Timide, humble et perfectionniste, mélancolique et déconnecté de la réalité, Siriusmo, aka Moritz Friedrich, a tout du génie. Le berlinois revient deux ans après Mosaik, avec Enthusiast, un opus à la fois psyché et frais, même si un brin plus dark. Flippé par la scène, ses apparitions, comme ses interviews, se font rares. « Je suis fier de ma musique, mais une fois que je suis nerveux, je passe mon temps à me demander ce que je fiche là » nous confie-t-il quelques heures avant de monter sur la scène de La Machine du Moulin Rouge à l’occasion de la soirée We Are Modeselektor. « Ce soir, je joue parce que je suis en famille » ajoute-t-il une bière à la main. Rencontre avec un des électrons libres de la scène berlinoise.

 

 

 

Il paraît que tu es très timide, c’est pour ça que tu ne donnes pas beaucoup d’interviews ?

Non, en fait, personne ne m’en demande, sinon j’en ferais plus.

 
Donc tu n’es pas timide ?

Si, ce qui m’effraie c’est de jouer en club, je n’aime pas être sur scène, ça me rend sérieusement très nerveux, et depuis le début.

 

Mais du coup tu fais des lives ou juste des DJ-set ?

Non, en fait, je mixe ma propre musique, mais je ne reproduis pas ma musique en live. Je ne suis pas DJ à la base, je ne suis pas habitué à tout ça.

 

Et tu penses ne jamais en faire, de lives ?

Non, je ne pense pas. Je ne sais pas. C’est vraiment dommage, je pourrais gagner de l’argent avec ça, mais malheureusement, ça ne marche pas, j’ai essayé, en 2011, mais ça ne s’améliore pas. J’ai du arrêter.

 

Du coup, comment tu choisis tes représentations si elles te rendent si nerveux ?

Ce soir par exemple, je joue parce que je suis en famille (ndlr : soirée We Are Modeselektor), mes amis sont là du coup ça me détend un peu, je ressens moins de pression que quand je débarque dans un club où les gens dansent comme des fous et où je dois leur passer mes merdes, ça me fait me sentir mal.

 

Donc pour toi, tu fais de la merde ?

Je ne sais pas, pas vraiment, j’adore ma musique, mais une fois que je suis dans un club, quand j’entends la musique des autres, je me dis que mes trucs à moi, ce n’est pas vraiment fait pour les clubs, je ne sais pas si ça fonctionne. J’aime ma musique, j’en suis fier, mais une fois que je suis nerveux, je passe mon temps à me demander ce que je fiche là.

 

Et tu fais comment pour combattre ta peur, sur scène, hormis le fait de boire une bière ?

Je dois faire attention avec la bière (rires) sinon je dois aller aux toilettes toutes les cinq minutes et quand tu es sur scène, c’est un problème. Plus sérieusement, j’ai tout essayé, même certains médicaments légers. 

 

Pour parler du dernier album, Enthusiast, tu n’as pas l’impression que celui-ci est un peu plus sombre, plus structuré que les précédents ?

Je ne peux pas dire. La seule chose que je sais, c’est que j’ai eu quelques soucis, je ne me sentais pas tellement bien et du coup, peut-être que oui, effectivement, c’est quelque chose que tu peux sentir dans ma musique. Le label m’a donné quelque chose comme… trois deadlines, et à chaque fois, je leur disais « non, je dois essayer quelque chose de nouveau » mais à la fin, après deux ans, il a fallu sortir quelque chose. On a donc décidé de prendre ce qui était fini et de le sortir. Et au final, je me sens bien de nouveau, une fois que tout est fini, je peux me concentrer sur la couverture d’album, et toutes ces choses qui viennent après. Et je me sens de nouveau dans une bonne énergie. Une fois que c’est sorti, tu te dis « ha mais ce n’est pas si mauvais en fait » et du coup, l’énergie revient. Ce qui me déprime c’est d’avoir trop d’idées en tête, car à la fin j’en arrive à tout détester, et c’est très mauvais.

 

Il t’a pris combien de temps cet album ?

Je passe mon temps à faire de la musique, du coup, je ne sais pas trop, je sais juste qu’il y a eu un moment où il a fallu que je le termine (rires).

 

Tu as l’impression que ta musique a changé depuis que tu as signé chez Monkeytown Records ?

Non, pas du tout. Je fais ma musique. Bien sûr on est amis, on discute, on se montre des trucs, donc on est connectés mais à la fin, tout le monde fait sa propre musique dans son coin.

 

Et pourquoi tu as signé chez eux ?

Parce qu’on se connaissait depuis longtemps, donc quand ils ont créé le label, ça m’a semblé naturel.

 

Et tu te sens proche d’eux, musicalement ?

Oui, je me sens proche de leur manière de penser, de voir la musique. J’aime l’énergie de Gernot, et son ouverture d’esprit. Szary est quelqu’un de très posé, il est toujours celui qui me dit « ne t’inquiète de rien, continue d’essayer de nouveaux trucs », j’aime son attitude.

 

J’ai entendu que tu étais passionné de vieilles machines, c’est vrai ?

Oui, je collectionne de vieux synthés depuis que j’ai 16 ans, j’ai de vieux orgues, de vieux pianos, que j’ai commencé à m’acheter quand j’ai commencé à gagner de l’argent, j’étais à fond dans la musique des années 1960 et 1970. Mais certaines personnes ont encore plus que moi, c’est une question d’argent et d’espace aussi (rires). Dans mon studio, c’est un vrai bordel, j’ai beaucoup de vieux pianos cassés, parfois sur les brocantes à Berlin, tu peux en trouver pour 10 euros, et à chaque fois je me dis que ça peut être intéressant. Mais ce sont des conneries, c’est juste que c’est esthétique et je n’arrive pas à m’en débarrasser, alors je garde tout.

 

Tu travailles quand même avec des machines récentes non ?

Oui, tu sais avec les ordinateurs, il y a des nouveautés tous les mois, tu en parles avec tes amis, tout le monde suggère plein de choses, tu essaies, tu jètes un oeil…

 

Et autour de toi, tu n’as que des gens qui évoluent dans le monde de l’électro ou pas du tout ?

Non, pas du tout, la plupart de mes amis n’y connaissent pas grand chose, mais ils aiment ce que je fais, enfin certains, car je sais que d’autres n’aiment que moyennement. Tout le monde a des goûts différents en matière de musique, mais j’ai beaucoup d’amis et ils sont toujours intéressés par ce que je fais sur le moment. Ils me demandent toujours de leur faire écouter mes nouveaux morceaux, puis quand l’album sort, je leur en offre un.

 

Comment tu organises ton temps entre ton métier d’artiste peintre et la musique ?

Tu sais, un jour normal pour moi est un jour de boulot : peindre un mur de construction, dessiner pour une commande particulière, aider mon frère sur un chantier… puis quand j’ai assez d’argent, que je n’ai pas besoin de travailler, je m’enferme en studio et je fais ma musique. J’ai besoin d’être tout le temps occupé, je prends plaisir à tout faire, que ce soit peindre un mur à l’extérieur, tu sais, quand c’est l’été, qu’il fait beau, c’est vraiment agréable, ou autre chose.

 

Tu es né à Berlin-Est non ? En quoi ça t’a influencé dans ta vie ?

C’est difficile à dire, car j’ai toujours vécu à Berlin. Pour nous, berlinois, Berlin est juste la ville où l’on vit, je ne sais pas exactement ce qu’il s’y passe. Bien sûr, depuis quelques années, on voit que de plus en plus d’artistes s’y installent, parce que la vie n’y est pas chère. Parfois des artistes connus s’installent ici et on est toujours surpris par ça, je crois que c’est parce qu’il y a de bonnes vibes, de l’espace… Mais peut-être que je raconte des conneries, car je suis vraiment déconnecté de la scène. Je suis sûr que les mecs de Modeselektor en savent bien plus que moi sur la question.

 

C’est bien aussi, non, d’être déconnecté ?

Oui, mais j’essaie quand même de m’intéresser aux choses. Je crois que le point de vue de chacun dépend aussi des gens qui l’entourent.

 

Et il y a un autre endroit, à part Berlin, où tu te sens bien ?

Tu sais, j’ai besoin de mes proches, de ma famille, autour de moi, pour me sentir bien. Du coup, je n’ai jamais pensé à déménager. Bien sûr, quand je suis quelque part, il m’arrive de me dire « oh ici, ce pourrait être bien ». Comme Leipzig par exemple. Quand je suis là-bas, j’ai l’impression d’être à Berlin mais le Berlin d’il y a 15 ans tu sais, il y a beaucoup d’endroit vides et désolés, je trouve qu’il y a beaucoup d’énergie dans ce genre d’endroit. Et j’ai l’impression que plus tu vas à l’Est de l’Europe, plus tu retrouves ce sentiment, à Varsovie par exemple, j’ai entendu que c’était magique. Tout l’Est était bloqué à cause du communisme et maintenant, tout est en train de naître, c’est ce qui fait de Berlin une ville si spéciale je crois.

 

Et tu n’as pas peur, justement, que Berlin ne soit plus Berlin, dans quelques années ?

Si, bien sûr, c’est quelque chose qui me fait vraiment peur. C’est un problème sérieux. Je peux à peine payer mon loyer, les prix augmentent à une vitesse folle. C’est le mauvais côté des choses, car beaucoup de gens s’installent ici et beaucoup de gens qui ont de l’argent ; pour eux, rien n’est cher, du coup, les propriétaires augmentent les prix. Néanmoins, comparé à certaines villes, nous avons encore beaucoup de place, de vieilles rues, de petits quartiers qui ressemblent à des villages..

 

Ton album, tu l’as réécouté récemment ?

Oui, je ne suis pas sûr de tout aimer, mais ça va. Je ne peux pas vraiment dire ce que j’en pense, c’est trop récent, je viens juste de le sortir, je viens de finir d’autres chansons, et j’ai l’impression qu’elles sont mieux que celles de l’album, mais c’est toujours la même chose avec moi, je ne suis jamais satisfait.

 

Et cette chanson, dans laquelle une fille chante en français des paroles surréalistes, elle t’es venue comment ?

Tu sais, je ne peux pas parler français, je ne le comprends pas, mais j’aime l’entendre et j’ai eu l’idée d’avoir du français sur une des chansons que j’avais finies. J’aime bien les vieilles chansons françaises. Une amie à moi, qui a son studio juste au dessus du mien, est passée un jour. Elle m’a dit qu’elle pouvait parler français, c’était l’occasion ! Je lui ai dit « ok on va faire comme si j’étais un idiot de producteur qui aime le français et veut du français sexy sur sa musique« . Elle a tout improvisé.

 

C’est quelque chose que tu pratiques souvent avec ta musique, l’improvisation ?

Oui, pour moi, l’accident est la meilleure manière de faire de la musique. Quand tu fais de la musique, il faut savoir gérer les accidents, ils sont les plus belles surprises. Tout d’un coup, quelque chose se passe et tu te surprends toi même. J’adore. J’adore essayer plein de choses et me surprendre moi même.

 

Tu travailles de la même manière quand tu peins ?

Non, tu sais, peindre, c’est mon boulot, donc quand on peint un mur par exemple, on a déjà tout qui est dessiné à l’avance.

 

Tu ne peins jamais pour toi alors ?

Si, mais je n’expose pas. Je fais de la peinture graphique. Ma petite copine est de Hong-Kong, elle adore le graffiti, on est allés en Chine, à Beijing, j’ai peint là-bas, en Indonésie aussi, j’ai exposé, mais je n’ai pas d’atelier pour peindre, la peinture, je considère plus ça comme mon boulot. 

 

Donc tu peins pour vivre et tu fais de la musique pour… t’exprimer ?

Oui. J’ai toujours pensé que peut-être je deviendrais peintre, vraiment, que la peinture m’aiderait à m’exprimer, que j’exposerais un jour, parce que je connais bien le monde de l’Art… Je pourrais essayer mais… ces dernières années, tout n’a tourné qu’autour de la musique. J’adore faire de la musique, même si parfois c’est un combat interne. Je suis devenu un « studio-addict », j’adore y aller, boire des cafés, essayer de nouvelles choses. Donc voilà, pour le moment, je me concentre sur la musique.

Et tu réagis comment quand tu lis les critiques de tes albums ?

Je suis l’artiste typique, je suis hyper sensible. Tout le monde aime, puis, il suffit qu’il y ait un journaliste, un seul, qui écrive une mauvaise critique, et tout s’effondre. Mais heureusement pour moi, je ne lis que de bonnes critiques (rires).

 

Oui, certains disent même de toi que tu es un génie.

C’est fou non ? Peut-être que le fait que je ne joue que très rarement sur scène nourrit le mystère. Je ne sais pas. Et pourtant, je ne vends pas tant d’albums que ça, ça reste très underground. C’est peut-être pour ça, aussi, que les gens me prennent pour un génie, parce que je suis underground. Tu sais, si je faisais un tube, beaucoup de monde achèterait ma musique, et tu peux être sûr que tout d’un coup, de mauvaises critiques sortiraient dans la presse (rires).

 

Tu as dit aimer les vieilles chansons françaises ?

Oui, l’année dernière j’ai découvert cette chanteuse, comment s’appelle-t-elle déjà ? Lio ! Je ne l’avais jamais entendue avant. J’adore ce qu’elle fait, je me demande pourquoi personne ne m’avait fait écouter ça avant. C’est très différent pour nous, allemands, c’est cool, je ne sais pas ce qu’il en est pour vous français. Ce que j’aime c’est qu’à cette époque, le son français était reconnaissable. Aujourd’hui, tout se ressemble, les productions de musique n’ont plus vraiment de frontières. Je me suis intéressé à la musique populaire suisse aussi, il y a ce mec qui faisait de la musique en 1965 je crois, j’ai trouvé ça complètement fou. Il y a tellement de choses qu’il reste à découvrir, une fois que tu commences à t’y intéresser de plus près, c’est génial. J’ai un ami qui collectionne de vieux disques et il me fait toujours découvrir des trucs fous.

 

Et quand tu étais ado, tu avais une idole ?

Plusieurs. Je ne peux même pas en citer une tellement il y en a. J’étais à fond dans tout un tas de trucs. La seule musique par laquelle je n’ai jamais été trop intéressé est le heavy metal, mais même là, je ne pouvais pas passer à côté de Black Sabbath ou de Led Zeppelin. J’adore Led Zeppelin.

Entretien réalisé par Adeline Journet

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