Producteur incontournable des années 90, Prince Paul a toujours eu le (bon) goût du risque en matière musical, une audace féconde qui a donné lieu aux albums de De La Soul (« 3 Feet High And Rising » en 1989), Gravediggaz, Prince Among Thieves, Handsome Boy Modeling School…

Producteur incontournable des années 90, Prince Paul a toujours eu le (bon) goût du risque en matière musical, une audace féconde qui a donné lieu aux albums de De La Soul ("3 Feet High And Rising" en 1989), Gravediggaz, Prince Among Thieves, Handsome Boy Modeling School…

Ne manquez pas l’occasion unique de le voir en concert le lundi 13 février 2006 au New Morning à Paris accompagné de Dj Avee, Bimos et Mr Dead.Prince Paul

2005…sortie de « Itstrumental » et « Hip Hop Gold Dust », les deux manifestations les plus récentes de l’immense talent d’un homme, son altesse sérénissime Prince Paul. Véritable fil rouge de l’histoire du Hip Hop, ce musicien présente sans discussion possible une carrière des plus abouties artistiquement. Plus de vingt ans d’activisme musical ne peuvent se résumer en une chronologie basique. Au delà des dates, l’œuvre de Prince Paul s’analyse selon ses caractéristiques propres et inimitables, qui l’ont installé, depuis ses débuts avec Stetsasonic en 1986, comme l’un des producteurs Hip Hop les plus estimés, à défaut d’être le meilleur vendeur de disques.

Prince Paul aurait pu arrêter de produire dès le milieu des années 90, si son but avait simplement été d’accomplir ce que tout producteur en herbe rêve de faire. Son tableau de chasse est irréel : membre du légendaire groupe Stetsasonic, auteur de la quasi intégralité des productions des trois premiers albums de De la Soul et du premier des Gravediggaz (« 6 Feet Deep », connu aussi sous le doux nom de « Niggamortis »), ponctuellement producteur pour la majorité des grands MC’s de la période 85-95 (Big Daddy Kane, Slick Rick, KRS-One, Queen Latifah, 3rd Bass, Biz Markie, Chill Rob G et bien d’autres)…n’importe quel beatmaker serait fier de n’avoir accompli qu’un dixième du travail du Dew Doo Man. Mais ce dernier, aussi prolifique que génial, ne s’est jamais arrêté, et ne s’arrêtera probablement jamais, à moins de mourir ou de devenir sourd.

Les premiers succès de grande envergure de Prince Paul furent donc au sein de groupes. En premier lieu DJ, il devint au fur et à mesure producteur (ce qui est déjà un peu le cas sur « On Fire », premier album des Stetsasonic ). Sa qualité de producteur exclusif de « 3 Feet High & Rising », merveilleux premier album de De la Soul, lui permit de s’adonner à l’un de ses travaux favoris, les skits, ou interludes. Les skits de Prince Paul ne sont pas, comme sur l’écrasante majorité des autres albums rap, des interludes insérés juste pour la forme et car ceci est devenu une convention. Au contraire, ses skits participent à la cohérence de l’album, racontant souvent une histoire s’étalant sur la durée du disque, ou du moins ont ils un rapport évident avec le concept de l’album. Bien évidemment, les petites histoires sont souvent absurdes, le monsieur appréciant visiblement l’humour potache (les skits de « Hip Hop Gold Dust », ou des personnes trouvent amusant de s’enfermer mutuellement dans des pièces, en sont le plus récent exemple).

Au delà des succès d’estime, et commerciaux pour les albums de De la Soul, ce qui confère à Prince Paul son statut de producteur pas comme les autres est son incroyable inventivité. Paul Huston n’est pas un Beatmaker comme les autres, il est un musicien accompli. Sa manière d’utiliser les samples à influencé nombre de producteurs, et il fait partie des premiers à avoir utilisé des instruments joués dans ses productions, non pas pour rejouer des boucles trop coûteuses à sampler à l’état brut, mais bel et bien dans une optique de composition. Très versatile, il est parvenu, tout au long de sa carrière, à se renouveler tout en conservant une forte qualité. Contrairement à certaines « stars » actuelles (Madlib ou MF Doom pour faire simple), le fait de multiplier les projets lui a rarement nuit( seul « Politics of the Business », parodie un brin ratée, dénote légèrement dans sa discographie). Prince Paul s’est montré prolifique pendant ses vingt ans de carrière, sans jamais sombrer dans la monotonie : ceci s’explique par sa capacité à multiplier les styles. Apte à livrer des compositions ultra sombres (Gravediggaz) comme des instrus complètement loufoques ressemblant à des musiques de cartoons débiles, en passant par des productions plus classiques, Paul excelle dans tous les genres. Il puisa souvent sa force créative dans les concepts de ses disques.

Prince PaulEn effet, Prince Paul est le roi de l’album concept. La symbolique morbide des Gravediggaz en est le premier et plus fameux exemple. Mais ses œuvres conceptuelles les plus marquantes sont celles dont il est le principal instigateur. En premier lieu, la psychanalyse musicale de « Psychoanalysis, What is it ?! » (1997), sur laquelle Prince Paul se place en pionnier de la création musicale à but curatif. Ensuite, le chef d’œuvre sous estimé « A Prince Amongst Thieves »(1999). L’album est construit comme un film suivant les aventures de Breezly Brewin (des Juggaknots, lui aussi bizarrement sous estimé), qui incarne un jeune rappeur obligé de dealer pour payer la réalisation d’une démo. Le point fort de ce disque n’est évidemment pas le scénario, mais la façon dont Prince Paul met en scène son casting d’une autre dimension : Kool Keith, Biz Markie, Chubb Rock, Big Daddy Kane, Sadat X, Everlast ou encore De la Soul apparaissent en plus des deux personnages principaux (le second étant joué par Sha du groupe Horror City). En plus du fait qu’il soit, une fois de plus, le premier à réaliser ce genre d’œuvre, Prince Paul montre sur ce disque son aptitude à dénicher des talents : il s’associa par exemple à RZA avant que celui-ci n’acquiert sa notoriété grâce au Wu-Tang Clan, et se rendit compte de l’immense talent, qui reste malheureusement inexploité à ce jour, de Breezly Brewin.

L’une de ses autres trouvailles dût, en amateur de concepts qu’il est, bien lui convenir : MC Paul Barman. Le rappeur aux palindromes et à la silhouette disgracieuse est en effet un concept à lui tout seul. Prince Paul mit donc en musique ses délires à propos des femmes et de sa capacité à ne pas les satisfaire sur « It’s Very Stimulating ». Les même pas vingt minutes de cet EP brillent plus par la qualité des productions de Prince Paul que par les performances du rappeur à la bite molle (selon lui même…si, si, il en est fier), drôle et on ne peut plus atypique, mais dont le style n’a pas grand chose à voir avec du rap classique. Et c’est peut-être ceci qui attira l’attention de Prince Paul sur son étrange protégé : il n’a jamais hésité à sortir des sentiers battus du Hip Hop. Il n’est pas rare d’entendre des morceaux aux sonorités reggae ou soul produits par Prince Paul, et c’est sous l’un de ses pseudonymes qu’il à le plus fait preuve de cet éclectisme. Habillez le d’un costard plutôt kitch, fournissez lui un coktail et un barreau de chaise cubain, puis mettez lui une fausse moustache du plus bel effet, et Prince Paul devient Chest Rockwell. Associé à Nathaniel Merriweather, mieux connu sous le nom de Dan The Automator (Dr Octagon, Deltron 3030), il forme l’Handsome Boy Modeling School. Les pérégrinations des deux compères aux sein de l’école de façonnage des beaux gosses commencèrent en 1999 avec « So, How’s Your Girl ? ». Nombre de morceaux de ce disque s’éloignent du rap pour s’aventurer dans l’electro, la chanson, le rock, quand tout ces styles ne sont pas simplement mélangés. Le résultat fût assez remarquable. Bien que certains titres puissent repousser les amateurs de rap pur, l’association de ces deux talents donna lieu à de grands moments (par exemple « The Truth », magnifique morceau associant Roisin Murphy du groupe Moloko et J-Live). La suite arriva en 2004 avec « White People », sur lequel la variété des invités était semblable : les habitués Del the Funky Homosapiens et De la Soul côtoyaient des stars mainstream comme Pharrel ou Mike Shinoda, quelques chanteurs et chanteuses, ainsi que nombre de légendes du Hip Hop (AG, Dres, RZA, Grand Wizard Theodore, Lord Finesse…). « White People », très réussi, n’atteignait par contre pas le niveau du premier volume.

Cela fait vingt ans que Prince Paul enchante le monde du Hip Hop, et tout auditeur normalement constitué ne peut que souhaiter que cela continue. Ce résumé bref de sa carrière (détailler serait vain…et surtout trop long, honnêtement) montre s’il en était besoin que Prince Paul à d’ores et déjà sa place réservé à l’Olympe de la production. Il n’est pas influencé, il est une influence, un exemple. Il aurait pu se mettre à la production grand public (sans souci au vu de son talent) et s’en mettre plein les poches, mais on peut constater qu’il a préféré rester l’artiste qu’il est, sans pour autant sombrer dans un discours puriste sur une prétendue mentalité Hip Hop qu’il aurait su conserver. Finalement, il importe peu de s’escrimer pendant des heures à analyser le déroulement, parfois chaotique, de la carrière de Prince Paul : mieux vaut consacrer son temps à écouter son œuvre…

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