Pourquoi presque six ans après sa sortie décider de chroniquer un album aussi controversé que ce Wu Tang Forever? Nostalgie avouée, manque de nouveauté à se mettre sous la dent ou bien tout simplement coup de tête inexpliquable ?

WU TANG CLAN – FOREVER :
analyse détaillée d’un classic album

Pourquoi presque six ans après sa sortie décider de chroniquer un album aussi controversé que ce Wu Tang Forever? Nostalgie avouée, manque de nouveauté à se mettre sous la dent ou bien tout simplement coup de tête inexpliquable ?

Aucun de ces trois choix, c’est seulement une de ces innombrables discussions sur un forum hip hop sur la sempiternelle question "Forever est il un classic album?" qui m’a poussé à l’écrire, disons qu’elle sera mon exutoire, peut être me libérera-t-elle de ces fantômes qui m’ont hanté tant de nuit, me sussurant à l’oreille le génie de ce groupe qui a transformé ma vision du hip hop en 1994 (je l’ai découvert grâce au premier album de Gravediggaz) et dont j’étais un collectionneur acharné jusqu’il y a quelques années : le Wu-Tang Clan.

 

I – L’année 1997 : une date clé pour le Wu Tang

Replaçons nous dans le contexte : 1997, quatre ans après le désormais légendaire Enter the 36 Chambers le Wu-Tang annonce enfin la sortie de son second album, Forever, pour le mois de juin. Les publicités innondent les magazines spécialisés, les rues se peuplent de t-shirts au couleur du Wu, une sorte d’euphorie semble avoir gagné la planète hip hop : jamais un album ne fut autant attendu, avant même sa sortie il était déjà encensé et détesté, chacun d’entre nous avait sa propre opinion sur ce qu’il n’avait même pas écouté.

Et l’album fut dans les bacs et un sentiment assez unanime s’en suivit : la déception, déception car ce double album nous a pris a rebrousse poil, la où on attendait boucles de piano désaccordé et sample de kung-fu on nous servait loops de violons et choriste soul. Moi même à l’époque je me rappelle l’amertume que j’ai ressenti à ma première écoute de l’album, et pourtant…

Pourtant avec le recul des années je me dis que ce double LP est LA conclusion idéale (presque parfaite) à 4 ans de règne sans partage sur l’univers du hip hop : 1993 36 Chambers, 94 Tical, 95 Return to the 36 Chambers, Only Built 4 Cuban Linx, Liquid Swords, 96 Ironman et 1997 Forever qui porte tellement bien son nom car il est le dernier maillon d’une chaîne de disques qui a marqué les esprits des amateurs de hip hop à jamais. 1997, la clé de l’énigme du Wu Tang se situe dans cette seule et unique date qui est plus que représentative de l’évolution qu’il va subir car c’est aussi l’année de sortie de Silent Weapons For Quiet Wars de Killarmy (groupe faisant partie de la Wu Fam), album quasi parfait qui pourrait servir de réponse à ce qu’un fan du Wu de la "grande époque" serait en droit d’attendre : on assiste à un passage de flambeau, mais plus qu’un flambeau c’est un véritable incendie que nous livre Forever, après cet album il ne restera presque plus rien du crew de Staten Island mais il laisse derrière lui une terre riche et cultivable qui fut l’origine d’une végétation luxuriante (Jedi Mind tricks, Compagny Flow encore une fois 1997).

La démesure est présente partout sur Forever, il suffit de regarder la pochette : fini les images cheap et les livrets de 2 pages, la pochette de l’album est hollywoodienne et ressemble une affiche de film qui mettrait en scène les neufs MCs, et oui Forever est le second et dernier album (à ce jour) où tous les membres du groupe sont présents, chacun ayant droit à une page du livret et à un nouveau pseudo pour l’occasion, on peut aussi voir l’apparition de pub pour leur propre marque de vêtements (Wu Wear) : le Wu s’industrialise.

 

II – Des titres d’exception

Le principal reproche qu’on a fait a Forever est son coté un peu "fouilli" trop de titres et trop d’inegalité parmi ceux ci pour certain alors prenons seulement les 12 plus intéressants d’entre eux (36 Chambers n’était composé que de 12 morceaux) et voyons si la compilation ainsi obtenue pourrait rivaliser avec l’album mythique du clan.

Parmi ces 12 "best tracks" se doit de figurer en premier le très lancinant "Wu Revolution" une sorte de guide de conduite et de moralité pimenté de taoïsme et d’histoire du peuple noir américain mis en valeur par le spoken word de Poppa Wu et le chant soul, à la limite du blues par moment, d’Uncle Pete. Le morceau se conclut par un sample de kung fu extrêmement révélateur de la situation et de l’objectif du Wu Tang en 97 comme montré précèdemment :

"I have given it much thought
It seems, disaster must come
At best, only postponed
Shaolin Kung-Fu
to survive must now be taught, to more young men
We must expand, get more pupils
So that the knowledge will spread"

en français pour les non anglophones :

"J’y ai beaucoup réfléchi
Il semblerait qu’un désastre va se produire
Au mieux il sera repoussé
Le Kung-Fu de Shaolin
Doit etre enseigné tout de suite a plus de jeunes gens
Nous devons nous étendre, prendre plus d’élèves
Pour que le savoir puisse se propager"

Ironie du sort ou grande lucidité du groupe sur son propre avenir, quoiqu’il en soit se sample vaut a lui seule toutes les prévisions de madame Soleil et Forever n’aura pas réussi a repoussé le désastre bien longtemps…

Vient ensuite "Reunited", premier "vrai morceau" de l’album et premier single, magnifique production signée RZA (première apparition des violons), et des MCs au meilleur de leur forme : un titre irréprochable qui nous annonce que des bonnes choses pour la suite du disque et on serait tenté d’y croire quand on écoute "For Heaven’s Sake" et son sample qui reste dans la tête des les premières secondes, Inspectah Deck confirme qu’il n’existe pas deux rappeurs au monde comme lui pour ouvrir un morceau et même Capadonna nous sert sans doute un de ses meilleurs couplets !

Toujours parmi les réussites du premier CD on trouve "Maria" (encore des violons sur la prod) dont la seule lacune pourrait venir des lyrics qui ne feront pas plaisir aux plus féministes d’entre vous… (ODB oblige !), l’énergique "It’s Youz" et "A better Tomorrow" ou le Wu se veut plus moralisateur sur une production plus classique (et par conséquent très efficace) signée 4th Disciple :

"You can’t party your life away
Drink your life away
Smoke your life away
Fuck your life away
Dream your life away
Scheme your life away
Cause your seeds grow up the same way"

"Tu ne peux pas faire la fête toute ta vie
Boire toute ta vie
Fumer toute ta vie
Baiser toute ta vie
Rêver toute ta vie
avoir des combines toute ta vie
Car tes enfants grandiront de la même façon"

Le deuxième Cd possède lui aussi son lot de titre marquant a commencé par le somptueux "Triumph" où tout les membres du groupe sont présents et qui commence en trombe avec un opening verse de légende signé encore une fois Rebel Ins :

"I bomb atomically, Socrates’ philosophies
and hypothesis can’t define how I be droppin these
mockeries, lyrically perform armed robbery
Flee with the lottery, possibly they spotted me
Battle-scarred shogun, explosion when my pen hits
tremendous, ultra-violet shine blind forensics"

Quand on sait que les couplets qui suivent sont du même niveau et que le beat est plus que réussi on ne peut qu’être heureux : le deuxième disque commence encore mieux que le premier et il continue sur sa lancée avec les poignants "Impossible" (titre révélant la superbe voix de leur choriste soul Tekitha) et "Little Ghetto Boys", quand le Wu parle de la pauvreté et de la rue il fait ça bien et sonne juste.

Toujours sur ce thème "The City", le solo d’Inspectah Deck, est peut être le titre le plus réussi de cet album, c’est une perfection tout d’abord au niveau du magnifique beat de 4th Disciple (qui rivalise aisément avec RZA sur cet opus), la présence de violons (décidément LA "griffe" de Forever) calmes et lancinants poussant presque une complainte est en parfaite adéquation avec le flow et les lyrics d’un Inspectah Deck plus inspiré que jamais. Ce système d’écriture qu’il a adopté a savoir deux rimes dans le premier vers, puis une à la fin du second et rebondir en commençant le troisième par cette même rime mais le faire terminer par une autre est tout simplement génial, cela donne beaucoup de rythme au morceau en plus d’être très carré mais plus que ça les deux couplets de ce titre sont de véritables nids à assonances et multisyllabisme, un exemple parmi tant d’autres :

"The law’s long arm be tryin to strongarm, walkin timebombs
before I bomb firearm
The chalm smoker, I hit the dread with a poster
He toke with his own love and expose the black toaster
Composer was shook
I took your bad looks for joke get your back broke
Deep throat this murder I wrote"

Plus que deux titres à sélectionner pourtant il en reste tellement de bons encore, mais puisqu’il faut faire un choix on va dire "Bells Of War" et le surprenant "Black Shampoo", solo et meilleur titre de U-God à ce jour, remarquablement écrit, tout en alitération (répétition de consonnes), voila on arrive à 12 titres qui mis bout a bout n’ont aucun mal à rivaliser, voire à détrôner, un 36 Chambers alors où ce Wu Tang Forever a-t-il failli?

 

III – Un manque de constance

La principale reproche que l’on peut faire a Forever c’est de posséder des titres "dispensables" (on pourrait en revenir a l’éternel débat : est ce qu’il vaut mieux trop que pas assez mais ça risque de ne pas de faire avancer les choses), en effet certains titres sont linéaires et ennuyeux, on pourrait citer dans ce registre "As High As Wu tang Get", "Deadly Melody" ou encore "Cash Still Rules/ Scary Hours" qui plombent un peu le double album. Pour les plus pointilleux (ou les plus fanatiques au choix) d’entre nous il y a aussi le fait que GZA reprenne quelques unes de ses phases de "Words from a genius" sur "Severe Punishment", pareil pour Ghost Face Killah qui reprend des rimes de son couplet de "This is for the lover in you" sur "Visionz". Ce manque de constance se fait plus ressentir à l’écoute du premier disque que du deuxième, en effet même si celui-ci comporte plus de titres il est aussi plus "riche" et homogène. Personnellement (et paradoxalement) j’aime beaucoup ces titres "dispensables" et je trouve qu’ils sont nécessaires à Forever, ils lui donnent un coté humain, nous permettent de respirer entre les tueries qui le composent et expliquent le futur déclin du groupe, je ne les saute jamais…

 

IV – Conclusion : Forever un classic album?

Sans aucun doute la réponse est oui, ce disque a un son qui lui est propre, reconnaissable entre mille, il a une âme, peut être est ce dû au fait qu’il ait été enregistré en quelques semaines seulement (comme pour The W le groupe a du s’exhiler dans l’Ouest des Etats Unis pour pouvoir être tranquille), ou bien est ce parce qu’il est le symbole de la fin d’une époque, ou encore parce qu’aucun des membres ne se démarque en particulier, qu’on a l’impression que cette double galette est vraiment un travail de groupe, ou peut etre est ce toutes ces choses à la fois qui font que presque six ans après sa sortie cet album tourne encore sur ma platine alors que ses successeurs que sont The W et Iron Flag possèdent déjà la couche de poussière sur leur pochette caractéristique des disques qu’on prend plaisir à oublier.