Lee Bannon « Alternate /Endings »

La dernière sortie de Ninja Tune en 2013 était le Vapor City d’un Machinedrum tout en footwork et très jungle-friendly. La première sortie de Ninja Tune en 2014 met clairement les deux pieds dedans et se fait berceau de la renaissance jungle via le très (probablement) séminal Alternate/Endings de Lee Bannon.

Dès l’entrée de cet LP, Lee Bannon vous accueille avec le très allégorique Resorectah. La résurrection, quoi de plus symbolique chez un individu changeant de visage comme de chemise. Rien ne se grave dans la roche chez Bannon, les zones de confort l’étouffent et s’il s’est construit un nom dans l’ombre de Joey Bada$$, c’est pour mieux se réincarner l’instant d’après en producteur de jungle. Et si – en cette période de renouveau jungle – les apparences semblent désigner une girouette se plaçant dans le sens du vent, les faits sont bien plus intéressants.

Hasard des diasporas en musique, dans les 90’s, la jungle trouva une terre d’accueil en Sacramento. Au même moment, à l’âge où les goûts se construisent et où ils sont les plus spongieux, le jeune Lee Bannon fait son apprentissage musical dans les faubourgs de la capitale californienne. C’est sa première rencontre avec le genre, ils ne se reverront que dix ans plus tard. Une bonne décennie s’écoule, Bannon entame sa carrière et si c’est le producteur de boom bap de Summer Kinight (aux côtés de Bada$$) qui intéresse, c’est pourtant le beatmaker hanté et entêtant de Fantastic Plastic qui intrigue. Plus distancier avec les codes et les genres, Lee développe une certaine abstraction dans le langage qui l’emmènera jusqu’aux sept tapisseries d’ambient r&b de Never/mind/the/darkness/of/it. Et puis un jour, sans vous y attendre, vous surprenez Lee Bannon qualifiant sa musique « like Brian Eno with heavy drums« . Il s’agit d’Alernate/Endings et à l’entendre, on croirait que l’on n’est jamais mieux analysé que par soi-même. Freud démentirait ce dernier énoncé.

 

Parias des parias de la musique électronique il y a encore peu, la jungle se voit lavée doucement des affronts et balivernes qui lui collaient à la peau. Anticipant un zeitgeist plus propice au genre, aux côtés de Machinedrum, Lee Bannon met un terme à l’ellipse dans l’histoire de la jungle, non pas par nostalgie mais (selon ses dires) stimulé par l’idée que la jungle n’a jamais été portée jusqu’à son paroxysme. Défrisant ainsi tout ceux qui crachaient sur sa tombe, Bannon préfère l’exhumer pour tenter de l’anoblir. (Sur)producteur de 130 titres dans lesquels il a choisi le meilleur du grain, Bannon ne pousse ni le genre aux nues et ni ne le défigure. Le californien (installé depuis à New York) reprend la jungle là où elle était abandonnée, sans conservatisme et adaptée à l’époque. On y retrouve du Burial dans la matière, un proche cousin du footwork dans le beat (forcément) et du Actress dans l’ambition. Nettoyée de certains clichés grossiers du genre (et de certaines couleurs particulièrement datées), la jungle reprend vie et arrache son embarrassante date de péremption. Le footwork avait surement préparé le terrain et nos esprits, néanmoins, nous ne nous imaginions pas dire une chose pareille un jour : voici un album de jungle qui s’écoute et s’apprécie de bout en bout.

Dix ans après l’entrée dans le coma du genre, il était coutume de piétiner la dépouille de la bête et de n’y voir qu’une grossièreté. Même le plus vulgaire des DJs n’aurait osé mixer de la jungle. Et voilà que Lee Bannon réécrit le genre en lui donnant ses lettres de noblesses, ainsi qu’une nouvelle green card pour les Amériques. Et après ? Après, il paraît que Lee Bannon admire Oneohtrix Point Never et qu’ils correspondent pas mal ensemble. Ce dernier aurait-même conseillé au premier de « ne jamais refaire deux fois la même chose « . Une anecdote qui montre à quel point ce deuxième album n’est que le début d’un chemin qui s’annonce sinueux et digressif. Oui Bannon, commence aujourd’hui à alternate et ce, jusqu’aux endings.

Lee Bannon Alternate/Endings / Sortie le 13 janvier chez Ninja Tune

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