Parachuté chez Epitaph pour la sortie de ce RoadKillOvercoat, la gâchette californienne de la phratrie Project Blowed revient en ce début d?année accompagné d?un duo d?architectes sonores inédit : Boom-Bip et Nobody, surdoués en matière d?expérimentations brassant à la fois pop, électronique et explorations hip-hop. Une nouvelle page tournée pour un Bus aux frontières des styles et à la flowetry toujours aussi dévastatrice.

Je l’annonce d’emblée -accrochez-vous- le Bus 2007, sixième album du MC passé maître dans l’art de la pataphysique élastomère, est à l’image des évolutions actuelles d’une scène transgenres, pop et basse, drum et belle, qui risque de couper définitivement en deux la poire du blowdien lambda en manque de nouvelles saveurs twistées.

Car, oui, envolées les élucubrations nasales sur fond hard-bop, place au transformisme pop, celui d’un Busdriver en très grande forme, rasé de près, et décidément paré à pousser la chansonnette. Si les souvenirs de Daddy Kev, Daedelus ou Radioinactive sont marquants, l’évolution est toujours un gage artistique indéniable, et Bus l’a bien compris depuis son précédent et très bon Fear Of A Black Tangent en 2005, ayant en son temps déjà bien tourné la page. Celle des CD-Rs à l’arrach(é)e, celle des productions CVE et des révolutions jazzy. Place à la grande séduction. Au lycra technoïde, au grand transfuge bom-bass oscillant entre electro-wave années 1980 et vision pop-futuriste. Tout ceci mérite explications.

Busdriver n’a pas chômé, et a décidé de taper le pied de nez, comprendre la bretelle sur son expressway hip-hop. Après Mush et Big Dada, il se retrouve aujourd’hui aux côtés de Sage Francis chez les tout piercés-tatoués d’Epitaph, label angelno racinement punk. Bonne augure. Une oreille attentive nous aura de même permis d’entendre Bus aux côtés des canadiens d’Unicorn –ex-combo proto-pop ayant rallié le temps du side project Th’Corn Gangg les services du prolixe Subtitle. Une alliance éphémère pop-rock qui laissait présager fond et forme de ce RoadKillOvercoat. D’autant que les choses avaient été annoncées assez tôt en terme d’habillages sonores : Nobody le prometteur (proche d’OMD/Afterlife et ayant déjà remixé Busdriver) et Boom-Bip le confirmé (estampillé Lex) seraient les deux seuls au volant du Bus de ce mois de février. Une doublette hip-hop folkie, progressive et bien huilée donc. Le premier très bon maxi introduisant Kill Your Employer (accompagné en B-side du très bon remix de Daedelus, à l’artwork magique), sorti en octobre 2006, avait facilité l’attente, la sortie de l’album ayant été repoussée de janvier à février.

Alors quid du trio Nobody/Boom Bip/Busdriver ? Clairement, même si les stigmates Afterlife resurgissent constamment au fil des chansons (on efface pas un passé de Goodlifer comme ça), l’album est une belle réussite, inscrite dans l’altérité. Et là où certains tatillonneront sur l’inhabituel ("Mais il chante là !? C’est pop ça ou pas ?"), on entreverra de notre côté l’essence d’un album enfin écoutable d’un tenant, plus aéré et en somme moins éprouvant et compact que l’ensemble des pièces précédentes (Cosmic Cleavage mis à part). N’allez pas croire non plus à un revirement radical. Juste que Busdriver à trouvé en Nobody et Boom Bip des comparses capables de lui tracer à la craie de leur MPC la marelle idéale, terrain de nouvelles joutes soniques et multi syllabiques dont Bus a le secret, d’ici au paradis, à un jet de pierre vocale, cette Rosette permettant de déchiffrer une recette encore majoritairement hiéroglyphique (c’est son charme, pour sur). Busdriver fait encore du Busdriver, rassurez-vous. Il le fait juste encore mieux.

Côté Mceing, Bus reste en effet fidèle à sa fougue habituelle, explosant sa propre métromanie, (sur l’angoissant Kill Floor ou le très critique Less Yes’s, More No’s), prostituant les métonymies, faisant l’apanage des hypallages et des mots composites à la vitesse du poncelet, pour au final dompter les possibilités physiques de ses cordes vocales… Attirail et breloques classiques du bonhomme donc. Toujours autant d’inventions, de jeux sur les sons ou la diction. (« This self-made mogul alpha-male / Now seeks a Dalai-lama / To become a cocooned darling-larva / I’ll donate my album sales / to what the left-wing stance is / their pet peeves are the candidates / and wet reeds in their tan lips » sur Secret Skin). Sauf que Bus a cette fois eu la bonne idée de calmer le jeu ça et là, et de mettre un peu d’eau dans son breuvage pour le teinter d’une couleur moins « pan-dans-la-gueule » (Franquin, RIP).

En effet, si les morceaux punchy, voire énervés font bonne figure sur le disque (Less Yes’s, More No’s, Kill your Employer, Pompous Posies ! Your Party’s No Fun et Kill Floor), souvent très empreints d’electronica, voire timidement drum ‘n bass, la doublette de producteurs a tâché de proposer à Bus des textures diversifiées, teintées de pop et de rythmiques rock. Ainsi Boom Bip a concocté avec Sun Showers un glaçage entre electro-clash et piano cool, rejouant directement la ligne de basse pre-explosion du déjà culte Rebellion sur le Funeral des génies canadiens d’Arcade Fire. « There’s a place for you / and a place for me / Return to the bourgeoisie / while I sift through debris » fredonne Bus, sur fond de boîte à rythmes disco-cold. L’effet est celui du rayon de soleil désiré, facilitant la transition avec le morceau pilier de ce RoadKillOvercoat, j’ai nommé Go Slow, sur lequel Bus s’entiche de la tranchante Bianca « Coco » Casada. La belle de Cocorosie partage trois minutes rappelant les productions du duo féminin, tout en down-tempo, écho sous-marin folk lumineux et Busdriver au ralenti. Sous l’eau de la mère Coco, même Busdriver dépressurise, coquelicotte et s’enivre de sonorités opiacées. Pas étonnant puisque la track est fruit produit d’un échange entre Bianca, Bus et Nobody.

Un Nobody qui a apparemment compris comment dompter le Driver. Son Troglodyte Wins, combo audacieux d’handclaps, fingertips et basses pulsées, montre à quel point les ponctions sonores ont été soigneusement quantifiées. Bus y dépose non sans humour et humeurs ses petites vues d’Amérique (« The troglodyte wins / because you voted in the defaulted Cro-Magnon man »), comme sur Less Yes’s, More No’s (« Watch as an Islamic phantom god / is slain by a movie star / In a red, white and blue unitard / On a Fox news sister station / on cue insipid patrons soft-shoe ») éclatant les frontières electro-cubiques des deux morceaux. On notera au final deux audacieuses resucées, qui viennent refermer l’album : d’abord Nobody, sur Mr Mistakes, qui fossoie la mélodie que Mr. E avait donné à Susan’s House sur le Beautiful Freak de Eels en 1996. Ensuite Boom Bip de son côté dépouille sans vergogne la sèche du planétaire « Drugs Don’t Work » de Richard Ashcroft sur Dream Catcher’s Mitt. Deux recompositions de la doublette de producteurs qui viennent illustrer à quel point ce nouveau Busdriver lorgne vers des cieux de moins en moins backpack. Hit the road Regan, on en sera bien content.

Bus reste donc cet MC incomparable, ce chroniqueur insolent dont on se gargarise des incantations fractalisées, des critiques acides (Casting Agents and Cowgirls) et des mélopées aussi vrombissantes qu’essoufflantes (Ethereal Driftwood). Un Busdriver aujourd’hui proue d’un navire Project Blowed 3G quelque peu égaré, pour ne pas dire « embermudé ». Reste à savoir, à la vue de son évolution -différente de celle de ses cali-collègues- si l’affiliation va perdurer encore longtemps dans les esprits. Regan Farquhar, aka Busdriver semble quelque peu dépasser les étiquetages, satisfaisant autant les appétits des calicoms addicts que ceux des coeurs chaloupant sous les sons clashy de Soulwax ou ceux papillonnants de Blondie Redhead. L’avenir nous renseignera. Pour l’instant le présent, sous la forme de ce RoadKillOvercoat, est plutôt réjouissant.

Par Lucas Blaya aka. Lux

Morceaux choisis / coups de coeur:
– Less Yes’s, More No’s
– Sun Showers
– The Troglodyte Wins