Moderat « II »

Hasard des agendas, humilité ou manque d’assurance, ce deuxième volet de Moderat sort en Aout, lorsque tout le monde à les pieds dans l’eau et la tête à rien. Pourtant Moderat est un des threesomes de la techno les plus excitants pour l’appareil cognitif. Si le premier album (2010) cherchait à donner au son de Berlin un langage populaire, le second s’éparpille dans la pop en perdant son accent. Un déménagement plus ambitieux que bienheureux.

Le succès mainstream de Disclosure ou l’aventure house de Caribou (aussi en tant que Daphni) le prouvent : la frontière entre techno/house et pop finit par devenir poreuse. Le peuple est de plus en plus éveillé aux choses de la musique électronique (la génération post-Internet, le combo Youtube x Discogs), des albums référencés peuvent s’installer dans les charts et petit à petit la techno comme la house rendent leurs codes perméables à la pop. C’est ici que s’était installé élégamment le premier LP de Moderat, c’est à nouveau ici que le deuxième entre par effraction.

Procédons au tour des effectifs au cas où vous auriez raté les épisodes précédents. Moderat, c’est Sascha Ring, homme de projets (mise en musique de Crime et Châtiments au théâtre), tête chercheuse de la mélodie poignante (Devil’s Walk) en électronique et Modeselektor, diables de la techno l’écrivant dans ses marges, qui s’assemblent sans se rassembler. Hypers complémentaires, Moderat c’est un peu le miracle de la nature, l’eau et l’huile qui se mélangent, deux visions de Berlin (de l’électronique dans l’intellect et de l’intellect dans l’électronique) collées sur un même visage.

Le premier état une porte de sortie au son Berlinois, le côté hors de la carte postale pour le clubber en mal d’exotisme (ou en descente). Des progressions chromées et des titres racés à croire qu’ils produisent comme on design des berlines. En bref, Moderat était un territoire autonome et autarcique de l’électronique qui a vient d’ouvrir ses portes au temps présent. Sur ce II, on trouve de la bass music, du R&B et, abjecte idée, le LP pourrait même évoquer une horreur-tronica par instants. Tout ça dans un bourbier pas toujours très heureux. Mais le vrai problème vient surtout de la pop maladroite et imposante, qui passe à l’offensive ou au décolleté pigeonnant avec des hooks mal aiguisés, des refrains parfois grossiers et des mélodies sans grandes éloquences. Finalement au delà de se compléter, les deux entités se gênent, l’introspectif d’Apparat freinant le bravache de Modeselektor et inversement.

Restent des titres comme Milk, véritable écho au premier LP, dix minutes de progressions tout en drapés soyeux où l’on peut encore voir la lumière allumée. Même si l’œuvre est sauvée (voire grandie) par son boulot sur les textures et son énergie, Moderat II effleure nos sens là où le premier les secouait. L’album est puni par là où il a péché : une pop patente qui aurait dû rester latente.