Cocorico ! Grâce à Dieu le coq français a toujours du style derrière une MPC…

Après la pure deep house de Pepe Bradock ou Troublemen, cette fois Faster Jay aka Michael Darmon et toute sa fine équipe du label Kif nous font grave kiffer les productions hip hop sans limites des vibrants Jazz Liberatorz? un petit miracle de talent et d’intégrité? le sursaut inespéré d’une vieille garde underground qui se meurt peut-être ces derniers temps (du moins aux yeux du grand public) mais qui ne se rend pas ! Au grand jamais !

Car comme disait Martin Luther King: « Yes, the truth will set you free ! »

Libres les Jazzlib’? inconnus de la majorité? pourtant pour ceux qui savent ils représentent carrément ce qui sonne le mieux en terme de boom bap à Paname.

Un trio hors normes de beatmakers extraordinaires : Lilian aka DJ Damage, la dame âgée… le patriarche qui parle comme Audiard, le gentil géant créole Dusty et dernier mais non des moindres? Madhi le sage et ses lunettes? tous les trois purs produits du 77… Meaux-town !

Jazzlib’… un son hip hop d’une deepness grandiose digne de Pete Rock, Madlib ou 4 Hero… une approche subtile s’imprégnant des classiques pour en restituer la quintessence tout en se réinventant sans cesse. Un grain fin venu d’un autre âge pour une musique intemporelle aux profondes influences jazz (notons de surcroît l’apport aux claviers sur certains morceaux des deux Olivier, vieux loups de studios qui groovent sévèrement : M’Sellem et Portal). Un groupe d’amis qui prend son temps pour mûrir en se situant à contre-courant des produits de masse et basse consommation éphémères… à l’image ce premier album d’une classe rare invitant la crème de la crème du hip hop US soulful et indépendant.
Suite à leurs prestigieux maxis égrainés depuis cinq ans sur Kif avec au mic Wildchild, Aloe Blacc etc… ils ont conviés pour parfaire cet opus des personnalités tout aussi charismatiques en adéquation totale avec l’esprit Jazzlib tels T-Love (leur amie, sublime poétesse qui a posé ses valises à Paris après Detroit, Londres et Oackland), Fatlip (ex-Pharcyde), Sadat X (Brand Nubian), Captain Buckshot (Blackmoon) ou encore la gracieuse Lizz Fields (qui se pose délicatement sur le divin « "Speak the Langage" »… une ballade soul jazz qui constitue l’apogée de ce disque de rêve). Retour aux sources à Meaux-town avec la famille Jazzlib’…

90bpm : Comment vous êtes-vous rencontrés ?

DJ Damage : D’abord j’ai connu Benoît alias Madi (il a pris ce nom depuis qu’il s’est convertit à l’islam NDA). Il venait à Radio RM7, l’antenne locale de Meaux où j’avais une émission avec mon pote JD.
Madi : A l’époque je venais avec mon groupe de rap français pour présenter nos sons…

90bpm : Ca s’appelait comment ?

Madi : Underground Productions… très original ! (rires)

90bpm : Puis après tu as bossé avec Dusty…

Madi : Oui on faisait des prods pour des gars du coin comme Mystik, Ritmo, Arco (le héros du film « Ma 6T Va Craquer » NDA) etc…

90bpm : Vous étiez proches du réalisateur Jean-Pierre Richet et toute sa bande (également originaires de Meaux) ? Au point de vouloir faire la révolution avec eux ?

DJ Damage : Cercle Rouge…(rires)
Madi : Tu nous demandes si on adhérait à leur trip ?!
Dusty : Déjà il faudrait savoir si eux mêmes ils sont dans leur trip ?! (rires)
DJ Damage : Tout ce que j’ai à dire là-dessus c’est que mon père était communiste et en allant en Russie dans les années 60 il a été guéri !
Madi : C’est une idée généreuse. Une bonne idée mais l’humain n’est pas forcément bon.

90bpm : Je pense que ça reste envisageable…

Madi : Pourquoi pas, dans une idée communautaire… c’est peut-être plus possible en Amérique du Sud où ils appréhendent peut-être plus simplement cette notion de partage…

90bpm : Tout est possible (le pire comme le meilleur d’ailleurs). Mais revenons au berceau de la soul à la Jazzlib, Meaux-town. Il y avait aussi DJ Pone (l’élève, le fils spirituel de Damage qui a fait la gloire du quartier en devenant champion du monde de scratch, star du turntablism puis de l’electro à visage humain à travers son groupe Birdy Nam Nam NDA)…

DJ Damage : Bien sûr. Mais pour revenir aux débuts, venant quant à moi de la première génération j’ai connu le hip hop dans la rue. Comme j’étais un des rares dj’s à l’époque je traînais avec les boss dans la cité. Puis en 1984 j’ai délaissé un peu tout ça en commençant à mixer en club. Evidemment le hip hop est toujours resté en moi puis c’est par le biais du scratch que je m’y suis passionné à fond. Notamment en passant du temps avec Crazy B (autre figure tutélaire du hip hop et du dj’ing hexagonal depuis une bonne vingtaine d’années et pour longtemps encore. Monsieur Crazy B qui est à présent au sein de Birdy Nam Nam avec Pone, Little Mike et Need. Dans la famille Nam Nam après le fils je voudrais le père… NDA). Et donc avec Crazy B en étant juge dans des compétes à force de gueuler que ce n’était pas comme-ci ou ça qu’il fallait mixer on s’est dit : nous on va faire mieux. Et on a donc formé une équipe. On a eu un bon échange. Et en présentant ce show à deux on a rencontré Cut Killer qui se trouvait dans le jury. Avec lui aussi la vibe a été bonne alors on a décidé de monter (le super groupe hexagonal de dj’s du début des années 90 NDA)… le Double H

90bpm : Une dream team aux platines qui a posé les fondations de toute une génération hip hop dans notre pays. Puis tu es retourné petit à petit dans l’ombre… pour former une dizaine d’années après Jazz Liberatorz. Alors, comment ça s’est passé cette association entre vous trois ?

Madi : On bossait ensemble Dusty et moi avec tous les groupes du coin qu’on t’a cité tout à l’heure. Aussi avec Futuristik, le groupe Malédiction du Nord et LAME de RAZWAR. On allait s’approvisionner en samples chez Lilian et à force de kiffer les mêmes disques l’idée de mettre nos énergies en commun est venue naturellement. C’est la passion du rap et l’apport du jazz qui nous a réunis.

90bpm : Vos premières sorties datent d’il y a quatre ans environ?

Madi : Non, plutôt cinq ans et quelques.
DJ Damage : Avant on a du végéter un peu avant, peut-être un an ou deux.

90bpm : Et toi Lilian tu as peu sortis de disques par le passé ?

DJ Damage : Non très peu. Avant Jazzlib j’avais juste fait quelques breakbeats de ci de là et les compiles Groovy Train à la période acid jazz.

90bpm : Sans être trop nostalgique ou rétrograde on constate que cette essence du rap empreint de jazz a beaucoup disparue par rapport à l’âge d’or du boom bap. Surtout à la vue du mainstream ou seules quelques exceptions comme De La Soul ou The Roots réussissent parfois à sortir la tête de l’eau trouble du marasme qu’est l’industrie du disque actuellement…

Madi : C’est vrai mais il y a tellement de raps différents que la scène jazz rap existe toujours d’une façon ou d’une autre et sous diverses incarnations. C’est sur qu’en général on préfère le grain des vieux disques mais il ne faut pas être passéiste pour autant

90bpm : D’autant qu’il existe encore et toujours du très bon son en cherchant bien… mais tout le monde n’a pas le temps ou le réflexe de digger (de creuser). Du coup cette vibe se fait plus rare. C’est moins exposé dans le mainstream en 2007 (tout médias confondus – à l’exception notoire du net – c’est à dire le grand circuit radio, tv, presse écrite). Souvenez-vous de la belle époque où presque tous les nouveaux sons hip hop qui sortaient étaient vraiment trop mortels !

Madi : Oui c’est clair mais au delà du pouvoir oppressant du marketing sur la création et la consommation c’est aussi une histoire de cycles. Si 50 cent se met demain aux ambiances jazz ça peut cartonner et tout le monde le copiera le sur-lendemain.

90bpm : Ok mais en ce moment on a un peu l’impression que le marché est scindé en deux, les indés et le reste qu’on qualifie au mieux de mainstream ou au pire de putassier.

DJ Damage : Tu sais en fin de compte on a peu de prise sur ça à notre niveau. Tu fais ton truc et si ça mord à l’hameçon c’est cool. Il suffit que quelqu’un choisisse un de tes sons pour une pub et ça peut créer un engouement…

90bpm : D’ailleurs plein de producteurs se reconvertissent là-dedans..
Madi : L’ habillage sonore…

DJ Damage : C’est clair que j’ai beaucoup de potes ingénieurs du son qui mangent avec ça !

90bpm : Et vous alors ? L’argent facile ça ne vous a jamais éblouis ?

DJ Damage : Non mais à force de faire nos trucs à notre façon on a finit par en manquer (de l’oseille NDA)… alors maintenant on en veux ! (rires)

90bpm : Et le rap français alors, ça ne vous tente pas ?

DJ Damage : On ne dit pas non mais chacun son truc…
Madi : Par exemple on apprécie ce que fait Oxmo. Mais en l’occurrence ce projet Jazzlib est assez international. Et c’est un kif personnel d’enregistrer un mec comme Buckshot.
Dusty : Pour autant on est pas fermé…

90bpm :  Vous n’avez pas fais en sorte de contacter des rappeurs d’ici (s’exprimant dans la langue de Molière plutôt que dans celle de Shakespeare)?

Dusty : Mais si pourtant… même si au final ça ne s’est pas fait! Mais qui t’as dit ça ? Tu m’as l’air bien renseigné…


90bpm : Non, je vous pose la question…

Madi : Notre principe c’est qu’au départ on fait des musiques et après seulement on se demande à qui ça pourrait convenir…
DJ Damage : Et on peut dire que pour cet album on a eu de la chance que ça se passe si bien avec les ricains. Tu comprends il faut que le son corresponde au flow. Disons que le son amène le rappeur. Donc si on trouve un son qui nous inspire pour tel ou tel mec on essaye de voir si ça peut coller…

90bpm : J’imagine que même s’il y a plein de bons rappeurs en France vous n’avez pas forcément le réflexe de penser à eux. Où par ailleurs on ne les connaît pas forcément…

Madi : Exact, c’est juste qu’on y a pas toujours accès…

90bpm : En tout cas bravo les gars ! Quel bel exploit que d’avoir réunit un tel casting pour nous offrir enfin votre superbe premier album ! Un pari d’ores et déjà réussi à la gloire du hip hop et du jazz qu’on aime…

Madi : C’est un kif !
DJ Damage : Et notre musique, le rap comme le jazz, n’est pas pauvre en France. Mais cette idée globale que s’en font la plupart des gens a finis par le ghettoiser. Pourtant c’est un truc universel présent dans toutes musiques mais plus encore dans celle-là… ça sort des tripes, ça vient de l’âme… et c’est ce qu’on essaye d’exprimer à notre tour.

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