flow tonitruant de Tumi. Les présentations sont faites : les ingrédients de base ont été savamment présentés, d’autres épiceront les minutes à suivre en se diversifiant, alors que Tumi varie son débit si naturellement que ces variations se perçoivent à peine ; Le titre s’intitule « La Tête Savante », celle remise sur les épaules, celle qui contient en elle la science du groove certes mais surtout l’histoire, la contemporanéité voire même l’avenir si l’on en croit les voix digitalisées achevant le titre. Et comme la basse restait discrète jusque là, elle constitue le support du titre suivant « Asinamali », sonnant comme un K’Naan Rootsifié. C’est efficace, bien effectué, presque trop bien huilé. On notera d’ailleurs un côté plus pop à l’ensemble qui montre le pari déjà remporté d’enchanter l’international. Ce côté passe par une balade maloya cinématographique (« Moving Picture Frames ») ou par des titres comme « Number Three », sympathiquement bluesy mais anecdotique par rapport au son si original de « Limpopo », du nom du fleuve prenant sa source en Afrique du Sud et se jetant dans l’océan Indien au Mozambique, donc intimement lié à Tumi au vu de sa biographie, « One life to live ! ». Totalement A“Frais”canisant… pour finir méditatif et hypnotique, annonce de ce que sera le poétique « Through my Sunroof », dont la créativité, en apesanteur, se mue en papillon s’élevant jusqu’à effleurer quelque ambiance jazzy. Nous n’en sommes qu’à la moitié de l’album et les climats se sont enchaînés, nuancés et sans réelle anicroche. La suite réserve tout autant d’agréables surprises de l’accordéon de Fixi (Java) sur « Reality Check », évoquant Beat Assailant, à l’inspiré « Volume Trials » féminisant un peu le projet sur un fond afrobeat-reggae irrésistible à en brûler les dancefloors. Et comme nous sommes à présent portés par le rythme soutenu de TATV, nous irons vers un « Enter The Dojo » que la East Coast n’aura pas, bien que le thème aurait été traité avec brio par le Wu-Tang, que The Roots s’en seraient probablement amplement satisfaits et que le refrain se permet même d’emprunter un flow aussi énergique qu’un Xzibit en featuring avec Talib Kweli (« Down for the Count » pour la référence). En trois titres, la température est montée en flèche. Alors pour nous faire souffler, ils nous proposent le pendant de « Signs » (un titre de l’album de 1996) avec… une chanson, « Light In Your Head », preuve que leur exploration du hip-hop ou leur expression ne veut plus s’imposer de tabous et s’émanciper. Ce n’est que pour mieux enfoncer le clou une dernière fois sur « Play Nice ». Ne vous fiez pas à son introduction sur notes au piano jazzy, la révolte gronde par en-dessous. En dernier tour de piste, Tumi nous scotche à nouveau par la maîtrise de son flow tandis qu’une guitare aux accents folk-rock finit d’achever le voyage…

Un album profond, rare donc, et qui plus est à fort pouvoir addictif : Incontournable !

Par Arnaud Sorel pour 90bpm.com

Label: Sakifo Records
Distribution: Wagram

Tracklisting:

[01] La Tête Savante
[02] Asinamali
[03] Number Three
[04] Limpopo
[05] Moving Picture Frames
[06] Through my Sunroof
[07] Reality Check
[08] Volume Trials
[09] Enter the Dojo
[10] Light in Your Head
[11] Play Nice

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