A la tombée d?un jour maussade et brouillé, en rentrant de colo, Mike L. 13 ans passe en voiture pour la première fois dans le Bronx, et la radio crache de sa voix nasillarde « Sucker Mcs » de Run DMC.

A la tombée d’un jour maussade et brouillé, en rentrant de colo, Mike L. 13 ans passe en voiture pour la première fois dans le Bronx, et la radio crache de sa voix nasillarde "Sucker Mcs" de Run DMC. Une révélation, ou en tout cas un souvenir qui lui collera à la peau et qui le conduira sur scène un micro à la main et une mpc à ses côtés. Plus encore que la première fois qu’il entendit "Rapper’s delight" à 9 ans. Des souvenirs indélébiles qui l’accompagnaient chaque jour lorsqu’il se rendait à l’école et qu’il freestylait tant et si bien qu’il continue en concert devant un public médusé. Comme ce soir, le 6 février au batofar. C’est la quatrième fois que Mike vient distiller sa poésie et sa musique acides et urbaines. C’est la quatrième fois qu’il remporte un franc succès. Et encore une fois et certainement pas la dernière, on prend autant de plaisir que lui.

 Depuis, le petit Mike a grandi. Il a appris à rimer, à contrôler et à perfectionner son flow. Il a rencontré et partagé l’affiche avec KRS One, De La Soul, Last Poets et d’autres. Il a remporté la compétition de slam du mythique Nyorican Poets Cafe. Il a creusé son trou, s’est fait sa place puis a dominé la scène hiphop underground New-Yorkaise. Il a même imposé son propre style, une véritable idiosyncrasie. Car il n’y a pas eu le hiphop uniquement. Au lycée, il était le batteur d’un groupe punk, écoutait du reggae et écrivait de la poésie. Il a ainsi réussi à concilier toutes ses influences dans un concept : l’afro punk. L’afropunk ? D’abord un slogan sur des tee-shirts londoniens, puis Mike Ladd a étendu le cri de ralliement à un authentique mode de vie et d’éthique musicale. Un son intellectuellement agressif serait selon lui la meilleure définition. Son guitariste affine la définition : c’est une sorte de double conscience celle d’être noire mais aussi celle d’être en état de rebellion et de l’exprimer autant par la musique que des paroles accrocheuses et porteuses de sens. Screamin’ Jay Hawkins ou Alice et John Coltrane le furent à leur manière, Mike Ladd poursuit la tradition de musique dite "noire".

 Petit il voulait être président des Etats-Unis. Sa mère professeur d’université (attention, elle est professeur de psychologie environnementale) l’amenait avec elle alors qu’il ne savait pas encore marcher dans des manifs pour le droit des minorités ou pour la défense de l’environnement. Il fut donc très tôt sensibilisé aux grands débats publics. Très vite, il réalisa qu’il fallait se lever et prendre la parole pour se faire entendre, au nom (ou pas) d’une communauté. Alors, il est devenu prof d’anglais à la fac de Long Island. On peut sans doute y déceler une démarche analogue dans l’enseignement et dans la musique : la rencontre avec les autres afin d’établir le dialogue et par-dessous tout partager une émotion, un point de vue ou une expérience. Aujourd’hui, Mike Ladd a du abandonner son poste pour incompatibilité avec sa double vie de musicien sans cesse en tournée. Alors, ce n’est plus lors de ses cours mais lors de ses concerts (qui sont aussi d’une certaine façon une leçon magistrale) qu’il dénonce une sorte de débandade mondiale.
Il parle de villes tentaculaires et désincarnées, futuristiques voire après-futuristiques. Sa musique évoque une rencontre improbable entre Jerome K Jerome ou William Gibson et The Smiths et John Coltrane. Ca pourrait faire un peu froid dans le dos, mais non, c’est magnifique, un état de grâce qui précède l’apocalypse capturée sur CD ou vinyle au choix. Dans un monde qu’il considère chaotique, il pose des questions pointant ses travers et ses paradoxes. Il confie qu’il souhaiterait un monde plus équilibré, enfin "économiquement plus équitable ". Il utilise sa musique aussi pour témoigner sur des évènements précis comme l’assassinat de Diallo (noir émigré clandestin " massacré " par la police new-yorkaise sans réel motif et qui provoqua un grand émoi dans la communauté afro-américaine) sur l’ultime morceau de "Welcome Afterfuture" : "Feb. 4 ‘99".
Techniquement, Mike Ladd compose et écrit tous les morceaux qu’il a jusqu’à ici sorti sur deux albums et autres projets. Sur scène, il est aidé / accompagné depuis trois ans d’un guitariste et d’un batteur. Selon ses prédictions, le prochain album sera plus sur le mode du groupe avec de vraies collaborations avec ses musiciens. Actuellement, il se dit fortement inspiré par le travail de Part 2 (New Flesh) et de Sonic Sum.

 Mike Ladd est aussi le géniteur d’un monde parallèle qui témoigne d’une autre de ses sources majeures d’inspiration : la science fiction. Un monde particulier et fantasque dans lequel s’affrontent les Infesticons et les Majesticons. Un univers musical dont le principe est la collaboration avec d’autres artistes de la même scène hiphop de New York (ainsi que Londres). Chaque intervenant (que ce soit Saul Williams ou Company Flow ou Antipop Consortium) endosse le costume soit d’un infesticon (dans le premier opus) soit de son ennemi mortel, un majesticon. Dans le prochain opus (en cours d’enregistrement) consacré aux " méchants ", on retrouvera Cannibal Ox, Eyedea, Antipop, Attica Blues, Antipop Consortium, Gamma… Et pour compléter la panoplie, bientôt sera disponible le livre (!) Infesticons Vs Majesticons, publié par la maison d’édition " Pour La Victoire ".
Visionnaire, Mike Ladd l’est définitivement, dans le sens où il le dit lui-même : sa musique ne s’adresse pas à ses contemporains, mais aux générations futures comme un Charles Mingus, un Herbie Hancok ou un Sid Vicious l’ont fait avant lui. Il s’imagine qu’un crate-digger ou même un chercheur universitaire repèchera ses disques dans un futur plus ou moins lointain et leur feront connaître une postérité dûment méritée. Alors il ne se préoccupe pas vraiment du succés actuellement. C’est plutôt un investissement sur le long terme et un pari sur l’avenir, un peu comme la science fiction finalement.

Selon les propos recueillis par Etienne et Chloé pour 90bpm

DISCOGRAPHIE

Albums
1997 Easy Listening 4 Armageddon
2000 Welcome To The Afterfuture
2001 The Infesticons
prévu fin 2002 The Majesticons

Singles
1998 Blah Blah / Welcome To The Afterfuture
2000 5000 Miles West Of the Future
2001 Vernucular Homicide