La tournée mondiale de Run The Jewels vient de s’étoffer de dates Européennes et passera par l’Élysée Montmartre à Paris le 7 avril. Il était fortement attendu que Killer Mike et El-P passeraient par chez nous pour nous présenter sur scène leur dernier album, troisième volet d’une trilogie commencée en 2013 et qui s’intitule logiquement « RTJ3 ».

L’opus reprend bien sûr l’imagerie des deux mains. Cette fois-ci, elles sont en or massif et le collier n’apparait plus. Le duo explique que « cela représente l’idée qu’il n’y a plus rien d’autre à prendre que vous-même. Vous êtes les bijoux ».  Le message est clair. Une nouvelle menace se profile en la personne du nouveau Président des États-Unis et elle vient s’ajouter aux retombées néfastes des administrations précédentes. Après nos biens, ils pourraient désormais s’attaquer à ce qui est le plus précieux, nous.

Prévu initialement pour le 13 janvier de cette année, c’est l’impatience et certainement un léger sentiment d’urgence militante, qui les a poussé à nous offrir l’album en téléchargement gratuit le jour de Noël, faisant valoir leur statut de groupe indépendant devant l’éternel en se gardant la liberté de faire ce qu’ils veulent de leur musique. RTJ ont su installer un telle notoriété qu’ils peuvent se permettre de capitaliser dessus en laissant les plus gros fans se procurer le disque en physique, devenu véritable objet de collection. En effet, rares sont ceux dont le logo est devenu un « même » au delà du hip hop (les déclinaisons sont multiples et sont même reprises par de grandes firmes comme Marvel).

 

RUN THE JEWELS 3 : LE TEMPS DE LA RÉSISTANCE

 

On a coutume de dire que les meilleurs albums de rap sont sortis pendant les années de pouvoir des dirigeants US considérés comme les pires de l’histoire comme Reagan et la famille Bush. Avec Trump, on prévoit déjà une période fast pour le hip hop et « Run The Jewels 3 » en est son premier millésime (rappelons que Killer Mike a milité en faveur de Bernie Sanders). Pas facile pourtant de passer derrière « RTJ 2 » qui avait tout cassé à sa sortie en 2014. Ce dernier était résolument offensif avec la mystification des travers de la société Américaine. Le 3ème volet appelle plutôt à la résistance et à l’insubordination qui ne peuvent trouver leur force que de l’intérieur et de notre capacité à nous réunir. D’où la représentation des mains en or comme une armure à l’épreuve des attaques qui nous attendent. De leur coté, Killer Mike et EL-P sont encore une fois bien enragés et jouent toujours aussi brillamment avec les mots.

Si on respecte la chronologie, « Panther Like A Panther (I’m The Shit) », avec le featuring de Trina, fût le premier extrait de l’album en septembre dernier. Mais il nous avait été révélé d’une façon détournée puisque que le track, un peu adapté pour l’occasion, avait servi de soundtrack au jeu vidéo « Gears of War 4 ». Une entrée en matière qui est loin d’être anodine pour l’introduction d’un projet. A l’image du jeu, c’est rugueux dans le fond et la forme. Le ton fût également renforcé avec une photo des deux artistes, fusils d’assaut à la main.

 

 

Commencer par l’illustration d’un jeu vidéo, pas déconnant quand on veut s’adresser aux plus jeunes. Les gars ont beau avoir la quarantaine, ils sont considérés par les les kids comme « leurs gars surs ». On sent bien ici que « RTJ 3 » pourrait bien s’adresser aux générations X et Y, celles qui vont vivre et grandir dans ce siècle.

C’est notamment l’idée de l’intro de « Stay Gold » (littéralement « reste toi-même ») dans lequel Killer Mike s’adresse à son fils, son trésor engendré avec une « bitch ». On retrouve ici une habitude du duo de mettre en scène leurs proches. Le mot « G.O.L.D. » est bien épelé et nous est martelé pour que cela rentre bien dans nos têtes, avec en prime une instrumentation rétro – futuriste savoureuse.

 

 

Une phrase comme « Fuckers, open the books up and stop bullshitting the kid » dans le track « Talk To Me » a aussi vocation d’invectiver les puissants sur leur tentative de manipulation des gamins. Le dernier couplet du morceau sonne aussi comme un rappel et témoigne d’une conviction inépuisable : « I told y’all suckers, I told y’all suckers. I told y’all on RTJ1, then I told ya again on RTJ2, and you still ain’t believe me. So here we go, RTJ3 ». A noter que « Talk To Me » était le deuxième extrait et figurait dans la collection « Adult Swim Singles ».

 

 

Le titre « 2100 », avec la participation de Boots aka Jordan Asher (respectivement le troisième échantillon dévoilé), fût la réaction du groupe au lendemain du résultat des élections Présidentielles Américaines. Une réaction publiée et accompagnée d’un mot « Pour nos amis. Pour notre famille. Pour tous ceux qui sont blessés ou effrayés en ce moment… Il s’agit de peur, il s’agit d’amour, il s’agit d’en vouloir plus pour nous tous… ». Au delà de s’adresser au plus large nombre de personnes, on sent que RTJ veut galvaniser les plus jeunes sur leur avenir, tout en n’oubliant pas de les assurer de leur présence à leurs cotés. L’appellation « 2100 » pourrait alors avoir valeur d’échéance ou de date prophétique que les quarantenaires qu’ils sont n’atteindront jamais ?

 

 

Par contre, contrairement à ce que le titre « Hey Kids (Bumaye) » laisse entendre, il n’est pas dédié aux gamins. La rage, la violence et la folie des lyrics percutent nos esprits (le mot « boumaye » qui veut dire « tuez-le » en Congolais est assez explicite). C’est pour cela que la dinguerie d’un Danny Brown y trouve toute sa place.

 

 

Avec « Don’t Get Captured », RTJ n’oublie pas de réveiller les consciences en alertant sur tous risques de soumission ou d’aliénation. On voit là encore une belle complémentarité dans les propos des deux rappeurs. Killer Mike faisant un rapport direct avec le racisme alors que El-P mystifie la pression sociale.

 

 

Car la réalité et l’actualité sont évidement au cœur des propos du duo. Les nombreuses émeutes qu’ont connu leur pays sont au centre de « Thieves! (Screamed The Ghost) », avec en fond un extrait du discours de Martin Luther King « The Other America » (1967). Et l’apaisement que suggère le titre de « Everybody Stay Calm », n’est là que pour renforcer l’idée qu’il faut soigner le mal par le mal. Quelques fois, un justicier à la Deadpool vaut mieux qu’un pacifisme plat. C’est que veut signifier Mike quand il chante “I’m the Nelson Mandela of Atlanta dope sellers ».

 

 

La réalité, ils la vivent aussi et la décrivent abondamment sur leurs opus. C’est le thème principal de « Thursday In The Danger Room » qui met en exergue le cas de certains de leurs amis tombés dans des situations critiques. La salle des dangers représentant le lieu au delà duquel se trouve le véritable néant. La fin. Le saxophone jazzy de Kamasi Whashington sonne ici comme le blues de l’existence, le glas.

 

 

A ce point de la chronique, on s’aperçoit qu’on a déjà commenté neuf tracks. C’est dire que, pour une des rares fois depuis longtemps, on est resté à l’écoute sans jamais décrocher. On pourrait rajouter « A report To The Shareholders / Kill The Masters » qui clôture l’album avec la participation de Zach De La Rocha (déjà présent sur « RTJ2 ») et qui résume bien l’esprit du disque avec cette phrase « Kill the masters » (qu’on retrouve sous d’autres formes à travers les 14 pistes). La résistance puis la révolte doivent partir de l’intérieur, de l’élimination de nos peurs et de tout ce qui nous enchaine.

 

 

Oui, « Run The Jewels 3 » est sûrement le meilleur volet de la trilogie. Car il rentre encore plus dans le dur et apparait dans un état d’alerte maximal. La morsure des mots, les variations instrumentales, la rage ambiante mais aussi l’infime espoir que procurent les valeurs de la résistance, sont autant de qualités que contient l’album. Et le pire dans tout cela, c’est que le meilleur reste à venir au vu des quatre années à venir.

 

L’album « Run The Jewels 3 » est toujours en téléchargement gratuit sur le site de Run The Jewels ou sur ce lien.

 

RUN THE JEWELS 3 : LE TEMPS DE LA RÉSISTANCE

TRACKLISTING :

01. Down (feat. Joi Gilliam)
02. Talk to Me
03. Legend Has It
04. Call Ticketron
05. Hey Kids (Bumaye) (feat. Danny Brown)
06. Stay Gold
07. Don’t Get Captured
08. Thieves! (Screamed the Ghost) (feat. Tunde Adebimpe)
09. 2100 (feat. Boots)
10. Panther Like a Panther (Miracle Mix) (feat. Trina)
11. Everybody Stay Calm
12. Oh Mama
13. Thursday in the Danger Room (feat. Kamasi Washington)
14. Report to the Shareholders/Kill Your Masters

Mass Appeal / RED – Décembre 2016

 

Run The Jewels seront en concert à l’Elysée Montmatre (Paris) le 7 avril. Toutes les infos dans notre agenda.

 

 

 

Share This