Comme pour refermer la porte de son Personal Journals, ce nouvel album de Sage Francis débute là ou le classique anticonien de 2002 s?achevait : le tintement diffus des cloches d?une église se mêlant au brouhaha de joutes infantiles. Et puis, d?un coup d?un seul, voilà Paul, 8 ans, qui branche son micro-factice sur son magnéto-jouet et qui harangue d?un << And it goes a little somethin? like dis ! >>.

Comme pour refermer la porte de son Personal Journals, ce nouvel album de Sage Francis débute là ou le classique anticonien de 2002 s’achevait : le tintement diffus des cloches d’une église se mêlant au brouhaha de joutes infantiles. Et puis, d’un coup d’un seul, voilà Paul, 8 ans, qui branche son micro-factice sur son magnéto-jouet et qui harangue d’un « And it goes a little somethin’ like dis ! ». J’avais, moi, le Fisher-Price à poignée, ce monobloc marron qui mangeait les cassettes à l’envers. Si je l’utilisai pour gazouiller, Francis, lui, a très tôt enregistré ses raps à l’aide de ce genre de machine en plastique, ce qui me fait dire que si il avait été français et avait eu des parents-caméscopes, sûr que feu Jacques Martin (R.I.P) aurait dit «Allez, mettons lui un dix ». Et au sempiternel « Qu’est ce que tu veux faire plus tard ? » le petit Paul Francis, pas encore barbu mais déjà rugueux et bougon, aurait alors répondu, sous la vraissemblable incompréhension du staff d’antenne 2 « Wanna be a MC, brother Jacques, a MC ».

 

Concrètement, vingt-cinq ans après ses premiers raps, Sage Francis nous livre son deuxième album pour un Epitaph décidément sur la sellette, donnant ainsi suite au Healthy Distrust de 2005, encensé par la critique et ayant alors rigidifié la stature de notre MC aux yeux du grand public. Sage Francis était en effet devenu, en deux essais transformés, le chantre d’un émo-rap, catégorie cloaque et rayon-Fnac, blanche, un peu chiante et bel appeau marketing en bois d’arnaque. Dur. Sage a su en tirer les conclusions, jouer avec et l’exploiter, pour finir par n’en avoir plus rien à foutre.

L’album s’ouvre donc avec des extraits et autres collages d’il y a 20 ans d’un Sage Francis déjà à l’aise et balèze au micro. Un poids lourd de 20 kilos. Et une parfaite intro au Underground For Dummies, produit par Odd Nosdam, moment fort de l’album qui laisse Sage criailler sur 20 ans de carrière non sans humour (mais ça vous vous en doutiez). D’entrée, la plume du dandy-poète éclate, se fait toujours alerte, incisive, larmoyante sans doute parfois, mais toujours juste. Sage a évolué vocalement depuis le premier Non Prophets, chantonne plus que jamais et use de son petit vibrato guttural et rugueux pour retranscrire les ambiances décharnées d’un album soucieux, souvent nu dans ses instrumentations, bien que très organique. Eh oui, c’est paradoxal…

Disons-le de suite, cet album n’a pas le rentre-dedans d’Healthy Distrust, ni même l’introspection de Personnal Journals. Pas qu’il soit une moins bonne livraison, non. Human The Death Dance est un album plein, évolutif, synthèse d’un peu toutes les influences d’un Sage encore une fois très bien entouré, ayant réussi à construire habilement une pièce majeure, mutine, sourde, noire et belle. Une chambre aux murs peints en rouge et noir, carbone et cendres. Au balcon rougeoyant de notre homme de Rhode Island s’est en effet manifestée une fois de plus une tripotée d’habitués, présents à ses côtés depuis 1999, tous des adoubés et squatteurs du vaste royaume sonore Anticon. Même si Joe Beats, comparse Non Prophet de Sage, n’est plus du voyage, Odd Nosdam (Clouddead), Alias, Ant (Deep Puddle Dynamics) et Sixtoo y vont tous ici de leur production, auxquels se rajoutent les ambiances de Reanimator (producteur de Prolyphic), Buck 65, Kurtis SP, Mr Cooper, Big Cats, Miles Bonny et le talentueux compositeur Mark Isham. Cet album est sans doute à l’image de ces collaborations éclectiques. Buck 65 et son blues-rap dixieland (voire éloquence country) accompagné de Jolie Holland et Nathan Harrop pour le premier single de l’album (Got Up This Morning), Miles Bonny qui prophétise le beat impérial de Call Me François (Sage dira à son propos « I guess it’s…Kool Keith-ish »), Hell Of A year, chanson plus ancienne rappelant l’ambiance émoussée et nocturne de Personal Journals, ou encore la prod rythmée d’Alias pour un Clickety Clack féroce (bestial ?). Des ambiances différentes mais qui se complètent sans trop d’anicroches. La surprise vient des deux productions de Mark Isham, jazzeux et compositeur habitué de superproductions hollywoodiennes quant il ne travaille pas pour Springsteen ou Joni Mitchell. Good Fashion et Water Line, écrites à la base pour le film Pride And Glory, placent Sage devant des éclats de cordes et autres alambiques cinématiques de première. Hip-hop ? Francis fait siennes ces compos anorexiques niveau batteries et lubrifie son album d’une ambiance filmique très appréciable. L’image de la fenêtre présente en sleeve de ce Human The Last Dance ne peut ainsi que nous rappeler celle de la demeure victorienne mitoyenne au Bates Motel de Psycho, laissant entrevoir une silhouette inquiétante. De véritables divertimento d’outre-monde composés par un Mark Isham inattendu, et relayés par d’autres titres tous aussi atmosphériques et beaux dans leur noirceur : Black Out On White Night et son onirisme italien, sigillé d’une nuit pluvieuse, ou le final Going Back To Rehab, pièce instrumentale -orchestrale- faites d’ombilics sonores dantesques et dramatiques.

Au final, une hétérogénéité relative (beaucoup de beatmakers) favorisant ce sentiment de synthèse des styles, même si le feeling lié à l’écoute globale s’apparente plus à une noirceur latente, une ambiance un brin fantasmagorique, entre lugubre et interrogation angoissée… Human The Death Dance est l’odeur sulfureuse de l’affirmation d’un MC-poète dynamique, lyricist et sarcastique, politique joutteur et souffleur de mots, retourneur de petites vignettes hip-hop (depuis toujours, encore et encore), tout en affirmant titre après titre la maturité liée à la recherche d’un « plus-artistique »

Etrange sensation donc d’avoir entre les mains un album hétérogène revigorant l’efflorescence de l’époque Sick Of….du MC, la fraicheur et noirceur intime de Personnal Journals et les envolées brise-glaces de Healthy Distrust. Cette nouvelle sortie au titre oxymorique, soit Human The Death Dance, est la preuve que Sage Francis a réussi à digérer les diverses directions dans lesquelles il s’était engagé tout en cocufiant certaines idées reçues. Sage Francis peut rapper sur tout les beats, sur tous le thèmes. Il parle, chante, crie, revendique son allégence à Chuck D et KRS-1 tout en étant le seul MC au monde à pouvoir lacher un « I go to Fugazi shows requesting Minor Threat songs » et s’enticher de slameurs de renom (Buddy Wakefield, dernière signature de Sage, sur Keep moving). Et c’est certainement cette grande liberté qui attire l’auditeur, qui nous fait nous pencher sur son écriture, sur un regard décidément marqué au fusain, étriqué et de plus en plus distant des battles et autres logorrhées hip-hop primaires. Certains trouveront ce HTDD trop peu accueillant, d’autres y verront « l’album de la maturité » (…sic). Je dirai juste que Sage Francis revient en grande forme, saupoudrant tout ce qu’il fait de mieux (quelle écriture, non de… !) au sein d’un set homogène, cinématographique où chaque chanson est la Matriochka d’un ensemble gigogne peint au goudron, fait de noircissure et d’embonpoint écarlate. Une nervure funeste en stéréo vraiment belle, un album réfléchi et cohérent. C’est les parents du petit Paul qui doivent être contents.

Par Lucas Blaya pour 90bpm

Morceaux choisis / coups de cœurs :
-Call Me François
-Hell Of A Year
-Keep Moving