Enthousiaste et dansant. Déroutant voire effrayant. Emu jusqu’aux larmes. Rare de retrouver ces différents univers d’émotions sur un même disque avec à chaque fois une prodigieuse exactitude dans le ton employé. Challenge difficile qu’a reussi avec talent James Delleck qui a pris le temps de parler ici de chacun des morceaux de son EP et plus largement de ce qu’il entend exprimer et faire partager à travers son travail d’artiste.

 Acouphène EP. Pourquoi pas un maxi ou un album ?

Normalement je devais sortir juste un maxi de "C’est in" (c’est pour ca qu’il y a plusieurs versions du morceau sur le EP) ce EP est le grossissement de ce maxi qui n’a pas pu exister car on n’a pas eu le sortir ni l’opportunité financière de le sortir à temps. Kerozen ayant signé une distribution chez Wagram, on a eu l’opportunité de gonfler les titres et de pousser jusqu’à un EP.

Acouphène, pourquoi ce titre ?

Y’a cette sensation quand on rentre d’une soirée avec des petits sifflements qui ne s’arrètent pas et quand a encore dans la tête quand on se couche. L’acouphène c’est ça mais de façon chronique, persistante comme prisonnier dans l’oreille interne. C’est un terme sonore qui correspond au côté dérangeant, voire même irritant que je voulais donner au EP.

Le rôle de l’intro et de l’outro

Pour que le EP ne donne pas une image de morceaux dispersés, mis les uns après les autres juste par simple remplissage, j’ai pensé donner une cohérence en mettant une intro et l’outro. Je voulais faire rentrer l’auditeur dans une spirale sonore comme dans la spirale de la pochette, ça fait partie de l’univers artistique que j’essaye de créer.
Pour l’outro, j’accorde beaucoup d’important à la conclusion d’un texte, la dernière phrase est hyper importante quasi primordiale. J’ai cette cette manie de travailler la derniere mesure, la dernière phrase, le dernier mot. Le début c’est ce qui va accrocher celui qui écoute et la fin va faire que la personne va rester sur une bonne expérience, donc pour l’intro et l’outro c’est exactement le même shéma que j’applique à mes titres mais sur un format EP. L’intro commence par une atmosphère trés dark, avec comme un vinyl qui s’accèlere pour arriver à sa vitesse définitive avec cette impression d’un lancement musical. Et puis les enfants m’introduisent en quelque sorte en disant "c’est James Delleck" et comme une boucle on retrouve ses enfants sur l’outro disant "mais c’est quoi ce truc? c’était James Delleck".
L’outro est importante car elle te fait rester un petit peu sur ta fin. Une conclusion tout en étant une ouverture sur les prochains projets. Ca reste en suspens dans cette ambiance "Lynchienne" comme le nom de l’outro, un peu comme dans les films de David Lynch où tu peux jamais avoir un avis tranché, tu restes toujours sur le fil du rasoir en te disant "Y’avait quoi à comprendre?Est ce que j’ai bien compris?" Et si ton voisin a compris autre chose c’est pas grave, les portes sont ouvertes à de multiples interprétations. Et j’ai une façon visuelle de voir la musique et les textes, d’où ce petit clin d’oeil à David Lynch et à son un univers ambigu, trés trés recherché au niveau de l’image, des couleurs, la façon de filmer où tout est ciselé; je suis un peu perfectionniste moi aussi, tout est à sa place dans ses films malgré la bancalité qui peut transparaitre de l’ensemble au premier abord. J’ai essayé d’amener humblement à ma manière cet aspect d’étrangeté comme on peut le retrouver dans ses films.

Un film de David Lynch qui t’a marqué ?

Je ne suis absolument pas un cinéphile invétéré mais s’il y a un film sur lequel j’aurai vu mon outro ça serait "Lost Highway". Ceux qui l’ont vu sauront sûrement de quoi je parle quand je trouve ce film particulièrement destabilisant et assez perturbant.

La présentation du personne insoumis sur "Mais c’est qui?", "Incompris comme un poème en sanskrit". Incompris par qui ?

Je parle de la socièté en règle générale forcément. Quand on voit des gens aller se battre à Gènes pour un beau combat mais qui reste incompris et qui est aujourd’hui un début. Fight Club c’est pas aujourd’hui c’est dans 10 ans. 10 ans pour se battre pour des idées humanistes, écologistes que j’estime nobles pour en revenir au terme que j’emploie dans le texte. M’inscrivant dans cette lignée de pensée humaine, certains diront néo arnarchiste, antimondialiste mais j’aime pas trop ces termes anti/pro/néo…je dirais toujours simplement être normal et humain.
Pour la musique, c’est nettement plus marqué, c’est clair que je ne suis pas à la mode, que la musique que l’on fait n’est pas à la mode, ne le sera pas encore, mais c’est une bagarre, une lutte, on fait fièrement du hiphop, du rap. C’est ma base et ma culture et malgré les cheveux sur ma tête qui ne sont pas le stéréotype du rappeur je me revendique comme cela en étant conscient qu’il va falloir pousser les murs. Pour l’instant c’est clair que j’ai l’impression qu’on est incompris.

James Delleck, artiste engagé comme un Manu Chao ?

Les cases c’est le truc dont j’ai le plus horreur. Surtout quand on le veut pas. T’es dans un bac de musique, donc tu es marqué, dans cette façon de marquer y’a une limite, mais les gens poussent le vice a te coller des étiquettes qui sont totalement désuètes comme rap conscient….

Quel pourrait être le mouvement pour lequel tu ferais un morceau ?

J’ai une grande méfiance par rapport aux groupes qui défendent les idées de personnes, mais si l’on parle de cause en étant général je dirais l’écologie. C’est beaucoup plus important qu’on veut nous le faire croire. "on me trouve rebelle comme le bio face à l’omc" ce courant anti-mondialiste qu’on a pu voir à Gênes pourrait faire partir des choses auxquelles je serais sensible. Il faut que les gens qui nous gouvernent prennent conscience que s’ ils continuent une politique élitiste y’aura des Actions Directes des Bandes à Bader comme dans les années 70. La musique est déjà un engagement et j’essaye d’y mettre quelques opinions qui me tiennent à coeur.

"Je suis de ceux qui pêtent leur format" dis tu sur le même morceau.

Je pensais à la musique en disant ça tellement c’est marqué. On est plusieurs à être victimes de format. paraître hors format parce qu’en fait ça ne l’est pas. Je pense en priorité aux gens qui m’entourent La Caution, TTC et les gens qui gravitent autour. On ne ressent en aucun cas de l’amertume, on se dit simplement qu’il faut s’imposer par nous mêmes, les punks se sont imposer comme ça. Si ça se trouve on deviendra des néo-punks, qui sait?…

James Delleck"Enfants de Vitry". Ville qui n’est pas anodine dans l’histoire du rap français…

Si je n’étais pas né à Vitry je ne serais pas ce que je suis. J’aurai pu naître d’une autre mère, je pense que je ferais quand même du hiphop tellement l’atmosphère de cette ville m’a marqué et influencé. A l’époque où les banlieues dansaient sur la funk, à Vitry existait une atmosphère omniprésente de hiphop, le break dans les MJC, et puis le rôle de certaines personnes qui étaient de Vitry comme Lionel D, EJM, le tout mélangé à la vague de Radio Nova 89/90. C’était une voie presque tout tracée pour moi, à l’époque, du moins à Vitry, c’était impensable de faire autre chose que du hiphop. Y’avait une touche qui peut paraître aujourd’hui désuète avec l’argot de Vitry, le veul, que les Little Mc’s avaient fait connaître dans leur album. Ca avait vraiment contribué à créer un état d’esprit, les gens ont toujours besoin d’avoir le sentiment d’appartenir à quelque chose.
"Le reverbère", qui n’est pas sur le EP est en fait le morceau, où d’une façon détournée, je parle de la banlieue à ma façon. En fait ce morceau n’est pas sur le ep parce que je voulais au début que ce morceau n’existe que sur scène, je m’étais dit que les gens ne devaient pas venir pour rien et seulement écouter ce qu’il y avait sur le disque, je voulais apporter quelque chose en plus qui suscite de l’intérêt comme ce morceau inédit pour la scène. Mais ce morceau marche tellement bien sur scène, je me dis que je le mettrais peut être sur un album futur mais ça sera de toute façon un morceau live pour garder cette atmosphère.

Deux morceaux instrumentaux, "Hutch 70" et "La bulle".

Avec Hutch 70, j’ai voulu raccroché des univers à priori complétement différents que sont les sonorités chaudes des années 70 et ses guitares et la drum’n’bass.
Quand à "La bulle" c’est peut être plus quelque chose qui se ressent, en tout cas si ça marche comme je veux le morceau doit te donner l’impression d’être dans une bulle de savon et de flotter sans penser à rien, une sorte de vide, tu te sens protégé, sans être dans un cocoon hermétique, juste une bulle transparente dans laquelle tu te sens bien j’ai essayé de retranscrire cette ambiance avec du xylo et des notes dispercées ça et là.
J’ai toujours fait des sons et je n’arrive pas à m’exprimer que par des textes ou que par des sons, il me faut la présence des deux élements. Ce morceau n’est pas fait pour être rappé, je le vois comme une réalisation artistique. J’ai commencé à rapper à 15 ans, la production à 18 ans car en fait trés vite j’ai été saoulé de ne pas avoir ce que je voulais comme instru chez les autres, il a fallu un peu de temps pour me procurer du matos, les gens ne se rendent pas forcément compte du certain sacrifice que c’est de s’acheter du matos au début. Et depuis mon matériel pour travailler les productions s’est étoffé, grâce à plusieurs "combines". Il y a ce qu’on appelle des éditeurs qui sont des voleurs et qui te prennent la moitié de ce que tu rapportes mais qui te donnent de l’avance en contrepartie ce qui permet de t’équiper. Et puis tu as la possiblilté de faire des projets musicaux à côté qui n’ont rien à voir avec le rap et qui te permettent de signer au coup par coup des contrats avec des maisons de disques où tu peux gratter des avances ou des primes matériels c’est à dire que tu deales une somme avec la maison de disques, tu ne vois jamais l’argent mais tu vas dans les magazins de matos et tu as une certaine somme que tu peux dépenser directement là bas.

Tu travailles avec quel matériel aujourd’hui ?

Pour le matos j’ai un JV1080 Roland, un expender que j’utilise plutôt pour des projets annexes au hiphop. Je travaille toujours avec mon premier sampler Akai S950 le premier sampleur 12 beats, granuleux qui sert pour les rythmiques et puis j’ai aussi un gros S5000 qui m’apporte de la mémoire en ram, de la stéréo, des filtres beaucoup plus performants et j’utilise enfin un Mac et comme logiciel Cubase et Logicaudio.


Le morceau"Radio Libre"… "comme Nova d’antan"

L’époque Dee Nasty, Lionel D, radio Nova c’est une époque qui a marqué tous les gens qui l’ont véçu. C’est une forme d’hommage car ils se sont tapés le sale boulot quelque part, à l’époque il n’y avait absolument rien en hiphop en France, ils ont vraiment défriché et posé les bases.
Aujourd’hui y’a jamais eu autant de hiphop, le hiphop n’a jamais vendu autant, et pourtant le hiphop n’a jamais été autant uniforme en France. Une même teinte, une même couleur. Les petits groupes qui essayent de sortir des formats imposés par les radios n’arrivent pas du tout à se faire entendre. Il n’y a pas de liberté plurielle actuellement dans les radios et ce,quelque soit le style musical. J’ai écouté Générations quand à l’époque les studios étaient à côté de chez moi à Vitry, on squattait souvent là-bas et c’est vrai qu’à ses débuts Générations a eu cette volonté d’être le contre courant, c’était radio libre. Je pense au tout début avec Mark avant même son émission Original Bombattack. Mais même cette émission a d’ailleurs eu son rôle à jouer à l’époque avec toute la vague Oxmo Puccino, Time Bomb qui s’est fait connaître.
Mais maintenant c’est difficile d’écouter autre chose. Tout est pareil partout. Sur chaque radio. Je ne parle même pas en terme de qualité parce que je ne veux justement pas utiliser les mêmes termes que nos détracteurs, je ne dis pas que c’est de la merde, je suis conscient qu’il en faille pour tous les goûts, il faut un rap pluriel, je n’ai rien contre Puff Daddy moi je n’aime pas du tout mais il représente quelque chose dans le spectre hiphop, il fait parti du hiphop quoique disent ses détracteurs. Mais ce qui arrangerait tout le monde c’est que les cousins éloignés de la famille en l’occurence nous, soit mis de côté à défaut de rentrer dans le rang… Nous on est tolérant, on aimerait que les gens le soit également à notre égard et à l’égard de notre façon de faire du hiphop. Curieux que ces gens, à qui on ne prend pourtant pas de part de marché, soit si irrités par notre démarche…
Skyrock s’est acheté une pseudo crédibilité en ayant des émissions comme BOSS qui sont bien mieux que ce qui passe la journée. Si Skyrock en est à acheter de la crédibilité c’est qu’il se passe quelque chose. S’ils ne peuvent plus tenir simplement avec cette autogestion et leurs propres animateurs et qu’ils font appel à des dj professionnels qui consacrent leur vie depuis des années au hiphop, c’est peut être le symptôme du début de la fin pour cette radio. Il ne faut quand même pas oublier que cette radio s’appelle SkyROCK.

En parlant de Skyrock, il y a deux versions de "Radio libre". La version sur le EP diffère de celle sur la mix-tape Virus.

Le morceau "Radio libre" avec été fait au départ pour la mix-tape Virus (sorti par D’Oz l’année dernière ndlr). Le moment où je dis"Fuck Sky" dans le morceau sur la mix-tape a été juste remplacé par le jingle "Skyrock". J’ai modifié non pas pour édulcorer, mais être plus efficace, plus fin car je trouvais ça un peu bourrin le "fuck Sky".
Mais la grosse différence c’est qu’il n’y a plus l’intro du morceau comme sur "Virus". En aucun cas on ne s’est auto-censuré, il y a des comiques qui sont bien plus diffamatoires que nous avec notre petite intro dans laquelle on les faisait passer pour des taffioles qui ne connaissent rien à la musique, ce qui est peut être exagéré, quoique…
En tout cas on a pas pu mettre l’intro parce qu’on entend en fond sonore Slim Shaddy et après m’être renseigné il est apparu impensable, vu qu’on a un éditeur, de mettre l’intro avec ce morceau d’Eminem pour des questions de droits. En laissant cet intro on prenait le risque que le disque soit retiré des ventes.
C’est clair que ça m’a fait chier mais je voulais pas la refaire, ça avait été fait dans la fraicheur de la mix-tape. Je voulais pas la refaire pour le EP en me disant que ça pourrait être moins bien, d’où l’utilité des mix-tapes sur lesquelles finalement on peut se permettre des choses qu’on ne peut pas se permettre sur des albums. . Et puis ça fait une exclusivité pour Virus.
On découvre le Jouage sur le morceau, il fait parti du groupe Hustla (avec Grems aka Super Micro, ndlr). Il est de Vitry comme moi, on se connait depuis trés longtemps, on s’est perdu de vue et puis quand on s’est revu il y a 4/5 ans on a vu qu’on avait les mêmes goûts, les mêmes envies, les mêmes frustrations. On s’est donc naturellement bien entendu. Il m’accompagne sur scène comme back et en featuring. Pour "Radio libre" c’est une co-composition Le Jouage et moi. Il n’y a qu’avec lui que j’arrive à bosser les productions car c’est assez compliqué de bosser à deux pour des instrus. Il a ramené le sample de départ de clochette, on a tapé le beat ensemble, grosse caisse, caisse clair, c’est venu assez naturellement et puis aprés je me dis "tiens si on ralentissait et accélerait le beat en faisant pareil avec nos voix". Ca c’était ma petite pierre apportée à l’édifice. J’avais déjà vu des américains faire ce genre de trucs comme LONS (Leaders Of the New School, le premier groupe de Busta Rhymes, ndlr) où sur scène le dj n’arrêtait pas de faire des ralentissements et de repartir, après y’a eu je crois un morceau d’ Alkaholiks, où le beat et le flow étaient trés lents puis allaient trés loin dans les bpm, et puis le génial MF DOOM…
Techniquement c’est dur car on a voulu pousser le vice à ralentir les voix en réel sans ajout de machine comme vous pourrez vous en rendre compte en live.

Le morceau le plus dérangeant du EP: "Antéchrist", où celui qui n’aurait pas du naître…

C’est encore une fois l’ambiguité David Lynchienne que j’ai essayé de dégager de ce morceau. Je ne dis pas que tu peux y comprendre ce que tu veux parce qu’il y a quand même une trame bien marquée, on y parle de quelqu’un qui a de gros problèmes psychologiques c’est le moins qu’on puisse dire, et pendant tout le morceau tu entends ses pensées. Le morceau n’est pas lié à la religion en tant que telle, même si j’utilise des mots du champs lexical religieux, démon, prètre, ange…mais le sujet d"Antéchrist" se pose la question et se demande si c’est lui qui s’invente cette folie où s’il est manipulé par le mal, le démon….La folie et la paranoïa, ce dédoublement en deux êtres c’est quelque chose de super abstrait et d’après les quelques renseignements que j’ai trouvé, ça reste un mystère. Même si tu les prends pour des fous, eux le vivent comme une réalité et en sont conscients. D’ailleurs allez voir "Un homme d’exception", un trés bon film parlant de la schizophrénie, l’importance que ça prend dans ta vie et le fait que ça te paraisse si réel. J’ai voulu essayer de rentrer dans ce personnage et de donner un sens également en disant qu’il n’était pas devenu comme ça sans raison d’où ma phrase "Personne ne m’a aimé alors pourquoi devrais je aimer les autres?’ ou une autre phrase ou je fais allusion à travers ses propos à un fait divers où un bébé avait été retrouvé par les éboueurs à St Denis dans une benne à ordure, la mère avait balancé son bébé par le vide ordure…

On entend d’ailleurs des extraits d’un reportage au début et à la fin du morceau. J’avais fait le morceau avant le reportage et au moment ou j’ai commencé à bosser le truc, je mate ce reportage sur Villejuif, à côté de chez moi, sur une unité dans laquelle on garde les individus les plus dangereux. La directrice parle exactement de ce dont je parle dans le morceau. Ces voix apportent également une dimension et tu ressors du morceau encore plus dérouté et perplexe.
Artistiquement le but était que le son soit le plus dérangeant possible, d’où ce violon désacordé, trés nappé, qui s’enchaîne avec quelques voix trés deep, trés dark et surtout un beat en 5 temps hyper difficile à appréhender et qui n’existe que dans les musiques comme la Polka. Ca faisait longtemps que je voulais explorer autre chose que le beat à 4 temps. Ca change tous tes repères. C’est beaucoup plus facile de rapper sur de la dru’n’bass que là dessus. La drum’n’ bass c’est juste un beat à 4 temps où le bpm est multiplié par deux. Un morceau rap à 90bpm passe à 180 bpm en drum’n’bass. Mais là sur un beat à 5 temps, même l’auditeur n’a plus de repère, au début on bouge la tête, et puis après on est perdu. Je suis curieux de voir comment les gens vont l’appréhender, et comment je vais bouger dessus en live. Ca va être destabilisant aussi bien pour moi que pour le public.

Niveau texte, on peut parler d’une performance d’acteur sur ce morceau

Ca reste rappé, l’interprétation est cassé par mon flow mais on peut parler d’une performance d’acteur au niveau de l’écriture car t’es complétement obligé de te mettre à la place du gars, de sa folie. Tu ne peux pas y aller en nuançant et je me suis retrouvé à sortir des trucs que je n’oserais pas sortir ou même penser une seule seconde comme quand le gars dit qu’il aime entendre craquer les cages thoraciques d’enfants…


Aucune de tes productions ne se ressemblent, quels sont tes influences ?

Je prends ca comme un compliment car c’est le gros défaut de beaucoup de producteurs actuellement. Au niveau de l’inspiration ça peut être un texte, un film, une connerie de talk show, un sample, un mot……après musicalement j’ai envie de citer Aphex Twin qui est pour moi un génie, bien au delà de la musique électronique. C’est un mec qui m’a permis de beaucoup m’émanciper au niveau musical, de me débrider complétement quand j’étais plus renfermé dans un truc un peu plus hiphop primaire.
Il destructure ses sons, il est trés fort, c’est un technicien hors pair, le charley là la répétion là, tout est à sa place pour une raison bien précise. Du côté artistique j’essaye d’être le plus ouvert possible mais le concernant, plus qu’un album c’est son image, sa carrière, une sorte d’aura que je retiens, les gens ne se rendent peut être pas compte à quel point c’est énorme.
Sinon je n’ai pas de culture funk, ma culture c’est le hiphop. Public Enemy, Run DMC, Eric B and Rakim…au niveau du flow, ma première grande claque a été Redman et son premier album, et puis j’étais fan de Black Sheep, des LONS à cette époque j’ai commencé à prendre conscience que ça allait devenir difficile de tenir le cap vu le niveau de ces mecs là, et que si je voulais avoir un niveau il fallait s’y consacrer sérieusement, ça ne pouvait plus être un passe-temps.
Plus près de nous, Company Flow nous a quand même tous bouleversé,cet album a centralisé une telle liberté artistique. Dj Fab avait ramené des sons d’eux en white label et ce qui est marrant c’est qu’avant même de savoir que c’était Co-Flow j’avais posé sur un de leur son pour une mix-tape de Fab et que j’avais trouvé leur production énorme.

Le morceau le plus beau. "Le sourire".

C’est pas rappé. C’est un poème interprété. Ca faisait longtemps que je voulais faire un piano voix. J’avais trouvé beau de faire un truc sans rythmique, ça peu paraître absurde mais ça me paraissait normal dans mon monde à moi de faire un morceau sans beat, juste accompagné d’un piano. L’écriture du morceau était assez étrange, ça s’est fait non pas dans un état d’écriture automatique, ça ferait un peu trop mystique mais bon quand t’écris ce genre de texte tu es dans une ambiance vraiment particulière. J’ai jamais véçu la mort et là j’incarne un grand père sur son lit de mort, je me suis senti vraiment à la place du grand père en écrivant ce morceau, il y a eu une réelle émotion au moment de l’enregistrement du morceau en studio. La mort est tellement un sujet tabou, tu ne penses qu’à un trou noir, c’est trés dérangeant, une idée que t’essayes de chasser au plus vite de ton esprit. Au final c’est peut être un des morceaux dont je suis le plus fier. J’y ai mis une réelle et immense sincèrité; y’a rien à comprendre juste écouter les paroles, les images qu’elles dégagent et ce piano qui accompagne au mieux le texte…..


Tu t’imagines rappeur à 50 ans ?

Dans la musique oui j’espère mais rappeur, non, je pense qu’il y aura des gens qui le feront mieux que moi à ce moment là. Je ne veux pas me retrouver m’obstinant à m’accrocher à mon bout de viande. Dans la musique j’espère que je continuerai d’une façon ou d’une autre à faire passer des idées c’est ça le plus important. Quand je pense au hiphop, je pense au morceau "The message" de Grandmaster Flash, ce titre n’est pas innocent et a un sens, les gens l’oublient parce que les messages développés par le hiphop français c’est trop souvent pour dire que " la vie est pourrie etc..".et après? le problème dans le rap français c’est qu’il n’y a quasiment pas ce " après donc.." J’espère qu’on pourra apporter par nos morceaux un "et après donc…."

Tu apparais trés attaché par la façon d’appréhender la scène.

J’essaye d’apporter quelque chose d’un peu différent, surprenant. Comme sur "Le réverbère" où je m’asseois avec mon clavier. Et puis JP le guitariste est également là sur scène pour donner cette touche live. Je ne concois pas qu’un groupe fasse exactement ce qu’il y a sur le disque. je trouve ça pourri par exemple que Céline Dion fasse exactement la même chose que sur son Cd, pas une émotion en plus ou en moins c’est ce que j’ai ressenti quand je suis tombé sur un de ses concerts à la télévision. La perfection ultime sans âme, c’est trop propre, trop pareil. Ca m’a poussé à me dire qu’il fallait absolument que j’apporte sur scène quelque chose en plus que sur le disque, à tous les gens qui payent pour venir voir un concert. Loin d’être des"clients" je les considère presque comme des militants, des gens qui viennent me supporter puisque la plupart du temps le public est communicatif. Donc tu ne peux pas une seconde te foutre de leur gueule, tu te dois de faire de ton mieux même si t’es mieux certains soirs que d’autres. Tu te dois d’amener une autre optique et j’essaye de faire vivre le plus possible la scène et d’avoir le rapport le plus franc et le plus sincère avec le public. Je parle de la même façon à ma mère, à mes potes que sur scène au public. Dernièrement j’ai été égaré par la présence en concert d’Aesop Rock qui est un trés bon mc mais dont je n’appréciais pas tellement les productions. Mais scèniquement il a vraiment du charisme.

Tes albums de l’année?

Cannibal Ox, le dernier Bjork à côté du Aphex Twin bien sûr.

 

(Interview par Cool2Source & Rimkus)

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