Black Milk « No Poison No Paradise »

On peut déjà affirmer que le millésime 2013 est un très bon cru pour la scène hip-hop de Detroit. Eminem, Big Sean, Danny Brown, Clear Soul Forces, Apollo Brown, etc, tous s’imposent cette année avec un nouvel album. il en va de même pour le emcee/producer phare « from the D » : Monsieur Curtis Cross aka Black Milk. L’héritier de Jay Dee fait régulièrement parler de lui et très souvent en bien. Entre ses projets communs avec Danny Brown et Random Axe (Sean P et G Simpson), de sa collaboration avec Jack White jusqu’à son LP instrumental Synth & Soul sorti en début d’année 2013, cette belle liste nous aura allègrement rassasié. En 2010, Black dévoilait un album solo modestement intitulé « Album of the year« , dont les avis étaient mitigés. Ce précèdent LP était certes dynamique, brut et ambitieux, mais malheureusement trop pensé pour la scène et moins pour nos ipods. Black Milk se devait de rattraper ce léger écart de route et donc se repositionner comme une des valeurs sures parmi ces artistes portant la double casquette rapper/beatmaker.

No poison No Paradise est donc le sixième album de Black Milk. Il est aussi son premier album solo sorti officiellement sur son label Computer Ugly (en collaboration avec FatBeats) et son premier enregistré en dehors de Detroit. Black Milk a donc posé ses valises à Dallas pour bosser cet album. Mais pour lui, travailler en dehors de sa ville d’origine n’est pas un frein à la créativité, et son inspiration s’alimente de toutes ses expériences et de tous les lieux qu’il visite. C’est aussi la ville qu’il a choisi pour lancer sa tournée US et c’est là qu’il réside le plus souvent en dehors du Michigan. C’est donc un lieu qui lui est cher. Black Milk a voulu s’isoler pour composer ce projet et cela le contraint à fonctionner différemment, loin de ses musiciens ou ingé’son avec qui il a l’habitude de travailler. La première chose qui nous interpelle sur ce nouvel opus, c’est la pochette. Black Milk a travaillé avec l’illustrateur Joonbug. Un hommage à l’époque psyché de George Clinton & The Funkadelic selon ses dires. Une esthétique sombre et planante mais réussie, ce qui lui permet de tirer un trait sur les anciennes images clichés auxquelles il nous avait habitué sur Tronic ou Popular Demand… ouf! Une cover-art ne fait pas l’album mais elle oriente souvent l’univers du projet. Serait-ce donc un autre Black Milk auquel nous allons avoir à faire?

En début d’année, le double track Sunday’s Best/Monday Worst annonçait l’arrivée prochaine du nouvel album de Black Milk. Un titre imbibé de samples gospel et philly soul qui laissait un bon présage pour No Poison No Paradise. Et ces treize titres (+ un bonus track) confirment ce pressentiment. Black Milk est un beatmaker qui aime se tester avec habilité sur des styles très différents. Il évite donc les automatismes qu’on avait pu constater sur Album of the Year où la batterie du talentueux Daru Jones était trop souvent dominante. L’album est en fait très ouvert, très loin d’être linéaire. Black Milk a pour cela imaginé un personnage qu’il a nommé Sonny JR. Une narration fictive serait donc le fil conducteur de No Poison No Paradise. Des morceaux qui racontent la jeunesse, les rêves, ou les émotions de ce Sonny. Un parallèle avec la vie de Black? lui seul le confirmera. On trouvera tout au long de l’album des ambiances chill et cosy comme sur Deion’s House, petite douceur musicale orchestrée par le Hip Hop Band Will Session. Des passages plus sombres aux cotés de Black Thought (The Roots) sur Codes & Cab Fare ou Dismal. Black Milk laisse aussi la place à son vieux homie Dwele accompagné du pianiste Robert Glasper sur le titre jazzy Sonny Jr. (Dreams). Il invite aussi Quelle Chris, le nouveau poulain du label Mello Music Group, sur un track énervé et futuriste : Ghetto Demf. Un morceau qui, d’ailleurs, nous rappelle étrangement des sonorités empruntées à son album Tronic. Il parvient même à insérer un break limite free jazz sur le titre mélancolique Perfected On Puritan Ave. Bref, de quoi passer 45 belles minutes sans s’ennuyer. Il sera d’ailleurs en tournée européenne en novembre pour présenter en live ce nouvel album.

Même si Black Milk reste intentionnellement scellé au secteur indépendant pour conserver sa liberté de composition, le kid de Detroit mériterait avec cet opus de rayonner comme il se doit dans le beau monde chaleureux du rap game. L’album est globalement respectable en termes de production. Une tracklist léchée et soignée. Pour ce sixième LP, il se détache volontairement de ses précédents albums. Un projet plus juste, plus calme, mais où l’ambiguité est omniprésente. Mais ceci était son souhait : s’éparpiller pour trouver de nouveaux univers. Et pour contredire les mauvaises langues, il s’affirme même comme un très bon lyricist (voire narrateur). Un poison tout de même composé d’ingrédients quelques fois utilisés sur Tronic, mais un album qui devient aisément l’un des plus riches de toute sa carrière. Ouvrez grand vos oreilles et ingurgitez cette belle mixture sans craintes car c’est du bon. Un journaliste de M6 ou TF1 pourrait même conclure par : « Black Milk, du p’tit lait qui n’a pas tourné! »

Benoit Filliat

Black Milk No Poison, No Paradise / Sorti le 14 octobre chez Fat Beats