Dans une période où les artistes parlent beaucoup des violences policières qui englobent par l’occasion l’éternel sujet des discriminations raciales, on va retrouver Devonté Hynes dans des thèmes parallèles tout aussi d’époque et tout aussi sérieux. C’est qu’ils sont pour le moins introspectifs et surtout pas facilement avouables. Sans parler des rares échos de ces sujets au sein de la communauté noire. « Negro Swan » parle en effet de l’identité noire mais aussi sexuelle, et particulièrement de celle du genre dont beaucoup de personnes se revendiquent de plus en plus. L’artiste avait lui-même répondu à une question sur sa sexualité : « je ne suis pas gai mais je ne suis as hétéro ».

Ce qui constitue son 4ème album en tant que Blood Orange est par la même un traitement de ce qui est pour lui la « dépression noire », celle d’un monde qui subit autant son présent et son futur que son passé historique. Un monde qui se consume également de l’intérieur avec ses contradictions.

 

« NEGRO SWAN » DE BLOOD ORANGE : NOIRS OU BLANCS, LES CYGNES DOIVENT RESTER DES CYGNES

 

La notion de cygne noir va plus loin que celui du vilain petit canard. D’autant plus que Blood Orange appui sur le mot « Negro ». Dans l’histoire, les cygnes noirs ont autant été admirés que craint, voir détestés du fait de leur couleur « impropre » ou « impure » en opposition avec la pureté des cygnes blancs. C’est pour cela que plane tout au long du disque la présence de Janet Mock, écrivaine et activiste pour les droits des transgenres. Ces derniers sont peut être les plus emblématiques des cygnes noirs de notre époque. Du coup, Mock crée une sorte de narration engagée et politique à travers des passages sur 5 morceaux de l’album. Encore un engagement concret de Hynes pour exprimer ses idées.

Le morceau « Orlando » ouvre l’album et pose le contexte de l’ensemble. Il représente une parfaite photo de la situation des cygnes noirs. Orlando est bien sur le théâtre de la tuerie dans un club LGBT en 2016. 49 personnes avaient péri dans cet acte homophobe, le plus grave jamais perpétré. Il n’en fallait pas moins pour Blood Orange de poser les bases de son œuvre.

 

 

« Jewelery », lui, personnalise vraiment le cygne noir. Comme le dit Janet Mock en introduction, il décrit la réalité de la présence des cygnes noirs dans chaque couche de la société. Et souvent, du fait de la différence, ils ne sont là où on les attend le moins ou pire où on ne veut pas les voir. C’est dans cette vidéo qu’on découvre ce personnage gay qui arbore des ailes et qui traverse la ville tel un ange pendant qu’on voit en parallèle un groupe d’hommes (dont fait partie Blood Orange) qui bombent le torse et font ressortir toute leur testostérone.

Finalement, avec ses nombreux side-projects, sa schizophrénie artistique, sa sexualité et les nombreuses styles musicaux, l’artiste s’identifie facilement à ces gens qui ne trouvent leur place nulle part.

 

 

Autre thématique de l’album, l’histoire et l’héritage qui conditionne aussi l’identité de tout à chacun. « Charcoal Baby » et « Dagenham Dream » sont les liens avec le précédent opus « Freetown Sound » car ils font référence à l’enfance du musicien qui a grandit en Angleterre. Il se remémore les réunions de famille (qui devait jongler avec traditions et expatriation) et sa découverte des instruments. Devanté Hynes se mue en exemple d’une certaine « excellence » noire capable d’avoir sa place dans le monde occidental.

 

 

« Negro Swan » est résolument un bon album. Blood Orange met toute sa créativité, son analyse introspective et ses compétences multi-instrumentales dans un disque cohérent et profond. Les mélodies sont superbes et contiennent une richesse d’éléments autant qu’une simplicité convaincante. Ce qui met parfaitement en valeur les interventions de certains invités comme Asap Rocky sur « Chewing Gum », Georgia Anne Muldrow sur « Runnin' » ou encore Steve Lacy, nouveau leader de The Internet et autre fin musicien, sur le très 80s « Out Of Your League ».

 

 

Que vous soyez gay, hétéro, les deux, noir, blanc, d’une autre couleur, le réalisme poétique de Blood Orange doit vous plaire. Les discriminations, la recherche d’existence de toutes les différences, la fierté des origines et la recherche de son soi profond, sont autant de thématiques qui nous sont communes.

 

L’album « Negro Swan » vous attend sur l’ensemble des plateformes habituelles.

 

 

« NEGRO SWAN » DE BLOOD ORANGE : NOIRS OU BLANCS, LES CYGNES DOIVENT RESTER DES CYGNES

TRACKLISTING :

01. Orlando
02. Saint
03. Take Your Time
04. Hope (feat. Puff Daddy & Tei Shi)
05. Jewelry
06. Family (feat. Janet Mock)
07. Charcoal Baby
08. Vulture Baby
09. Chewing Gum (feat. A$AP Rocky & Project Pat)
10. Holy Will (feat. Ian Isiah)
11. Dagenham Dream
12. Nappy Wonder
13. Runnin’ (feat. Georgia Anne Muldrow)
14. Out Of Your League (feat. Steve Lacy)
15. Minetta Creek
16. Smoke

Domino Recordings – Août 2018

 

 

Share This