Oneohtrix Point Never « R Plus Seven »

Simon Reynolds décrivait Daniel Lopatin dans Retromania comme un artiste à l’abstraction amorphe. C’était il y a deux ans de cela, aujourd’hui, via son septième album (ou quatrième – tout dépend comment vous comptez – et le premier chez Warp) Oneohtrix Point Never brille d’un surréalisme ardent. Chronique d’un rubik’s cube magnifique de l’électronique dont l’analyse irait aussi bien dans un ouvrage Taschen que sur le carnet d’un psychanalyste. Ambiance.

Vous noterez volontiers que l’on parle ici de surréalisme au sens artistique, pictural de la chose, les œuvres inspirés par l’inconscient, les rêves… Comment vous dire ? R Plus Seven, c’est un parc d’abstraction, une œuvre composée comme un rêve. Là où certains n’y verraient qu’un catalogue de plug-ins, d’autres y percevront un panier garni d’émotions brutes déposées aux pieds de l’auditeur, sans grandes articulations entre elles, si ce n’est la sensibilité que l’on daigne lui accorder.

Vous nous suivez là ? Besoin d’une pause peut-être ? Allez faire un tour, fumez une clope, on reprend dans cinq minutes.

Ça va mieux ?

Donc oui, R Plus Seven est suffisamment abstrait pour se livrer à un test de Rorschach. D’ailleurs Lopatin lui-même raconte que lorsqu’il lit une critique de ses albums il en apprend plus sur l’auteur que sur lui-même. Un aspect miroir de l’auditeur qui symbolise parfaitement toute la complexité dans l’entreprise de décryptage de son œuvre. Et dévoile à quel point l’esprit de Lopatin est aussi peu pénétrable que les voies du Seigneur. Qui plus est, cet album est un tel tour de passe-passe cognitif, qu’il pourrait perdre de son charme et de sa mystique si on en révélait ses secrets. Ou alors nous nous égarons dans l’enthousiasme. Et peut-être que Lopatin n’est qu’un grand prêtre de l’Eglise du St Weird où ses fidèles viennent trouver la grande Absurdité. On ne sait jamais vraiment. Et on ne le souhaite pas. Lopatin, non plus. Donc faisons avec ce que l’on sait.

Une chose est certaine, via cette juxtaposition d’émotions brutes, ce R Plus Seven semble devoir s’analyser comme un tableau : les détails ne révèlent rien de près, mais on trouve une cohérence avec du recul et dans son ensemble. Alors histoire de ne pas se sentir rouler par Lopatin, allons chercher des réponses à cet album dans l’Histoire de l’Art. Si si. En plus, ça lui fera plaisir, lui l’érudit qui a tiré (au sens voler) sa pochette d’un artiste d’animation suisse, lui qui a vendu une pièce d’une heure et demie au MoMA, ça n’est pas extrapoler que de chercher les clés de lecture de son album (voire de son œuvre) dans l’Histoire de l’Art.

Dès l’époque des echos jams, Lopatin (en tant que KGB Man) affectionnait les readymades Youtube qui posaient dans sa création l’idée d’échappatoire (à son boulot chiant) et d’hantologie, deux piliers omniprésents qui continueront à soutenir sa production par la suite. Aussi bien dans Returnal que Replica, l’échappatoire de Lopatin passait par l’hantologie. En gros, Daniel prenait des RTT avec le présent en se penchant sans cesse vers le passé, que ça soit par des présences spectrales (types voix de gamins dans des pubs pour l’informatique de son enfance) ou des boucles de dessins animés répétés la corde au cou (Replica) ou de Chris DeBurgh (et tant d’autres) noyés dans sa mélancolie. Dans R Plus Seven, si hantologie il y a, c’est par nécessité esthétique. S’il souhaite confronter un son de la préhistoire informatique avec des voix célestes, c’est par souhait de créer un choc chromatique. Plus intéressant est son rapport à l’évasion, comme il le raconte dans notre entretien, cet album est la photo d’une évasion ratée. L’évasion a même quelque chose de profondément apathique pour lui qui souhaite combattre la réalité. Et c’est tout l’enjeu de R Plus Seven : un acte de résistance contre le réel. Cet album sort la musique (et l’auditeur) de sa zone de confort, il défie nos repères, nos sens et questionne sans cesse ce sentiment rassurant d’une musique confirmant nos conclusions sur le monde.

« On consomme la musique comme de la nourriture. Personne n’utiliserait une sculpture de la sorte » dixit Daniel Lopatin. C’est certain, Monsieur souhaite rompre avec l’idée que l’on se fait de la musique et rapprocher cette dernière de l’Art. On pourra toujours tenter de se rassurer en voyant dans R Plus Seven les bricolages d’un Tyondai Braxton (fatalement) ou les divagations de la porn star de l’avant-garde James Ferraro. Comme on peut tout autant parler de surréalisme tant il compose l’inconscient à tombeau ouvert ou tisser un parallèle avec Kandinsky, face à une telle énergie d’interactions géométriques. Parce que finalement ce R Plus Seven, c’est une nuit au musée (Ben Stiller en moins) : une plongée dans l’obscurité où le dynamisme vient du mouvement des œuvres. Reste encore à trouver un bon guide.

Oneohtrix Point Never R Plus Seven / Sorti le 30 septembre chez Warp

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