Nous sommes le 27 octobre et Jimmy Fallon introduit Common pour le live habituel du Tonight Show. En guise de backing band : The Roots, le groupe officiel du show de la NBC. Aux côtés de la star du rap : BJ The Chicago Kid (venu suppléer Stevie Wonder). Tous sont en position pour interpréter le titre « Black America Again ». Et le prestation commence…

S’en suivent de brêves minutes de vertige et d’émotions. Un véritable tourbillon littéralement matérialisé par une caméra qui suit le déplacement circulaire de Common. Lui, en mode « Mr Robot » avec sa capuche sur la tête, lâche les paroles qui dénoncent les brutalités policières envers la communauté noire – américaine depuis plusieurs mois. Chaque mot, chaque chant, chaque plan sur chacun des acteurs du live, sont autant de claques qui se fracassent sur les parois de nos cerveaux. C’est poignant, c’est fort (mise à jour de la rédaction : nous avons retiré le lien vers la vidéo car elle a été supprimée depuis).

 

"BLACK AMERICA AGAIN" DE COMMON : RÉÉCRIRE L'HISTOIRE DES NOIRS AMÉRICAINS

 

Même si le morceau avait été révélé en audio quelques jours plus tôt (n’oublions pas qu’il avait déjà interprété d’autres titres lors du Tiny Desk Concert à la Maison Blanche début octobre), c’est avec cette prestation que le rappeur de Chicago a annoncé la couleur d’un album qui allait être l’un de ses albums les plus engagés. Même s’il est capable d’être plus léger, notamment dans ses précédents passages au Tonight Show pour la promotion de la comédie « Barbershop » (avec Ice Cube) ou pour faire faire du breakdance, il est bien de retour pour clamer en musique les maux de notre monde et plus particulièrement ceux de la communauté noire qui elle est arrivée au stade d’asphyxie complète. Car cette fois-ci, les temps sont plus que sombres et la menace Trump plane aux dessus de la tête des Américains. Vous aurez évidemment compris que le titre de ce 11ème album « Black America Again » vient en réponse au slogan démago du candidat Républicain « Make America Great Again ».

Un événement comme la non-poursuite du policier responsable de la mort de Eric Garner en 2014, a été sans nul doute le moment charnière d’un changement des consciences pour beaucoup. Le mouvement #BlackLivesMatter, né un an plus tôt suite à l’affaire Georges Zimmerman, trouvait un écho encore plus fort. Plusieurs artistes avaient alors traité le sujet dans leurs albums, bénéficiant alors d’un intérêt plus grand de leurs publics. Dans cet élan nouveau, il était certain que Common allait se manifester tôt ou tard. Ce fût déjà le cas avec le morceau « Glory » qu’il avait composé avec John Legend pour la BO de « Selma », film de Ava DuVerney et qui retrace la marche pour les droits civiques des noirs, emmenée par Martin Luther King en 1965. Un titre unanimement salué au point de remporter une pluie de récompenses : Oscars, Golden Globe et Grammy Award de la meilleure chanson originale, BET Award de la meilleure collaboration, ou encore Soul Train Music du meilleur enregistrement.

 

"BLACK AMERICA AGAIN" DE COMMON : RÉÉCRIRE L'HISTOIRE DES NOIRS AMÉRICAINS

 

Comme par anticipation au risque toujours plausible de l’élection du milliardaire mégalo et aux futures et inévitables bavures à venir, Common nous livre son manifeste le plus abouti en retraçant entre autres les faits marquants de l’histoire du racisme dans son pays. Une sorte de petit rappel des événements pour que personne ne se trompe une fois confronté aux moments cruciaux. Il traite aussi de la mutation de la société, n’oubliant pas de balayer devant sa porte en se confrontant à sa propre existence, son éducation et son parcours.

Le track « Black America Again » est bien la pierre angulaire de l’ensemble. Les paroles font écho à une idéologie à la #BlackLivesMatter où tous les êtres humains sont égaux, les noirs aussi. Et le texte se termine par cette conviction que chacun écrit sa propre histoire, doit écrire sa propre histoire, celle de l’Amérique noire y compris. Coté visuel, la chanson a fait l’objet d’un véritable mini documentaire en (presque) noir et blanc de près de 22 minutes. Au delà du morceau en lui même, qui est finalement dilué dans la durée, on assiste à une succession d’images fortes : des enfants qui représentent l’avenir, des portraits silencieux d’anonymes, un cœur de gospel et un Common en freestyle au rythme d’un djembe. La musique et le silence alternent et créent un état de contemplation profond. A noter que le clip a été produit par Ava DuVerney et réalisé par Bradford Young.

 

 

Common incite plus que jamais à la prise de conscience collective au sein même de sa communauté. Il incite à ce qu’elle se lève, qu’elle marche droit devant comme un seul homme, qu’elle empoigne sa destinée à bras le corps et que la liberté ne soit plus un rêve. L’imagerie de la prison dans le clip de « Letter To The Free » est explicite. Et son refrain « Freedom. Freedom come. Hold on. Won’t be long » incite à tenir bon.

 

 

Malgré le fait que l’album aille trifouiller dans des coins obscures de l’esprit comme la rage et le chagrin, ce qu’on aime chez Common, c’est qu’il soit capable de nous faire entrevoir de l’espoir et du courage. Sa force de conviction inébranlable peut se ressentir dans des morceaux comme « A Bigger Picture Called Free » dans lequel il chante en guise de refrain « If you look in my eyes, you’ll see love deep inside. When I look in the sky, I see freedom ». Garder la lumière dans l’obscurité, briser le sinistre sont des crédos que le rappeur a toujours voulu défendre. Des titres comme « Joy And Peace » et « Love Star » en sont le bon exemple.

 

 

Dénoncer des injustices et appeler au soulèvement des consciences ne suffit pas. Il faut montrer l’exemple, proposer des pistes. C’est le cas sur « The Day Women Took Over » où il projette une prise de pouvoir des femmes (que des femmes noires sont citées) avec tous les bienfaits que cela apporterait. Le « Si J’étais Président » de Gérard Lenorman version black qui rend hommage aux femmes et qui les invite de surcroit à lutter encore plus. On y verrait presque un hommage à Hillary Clinton qu’il soutient dans la course à la Maison Blanche.

 

 

Mais arrêtons là l’explication de texte. On peut vous garantir que chacun des 15 tracks sont dignes d’intérêt. Arrêtons-nous sur les différents acteurs de l’album. Le fait qu’ils soient nombreux n’est pas étonnant. La composition et la production sont des aspects que Common ne néglige jamais et il a l’habitude de très bien s’entourer.

La production justement qui est assurée par le fidèle Karriem Riggins et par Robert Glasper. Le batteur grand pote de J Dilla et le pianiste de jazz sont des orfèvres et ont su donner la texture idéale pour renforcer la puissance des textes de Common. Tout est produit et joué au millimètre et même les samples ne sont pas choisi au hasard, entre militantisme et finesse. En effet, parmi eux on retrouve le « Say It Loud – I’m Black I’m Proud » de James Brown, « Bring The Noise » et « Don’t Believe The Hype » de Public Enemy, le « Brooklyn Zoo » de ODB, le « Half Forgetting Daydreams » de John Cameron, le « You Me And He » de Mtume ou encore le « Cormoran Blessé » de Edgard Vercy. Sur un plan purement artistique, on rêverait de les voir tous les trois en live. Un peu comme ils ont fait à la Maison Blanche.

 

 

Au niveau des featurings, on sent que les invités se sont plus que jamais impliqués personnellement dans ce projet qui les concerne étroitement. La preuve, chacun a participé à l’écriture de son ou ses morceaux respectifs, ne se limitant pas qu’à interpréter. Parmi eux, Bilal semble (encore) avoir une place privilégiée puisqu’il est présent sur quatre tracks dont certains sont des piliers de l’opus. La présence de Stevie Wonder sur le morceau éponyme est aussi un acte fort. Et que ce soit Syd (Odd Future et The Internet), BJ The Chicago Kid, Paris Jones, Elena, Marsha Ambrosius, Tasha Coobs et John Legend, tous se sont appropriés l’œuvre se sont mis en marche derrière Common.

 

« Black America Again » est peut être le meilleur album depuis au moins « Be » (sans toutefois rejeter les productions suivantes) tant il est un cri d’alerte fort autant qu’un cri d’espoir flagrant. Il s’inscrit dans tous les manifestes en musique de ces trois dernières années en faveur de la communauté noire américaine. L’opus déborde des intentions honorables de Common et même si vous n’êtes pas noirs, vous ne pouvez pas être insensibles aux messages universels d’unité, de paix et d’amour qui s’en dégage.

 

 

L’album « Black America Again » est disponible sur toutes les plateformes légales et sur le site de Common.

 

"BLACK AMERICA AGAIN" DE COMMON : RÉÉCRIRE L'HISTOIRE DES NOIRS AMÉRICAINS

TRACKLISTING

01. Joy And Peace (feat. Bilal)
02. Home (feat. Bilal)
03. Word From Moe Luv (interlude)
04. Black America Again (feat. Stevie Wonder)
05. Love Star (feat. Marsha Ambrosius & PJ)
06. On A Whim (interlude)
07. Red Wine (feat. Syd & Elena)
08. Pyramids
09. A Moment In The Sun (interlude)
10. Unfamiliar (feat. PJ)
11. A Bigger Picture Called Free (feat. Syd & Bilal)
12. The Day Women Took Over (feat. BC The Chicago Kid)
13. Rain (feat. John Legend)
14. Little Chicago Boy (feat. Tasha Cobbs)
15. Letter To The Free (feat. Bilal)

Def Jam – Novembre 2016

 

 

 

Share This