New York n?est que gigantisme. Même en matière de rappeur. Ian Bavitz alias Aesop Rock, près de 2 mètres de haut, la casquette de travers, l?air d?un éternel adolescent au regard à la fois inquiet et émerveillé, déambule de gauche à droite en attendant le début du concert à Bruxelles.

New York n’est que gigantisme. Même en matière de rappeur. Ian Bavitz alias Aesop Rock, près de 2 mètres de haut, la casquette de travers, l’air d’un éternel adolescent au regard à la fois inquiet et émerveillé, déambule de gauche à droite en attendant le début du concert à Bruxelles. Elevé à Long Island, résident pendant longtemps dans le Lower East Side new-yorkais avant de bouger chez El-p à Brooklyn, il tient le « Aesop » du nom du personnage qu’il jouait dans un film réalisé par ses potes. Il garde le nom pour l’écriture et y ajoute le « Rock », substantif à haut dosage b-boy-esque (Rock Steady Crew) telle l’expression qu’il affectionne particulièrement «come to rock the the mic ». Frapper le public par ses mots.

 

Le parcours d’Aesop Rock est plutôt atypique dans la mesure où cet artiste fait rapidement l’objet d’un véritable engouement, en grande partie par le biais d’internet. Un album « Music for the earthworms » en 1998 et un Ep « Appleseed » (1999) téléchargeables sur mp3.com avant la grande vague Napster, battent des records de téléchargement. Le bouche à oreille et les forums enflent le buzz et, paradoxe d’internet, un artiste ultra-underground dont on ne trouve pratiquement pas les disques, bénéficie alors d’une large base de fan partout dans le monde.

Deux opus dont il ne veut plus trop entendre parler « C’est vrai que beaucoup de gens me parlent de Appleseed et de Music for earthworms, tous ces morceaux sont vieux pour moi, j’ai beaucoup avancé depuis. J’ai commencé par faire des mix-tapes à partir de 92 et puis j’ai eu l’idée de sortir ces deux albums, faits artisanalement chez moi, je faisais une centaine de copie sur cd chez moi et je les vendais soit sur internet soit lors de concerts. Je me suis embrouillé avec celui qui a permis la sortie de Music for the earthworms donc ça ne sera pas réedité, par contre c’est vrai que j’ai pensé à réediter Applessed. A l’époque ça me saoulait de faire de la paperasse, c’est pour ça que j’étais pas trop tenté par les labels, je préférais faire tout moi même Ca me fait marrer quand je vois que ces albums sont revendus 100 ou parfois 200 dollars sur internet, enfin je prends ça comme un compliment ».

 

Puis le label Mush contacte Aesop Rock, et lui propose un contrat très simple, pour un album. Le rappeur se laisse tenter et sort quelques mois après, l’album « Float ». Enorme succès critique. Et toujours cette avalanche de rimes multisyllabiques, débitées d’un ton monotone et solennel. Un album très mal distribué, introuvable en France et qu’il décrit comme étant la rencontre de « Yaggfu front avec Lee Oskar ».Le rap new-yorkais entre ainsi en forme dans le nouveau millénaire et l’on découvre au détour d’un morceau « Attention span », un autre géant, de Harlem cette fois-ci, Vast Aire de Cannibal Ox. «Cannibal Ox et moi traînons ensemble comme potes depuis pas mal de temps déjà. J’ai proposé à Vast Aire d’être sur l’album et il a accepté. Ils étaient déjà en contact avec Def Jux et ils étaient souvent avec El-P, j’ai donc eu l’occasion de le rencontrer à plusieurs reprises. El-P et Mush avait le même agent, elle a fait écoutait mes sons à El-P, apparemment il a apprecié puisqu’il m’a contacté et m’a proposé par la suite de sortir mon prochain album sur Def Jux ».

Après trois opus, Aesop Rock sort fin 2001 l’album « Labor days » sur Def Jux, suivi du Ep « Daylight » à la fin de l’hiver dernier. Un nouveau départ en quelque sorte. Des albums bien distribués, très bien accueillis et qui surfent avec succès sur la déferlante médiatique Def Jux, le satellite le plus prometteur de la galaxie new-yorkaise. En grande partie produit par son ami Blockhead rencontré en 94, « Labor days » est l’album d’un rappeur fasciné par sa ville, New York, point de départ ou inspiration détournée de la plupart de ses morceaux. Une ville qui devient claustrophobique sous sa plume, un endroit qu’il décrit comme à la fois sur-stressé et anxiogène, incroyable et irremplaçable. L’aliénation au travail, celui qu’on fait sans l’aimer est l’autre thème central. Situation qu’Aesop Rock a connu pendant un certain temps, lui qui travaillait dans une chaîne de montage de panneaux de signalisations pour bus, une forme d’asservissement qu’il décrit dans le morceau « 9-5ers anthem » (l’hymne de ceux qui travaillent de 9 heures du matin à 5 heures du soir)."We may not hate our jobs/We hate jobs in general that don’t have to do with fighting our own causes." ». Les idées, toujours géniales, se chevauchent, et couchées sur papier, même le plus anglophone s’y perd. Qu’importe, Aesop Rock l’avoue lui même, il écrit essentiellement pour lui et sur lui, une sorte de thérapie. Il reste d’ailleurs souvent étonné mais heureux, que tant de gens veuillent acheter des disques pour l’entendre penser à haute voix et parler de lui-même…des bouts de réflexion personnelle, jamais pontifiants, dont chacun tire sa propre interprétation.

A la différence de Mush Records chez qui il n’a apparemment eu que des liens professionnels assez froids, sa signature sur le label de d’El-P prend des allures de véritable adoption, et Def Jux représente avant tout sa famille :

« Même si on vient d’horizons différents on a tous chez Def Jux la même vision de ce qu’on aimerait que le hiphop soit, du rôle qu’on peut avoir à jouer dedans, du genre de son qu’on aime faire ressortir, le retour à une dureté du son, un côté brut qu’il y avait dans le sons de Public Enemy, EPMD ou Run DMC par exemple, c’est marrant d’ailleurs parfois les gens nous disent que notre son est complètement nouveau. Pour moi ça reste une évolution, Run DMC utilisait déjà des guitares à l’époque. On est vraiment tous influencés par certains trucs old school comme des breaks de batterie lourds, qui martèlent, plutôt que des trucs trop propres et synthétiques. On a les mêmes motivations, les mêmes buts. On est chacun pressé et excité à l’idée d’écouter les nouveaux trucs de chacun d’entre nous, c’est vraiment motivant comme ambiance. »

 

Un label en forme de cocon rassurant pour un personnage introverti, qu’on voit un brin timide vendre ses cd à la fin des concerts Def Jux , « Bien entendu nous devons vivre du rap et donc faire de l’argent, mais contrairement à pas mal de labels, plus gros, c’est vraiment le plaisir de faire de la musique qui est le moteur du label. Sortir uniquement des trucs de qualité. Que les gens le ressentent à la fois sur disque et sur scène. Rawkus a ses débuts avait ce type de démarche avant de tomber dans un autre délire…. ». Mais Aesop Rock ne considère pas Def Jux comme un cas isolé. « Quand on est allé en Californie, on a vraiment bien connu les mecs de Living Legends, ils sont tous très forts et sont exactement dans cet état d’esprit ».

 

Considéré rapidement comme un des meilleurs mc américains par un grand nombre d’internautes, Aesop Rock refuse de porter la cape pesante de l’artiste ultra-underground, celle d’un puriste parti en croisade contre le rap « mainstream ».

« Je suis fan de Jay-Z. J’ai bien aimé le dernier album de Beanie Siegel. Mon rêve serait de pouvoir écrire aussi bien que Ghostface Killah…tous ces gens ne sont pas très « underground ». Pour être honnête je n’écoute pratiquement pas les artistes dits « underground », je trouve qu’une grande partie de ces groupes sont inintéressants et je préfère m’écouter « Blueprint ! Sinon j’écoute surtout les gars que je connais et que j’apprécie, chez Def Jux, Weightless, Atoms ou Stronghold ».

Quand j’étais plus jeune, j’étais effectivement constamment à la recherche du nouveau mc inconnu qui cartonnait dans l’underground. Maintenant je me rend compte qu’un mec comme Ghostface Killah est bien meilleurs que tous ces gars-là. Jay-Z aussi. Ghostface Killah est bien plus, abstrait et barré dans ses textes que je le suis. Il a une façon incroyable de raconter des histoires. On ressent une passion, une honnêteté dans la façon dont il raconte son vécu, les épreuves dures qu’il a pu traverser, ceux sont les qualités que j’apprécie et que je recherche chez un rappeur, ça me saoule d’écouter un mec qui s’est mis à rapper il y a un an et qui décide de sortir le ‘’ chef-d’œuvre métaphysique de sa vie’’. Certaines personnes se proclament rappeurs, s’essayent au songwriting sans même connaître les techniques de base. Il y a trop de gens dans l’underground aujourd’hui, c’est devenu quelque chose d’ énorme. Et proportionnellement je trouve qu’il y a plus de trucs nuls dans l’underground que dans le rap dit « mainstream ». Trop de gens qui sont dedans ont oublié qu’il fallait apprendre les techniques de base avant d’explorer et d’exploiter l’idée de songwriting. Les mecs partent dans des délires introspectifs, pseudo poétiques hallucinants sans même savoir rapper dans un micro correctement ».

 

Avant de le laisser partir rapper avec Cannibal Ox sur la scène bruxelloise, on lui demande les morceaux dont il est le plus fier. Plus bavard sur les autres que sur lui même il répond, embarrassé : « Save yourself sur Labor days…mais sinon je peux pas vraiment répondre, je suis rarement satisfait de ce que je fais… ».

 

Propos recueillis par Alex, 3fingers et Emmanuel.
Crédits photo : Split
Retranscris par Emmanuel.