Petite chevilles pour grandes épaules et talent incomparable, Jeff Mills n’est autre qu’un des pères fondateurs et révolutionnaire de la techno. Oui, rien que ça. Connu à ses débuts à l’antenne de Détroit comme « The Wizard » et considéré par beaucoup comme le DJ le plus rapide du monde, Jeff Mills a plus d’un tour dans sa poche et malgré quelque deux décennies de service, ne semble pas prêt de lâcher ses platines. Il revient vendredi 31 mai à la Machine du Moulin Rouge de Paris, avec « Time Tunnel », une expérience inédite visuelle et sonore de… 5 heures.

 

 

 

 

Oui, 5 heures, c’est ce qu’il fallait pour tenter de faire voyager toute une salle à travers le temps ! Car Jeff Mills fait partie de cette génération où les DJs étaient moins des rock stars que de vrais performeurs. Malgré tout, l’homme ne regrette pas le « bon vieux temps » et reste tourné vers le futur, persuadé que quelque soit la manière dont est faite la musique, qu’importe le style musical, ce qui est important, « c’est ce la musique fait naître chez les gens« . Interview.

On dit souvent que tu es à la musique électronique, ce qu’a pu être Velvet Underground au rock, ou Bob Marley au reggae. Tu en penses quoi ?

Jeff Mills : C’est un compliment très généreux, mais j’ai l’impression d’être très loin de ce qu’ont accompli Velvet Underground ou Bob Marley. Peut-être que je rejoins leur oeuvre dans le sens où je reste convaincu que la musique doit avoir quelque chose d’intéressant à dire. Faire de la musique avec rien derrière, pour moi, c’est du gâchis.

Ton enfance à Detroit, ça a beaucoup joué dans ta musique, ta carrière ?

Jeff Mills : J’ai été très influencé par le fait de grandir à Détroit, où tout n’était à l’époque qu’industrie automobile. Sans arrêt, de nouveaux modèles de voitures sortaient, de nouveaux styles. On connaissait tout des voitures, du design à la mécanique, en passant par la moindre de ses caractéristiques. Je suppose donc qu’en grandissant j’ai appris à faire attention au moindre détail et à toujours garder conscience de ce qui allait venir plus tard, du futur.

Tu peux nous parler un peu de Time Tunnel, le show que tu viens présenter à Paris, vendredi 31 mai à la Machine du Moulin Rouge ?

Jeff Mills : C’est un projet basé sur un concept d’hypnotisme visuel et sonore. L’idée m’est venue en repensant à la série américaine des années 1970 du même nom, Time Tunnel. Ce programme, réalisé par Irwin Allen, n’a pas été diffusé très longtemps, mais les quelques épisodes dont je me souviens étaient assez mémorables. C’est l’histoire d’un projet ultra secret américain sur l’existence d’une machine à remonter le temps qui pourrait renvoyer les gens dans le passé afin de changer le présent, cela, en empêchant les grandes catastrophes du passé, comme la guerre par exemple. J’ai eu l’idée d’utiliser la même structure et de créer une expérience musicale live où serait projeté un simulateur de passage dans le temps (ndlr Time Tunnel) qui transporterait la salle d’une époque à une autre, du passé comme du futur proche, et donc d’un style musical à un autre. De cette manière, Time Tunnel est bien plus qu’une simple soirée. C’est en quelque sorte une séance de travaux pratiques pour mieux comprendre la musique dans son espace-temps.

Et toi, si tu avais la possibilité de voyager dans le temps, tu irais où ?

Jeff Mills : J’essaierais de revenir au temps où notre espèce a été créée afin de voir de mes yeux, d’où nous venons vraiment. J’aimerais voir la planète sous sa forme antérieure, quand l’eau des mers et des océans occupait quasiment toute la surface de la terre.

D’après toi, quelle serait la meilleure chose à faire avec une machine à remonter le temps ?

Jeff Mills : Il y aurait beaucoup de choses à faire, mais je crois que le plus important serait de revenir en arrière et d’empêcher de nuire la personne ou le primate qui a introduit l’esclavage dans les moeurs, le principe de soumission, d’asservissement. Quand je pense à tous les dégâts que ça a fait au cours des siècles… le commerce d’esclaves sur lequel l’idée a débouché, pour n’en citer que quelques uns, par les vikings, les africains, les romains, les européens et tous les commerces qui ont encore lieu à l’heure où je vous parle.

Toi qui est fasciné par l’idée de futur, tu le vois comment, notre futur ? Tu es plutôt pessimiste ?

Jeff Mills : Non, pas du tout, je suis même sans doute beaucoup trop optimiste. Je pense qu’au final, notre futur sera radieux, même si je pense qu’avant de nous rendre véritablement compte de comment préserver la vie au lieu de la détruire, le chemin sera long. J’ai le sentiment très fort qu’au fond, nous ne nous aimons pas beaucoup les uns les autre et du coup, la peine et l’agonie dont nous sommes parfois témoins, n’a que très peu d’effet sur nous. Je crois qu’aujourd’hui, nous devrions réfléchir à comment éviter de reproduire certaines erreurs, comme la guerre, la pauvreté. Je ne suis pas pessimiste vis-à-vis du futur, c’est plutôt le présent qui m’inquiète.

Time Tunnel est un show divisé en 5 séquences, tu l’as préparé comment ? Tu n’es pas stressé de devoir assurer ton set toute la nuit ?

Jeff Mills : Il était une fois un DJ qui était embauché pour jouer toute la nuit (rires), du début à la fin ! Quand j’étais plus jeune et que je mixais à Détroit, il m’est arrivé d’enchaîner des soirées dans différents clubs où j’étais le seul à mixer, toute la nuit. Ce n’est que dans le milieu des années 1980 que certains promoteurs de festivals européens ont commencé à limiter le temps des sets des DJs, cela afin d’avoir plus de DJs sur le line-up et de pouvoir faire plus de pub et donc plus d’entrées. C’est à cette époque, d’ailleurs, que le terme « line-up » a été créé. Pour en revenir à Time Tunnel, chaque heure du show correspond à une année particulière passée ou à venir. Si c’est une année du passé, la musique est programmée en lien avec l’époque. Si c’est une année du futur, j’ai composé une musique spéciale que je jouerai donc pour la toute première fois.

Et tu vas en faire un album, un DVD, de Time Tunnel ?

Jeff Mills : Non, Time Tunnel est seulement conçu pour le live. On ne peut pas correctement capter son atmosphère sur un film.

Tu as dit dans une interview précédente que l’industrie de la musique électronique avait beaucoup changée depuis le temps où toi tu avais commencé. Tu regrettes le bon vieux temps ?

Jeff Mills : Tu sais, le « bon vieux temps » n’était pas aussi radieux que ce qu’il paraît. La musique électronique a fait un long chemin pour en arriver à ce qu’elle est aujourd’hui. Beaucoup de gens qui croyaient en elle, ont beaucoup perdu à force d’essayer de faire de la musique viable pour le public. Nous n’en sommes pas arrivé là par hasard, ça a été très dur, beaucoup de gens se sont dédiés corps et âme et leurs noms n’ont jamais été connus ou même juste cités. Des gens qui ont contribué à faire de la musique électronique une forme de liberté d’expression et ont empêché qu’on la marginalise. Je ne suis pas du genre à vivre dans le passé, je préfère me concentrer sur ce qui vient que sur ce qui a été.

Tu n’as pas l’impression que la musique électronique est de nouveau un peu plus indépendante, avec tous ces artistes qui, comme toi, ont créé leurs propres labels ?

Jeff Mills : De ce que je me souviens, je crois que la musique électronique, au final, a toujours été indépendante. Je ne vois pas cette indépendance comme quelque chose qui vient d’émerger mais plutôt comme la reconnaissance d’un système qui est en place depuis des décennies. Je crois que dans la plupart des cas, les gens sentent qu’ils auront plus de chance de voir leur musique reconnue s’ils se chargent eux même de la mettre en avant. C’est quelque chose que j’ai moi-même ressenti et que la plupart des gens que je connais dans la musique électronique ont ressenti. Je crois que si un gros label avait eu le désir de prendre soin de ma musique, j’aurais continué avec eux mais certaines mauvaises expériences avec ces gros labels en question m’en ont dissuadé.

Tu penses quoi de tous ces DJs qui, une fois sur scène, ne créent pas de musique live, mais pressent juste le bouton « play » ?

Jeff Mills : Je crois que les gens ont eu tort de croire que la technologie allait un jour pouvoir remplacer la créativité et le talent. Mais globalement, ça n’importe que très peu, la façon dont la musique est jouée, parce que demain, elle ne sera plus jouée sur ordinateur, autre chose viendra. Ce qui est plus important c’est ce que la musique communique aux gens et comment elle les fait se sentir. Si le DJ parvient à chambouler les esprits, juste en appuyant sur des touches ou en pressant « play », je ne vois aucun problème à ça. Là où ça pose problème c’est si le DJ lui même pense être un génie, simplement en appuyant sur « play », c’est qu’on l’a induit en erreur, à un moment ou à un autre.

Ta musique est très liée à la musique classique depuis quelque temps. C’est quelque chose qui a été une grande influence dans ta vie ? Tout autant que le jazz ?

Jeff Mills : J’imagine que pour la plupart d’entre nous, nous avons grandi avec des programmes TV et des films dans lesquels la musique classique avait un grand rôle. Mon lien avec le classique n’est pas aussi profond qu’avec le jazz ou le blues mais il est tout de même important. Les deux styles procurent des émotions fortes et au final, pour moi, qu’importe le style musical, ce qui est important, c’est ce que la musique fait naître chez les gens.

Entretien réalisé par Adeline JournetCrédit photos :

Chill O. et Nestor Leivas