Avant que 90bpm ne sombre dans la déchéance mercantiliste, emporté par une vague de coke et de dollars, il était partenaire sur des soirées de ouf dont la plupart avaient lieu au Batofar.

La première eut lieu en juin 2001, organisé par le collectif de tourneur Hiphop Résistance et marqua durablement le microcosme parisien par la qualité des prestations qui y furent données. Outre une brève mais intense apparition de Roots Manuva qui dévoila au public survolté un Witness(One Hope) alors inédit, outre un show bien rodé de Triptik dans la lancée de leur deuxième album Microphonorama, deux labels à la pointe de l’underground européen s’affrontèrent sans vergogne et donnèrent ainsi leur nom à cette soirée mythique : Kerozen vs Brick9000. Ce fut l’occasion pour nous de rencontrer les protagonistes, qui nous confièrent leurs projets, leurs rancoeurs et leurs attentes du moment.

À l’époque, Kerozen qui était connu depuis quelque temps déjà du public spécialisé français pour des mix-tapes d’excellente facture (L’antre de la folie, Un jour peut-être, Underground explorer#1),venait à peine de se métamorphoser en vraie structure de production. Leur premier opus, le ténébreux Asphalte Hurlante de la Caution était dans les bacs depuis mai 2001, et malgré un budget marketing inexistant avait connu un excellent accueil des médias et de l’industrie. Mouloud se souvient de cette époque baignée d’innocence : " J’avais mon émission pendant quatre ans à Fréquence Paris Pluriel, j’en ai profité pour recruter pleins de groupes dont certains me plaisaient bien. Pendant ce temps-là, la Caution faisait un bout de chemin avec Assassin Prod. Au moment de sortir l’album on a eu besoin de monter un vrai label, d’aller au-delà de la marque de fabrique que représentait Kerozen. "

Outre la Caution, seul groupe officiellement signé à ce moment-là, Kerozen abritait une floppée d’artistes au travail novateur, connus de quelques éclairés plus ou moins nerds de France et de Navarre. On pouvait croiser le cyberpunk James Delleck, son groupe et son Bontempi premier âge (il se serait d’ailleurs vendu plusieurs millions de dollars chez Sotheby’s quelques années plus tard), les Cautionneurs, la redoutable Armée des Douze Singes formée de La Caution et de TTC. Derrière les platines on retrouvait Metal Crabs, un collectif de DJs comprenant Detect, l’acolyte de J. Delleck, DJ Fab, qui officiait tous les lundis soirs à 21h30 sur 88.2 en compagnie de Lord Jazz de Lords Of The Underground, et enfin Kool DJ Scratchmaster Fonky Orgasmic le Toxicologue dans la place à être, affilié à TTC et au mystérieux Klub des Loosers. Ce groupuscule d’anarchistes mené par le dangereux Fuzatti disparut d’ailleurs peu de temps après, lorsque celui-ci fut incarcéré à vie pour terrorisme sonore. La politique du label était on ne peut plus avant-gardiste à l’époque, son ambition était d’atomiser les frontières grand public/underground et autres hip hop/electronica. Mouloud raconte : " Nous privilégions la cohérence et l’originalité, dans le but d’acquérir une vraie identité. À l’époque, à l’exception de la Caution, notre rôle se limitait au management, il n’était pas question de faire des promesses bidons à nos artistes vu les moyens dont on disposait. "

En cette époque bénie, Kerozen, dans la lignée de Def Jux et autres Big Dada, s’imposait comme la référence en matière de rap décalé, voire " bizarre ", c’est-à-dire incompréhensible pour beaucoup de gens qui décidaient donc de relayer le label en " marge " du hip hop. " Qu’est-ce que ça veut dire ? " s’énerve encore aujourd’hui Mouloud, " qui est plus hip hop que qui ? On nous a même critiqué d’être originaux ! Le hip hop de pointe, indispensable à la survie du mouvement, sait qui on est. Après, on aime ou on n’aime pas ! "

De l’autre côté de la frontière Franco-Belge (c’est-à-dire en Belgique), un petit groupe d’activistes réunis sous l’appellation Brick9000 dominait le hip hop belge avec leurs potes de Starflam, à des années lumières de tout ce qui de faisait dans ces contrées-là. Non content d’abolir la division Wallonne/flamande au sein de leur collectif, cette bande d’énervés parmi lesquels on retrouvait DJ Grasshoppa, Lefto et Id, Gus, Desk et bien d’autres, avait réussi le tour de force pour un label européen de travailler avec la crème de l’underground US, d’où leur carnet d’adresse bien rempli : Mr Complex (auteur d’un maxi sorti en septembre chez eux), El Fudge, Lootpack, Dave One d’ Obscure Disorder (un des innombrables " people " présents ce soir-là au Batofar), Ill Bill, M F Doom, M F Grimm,Monster Island Czars, Apani B Fly.

Ces jeunes guerriers du rap s’étaient rencontrés pour la plupart lors de concerts américains à Bruxelles au début des années 90′ via des collectifs comme De Puta Madre ou 9MM ; ils sévissaient aussi sur les ondes à Studio Brussel, où l’émission hebdomadaire de Lefto était le seul show hip hop disponible sur une radio nationale.

C’était l’âge d’or du cyber rap underground, l’époque où le hip hop tournait tellement en rond en France que les rappeurs clonaient leurs textes comme du maïs transgénique, où n’importe quel trublion un peu barjo transcendait la morosité ambiante. Skyrock était l’autorité suprême en terme de marché, et le Batofar l’autorité suprême en terme de soirées. Le bon temps quoi.