Pilier de la culture graffiti, JONONE, à 37 ans, est plus que jamais actif et omniprésent dans toutes les disciplines du spraycan art : que ce soit à travers son travail au sein des 156, ou par l’ entière maîtrise de ses toiles débordantes de vie et d’ énergie. 90bpm vous propose un retour au source avec le godfather du graffiti parisien dans la pure tradition new-yorkaise…

Qu’est-ce qui t’a marqué quand tu es arrivé en 87 concernant l’attitude Hip Hop en France ? Est-ce que c’était une reproduction de ce qui se passait aux Etats-Unis ou est-ce qu’il y a eu la véritable naissance d’un mouvement indépendant, notamment au niveau de la scène graffiti ?J’étais à New York quand le Hip Hop est né et j’ai eu la chance d’observer son évolution depuis son plus jeune âge jusqu’à aujourd’hui. Quand je suis arrivé à Paris , il y avait des gens qui portaient des « name plates », des « fat laces » ou des « kangols » et je trouvais çà marrant. Je voyais un peu ça comme une interprétation de ce qui était né aux Etats-Unis mais aussi comme une autre approche du Hip Hop qui se définissait à la fois comme originale mais aussi innovatrice . A cette époque en France, la seule composante du Hip Hop qui me semblait la plus développée, c’était le graffiti. Le rap existait aussi mais il n’était pas vraiment aussi mature que le graffiti. Et, je pense que le Hip Hop en France a su progresser parce que les premiers groupes français sont nés avec le graff. Le graff a permis, à quelque part, de cerner un certain état d’esprit . Par exemple, les 93NTM se sont fait connaître parce qu’ils massacraient la ligne 13. De même pour ASSASSIN, c’était SQUAT : c’était un graffeur. Pour moi, c’était ça le Hip Hop français.
Aujourd’hui , quand je vois tout ce qu’il existe maintenant et tout ce qui se fait, je trouve que c’est devenu un peu le bordel, comme il y a aussi d’ailleurs aux Etats-Unis.

Et, est-ce que les graffs français étaient une pale copie des graffs américains ?

Non, à part pour certains groupes qui essayaient de refaire les mêmes lettrages et de recréer l’esprit américain, il y avait d’autres personnes qui tentaient de développer un style vraiment personnel.

Comme ASH2, les BBC, LOKISS…

Oui exactement. Ce genre de personne a donné un souffle au graff français. Pour nous, aux States, où régnaient quelques maîtres, nous ne pensions pas qu’il existait des personnes qui peignait en dehors de notre quartier. Et, personnellement, quand j’ai vu en Europe qu’il y avait des gens qui graffaient , j’ai vraiment halluciné ! Je me disais : « Pourquoi font-ils çà ? » « Ils n’ont pas les mêmes raisons que nous de faire ça ! » .C’est d’ailleurs pour ça que le graff en France a réussi à créer et à développer son propre style. Aux States à l’époque, nous peignions pour l’acte de révolte et par soif de s’exprimer. On ne nous donnait pas la possibilité de nous exprimer, alors on le faisait sur les métros. Ici, en Europe, c’était différent, bien sûr les gens avaient aussi besoin de s’identifier mais ils donnaient une part plus importante au style.

Et c’est pour ça que t’es venu en France ou c’est pour des raisons personnelles ?

Je suis venu parce que BANDO m’a invité. J’ai bien aimé ce qui se passait ici alors je suis resté !

Aujourd’hui, qu’est-ce que tu penses du développement du Hip Hop en France ?

En France, il y a beaucoup de petits clans. Moi, je suis un individualiste du fait de mon travail sur toile et je n’évolue pas en tant que « joueur dans une équipe », même si j’appartiens aux 156….

Justement peux-tu faire une parenthèse et nous parler des 156 ?

En fait, 156 représente un état d’esprit, ce n’est pas un clan. Chaque membre des 156 a son individualité, sa propre personnalité, que ce soit CREEZ, PSY, O’CLOCK …chacun apporte sa force. Ils n’ont pas besoin d’être 156 pour exister. Ils ont chacun une énergie intrinsèque par rapport au travail qu’ils fournissent et ils représentent cet état d’esprit 156.

…Et pour revenir à ta question, le problème avec les différents clans en France est qu’ils ne sont pas unis comme ils devraient l’être. J’assimile çà à de la politique : il y a pleins de partis de différents horizons et pour prendre une décision d’intérêt général ils prennent des mois. C’est pareil pour le Hip Hop , il y a tellement d’histoires que tu n’ as même pas envie de sortir et tu préfères rester chez toi à faire ton truc. La vie est trop courte pour ces conneries là. C’est dommage parce qu’en Europe, la France est beaucoup respectée .Il y a pleins de gens créatifs et beaucoup de choses qui s’y passent. Beaucoup de personnes ici ont un héritage culturel artistique et aiment l’art sous toutes ses formes. Dans les années 50, ils y avaient plein de musiciens de jazz qui n’étaient pas apprécié dans leur propre pays. Ils sont venus ici et on fait un carton.
Par contre, en ce qui concerne les organisations , la France reste un peu méfiante. Sauf si certains événements peuvent apporter de l’argent, les gens ici ont peur d’aller plus loin Alors qu’en Allemagne par exemple, il y a plein de festivals , d’expositions. Ici, ça ne se passe pas comme ça , il y a plein de petites magouilles et c’est dommage.
Mais en comparaison avec le monde entier, la France est reconnue comme un bon pays de graffeur. Après pour le rap , je ne sais pas, mais pour le graph : much respect !

Et que penses-tu de la place de la scène graffiti en général ?

En Europe ou même dans le monde, il y a quand même majoritairement une grande différence en ce qui concerne les niveaux artistiques. Quand je suis arrivé à Paris, la scène française était considérée comme la meilleure de toute l’Europe. C’était une véritable référence pour tous ses voisins que ce soit l’Allemagne, la Suède, l’Angleterre …Les Hollandais se défendaient aussi mais je pense que c’était la France qui avait la première place. Il y avait BANDO, LOKISS, les BBC, MODE 2 mais aussi un véritable état d’esprit qui accompagnait ces artistes. Les gens se réunissaient à Stalingrad qui était le terrain de référence à l’époque pour toute l’Europe. Ils en parlent même dans Spray Can Art !
Après, dans les années 90, les peintres européens ont commencé à développer leur style mais sur une échelle différente. Par exemple, LOOMIT n’allait pas seulement peindre aux Etats Unis juste pour dire qu’il l’avait fait , il s’est carrément incrusté dans la scène américaine. Il vivait chez SEEN avec DARCO. Ils ont effectué un véritable échange avec les américains , ils se sont fait plus qu’accepter et une véritable collaboration entre européens et américains est née.
Aujourd’hui, quand tu observes la scène graffiti dans le monde, tu vois qu’elle est partout : en Pologne …partout….Elle est d’autant plus omniprésente que les médias l’ont largement développée que ce soit par les magasines ou Internet . Après tu peux te faire remarquer par l’originalité que tu proposes. Certains sprayists comme les allemands sont des véritables machines et organisent des murals qui font des longueurs incroyables de Porte de Bagnolet à Porte des Lilas…des kilomètres de murs ! Mais en ce qui concerne Paris, les peintres sont restés plus dans une optique artistique. A part certains crews qui font faire des grands murs, les gens cultivent plutôt un esprit et une individualité beaucoup moins productif. Quand tu prends l’exemple de SPACE INVADER , ZEUS ou ANDRE qui étaient des taggers avant , tu vois qu’ils ont voulu en faisant des logos, s’échapper de la logique du tag qui est présent à chaque coin de rue de la capitale et sous maintes formes. Il y a tellement une accumulation du tag que pour se faire connaître, ils ont décidé de s’y prendre autrement. En plus, il offre une autre émotion et une autre vision qu’un simple tag. Tu peux prendre aussi l’exemple original de MOZE qui a dépensé une énergie colossale pour peindre tous ces camions. La France reste un des seuls pays en Europe où il y a autant de camions peints. Essaies d’aller voir un allemand pour lui demander de peindre son camion…il va te casser la gueule ! Mais je ne renie pas le tag pour autant, ni les cartonneurs qui arrivent à se faire connaître en déchirant tout Paris, comme par exemple O’CLOCK qui doit être le meilleur taggueur pour moi en ce moment !
En fait, je pense que la France reste avant-gardiste et ça, c’est essentiel !

Parlons un peu de tes peintures. En ce qui concerne les techniques que tu utilises, comment s’est passée cette évolution de la bombe vers l’acrylique ?

Même si j’utilise un pinceau , j’exprimerai toujours l’esprit de la rue. La bombe n’est pas un outil essentiel pour s’exprimer. Que j’utilise de l’acrylique, de l’huile ou de la bombe pour peindre , ce sera toujours le même esprit de la rue que je chercherais à exprimer. En général, j’utilise plein de choses pour m’exprimer et je ne me restreins pas seulement à la bombe ou aux médiums.

Tu n’as jamais pensé passer de la 2eme dimension à la troisième ?

Je rêve de faire de la sculpture, mais en ce moment je n’ai pas les moyens matériels de réaliser un tel travail et en plus je ne sais pas si je serais doué pour le faire… Je crois que je suis un peintre qui aime la toile avant toute autre chose. Dans l’Histoire, beaucoup de gens se sont spécialisés uniquement dans la sculpture, que ce soit Brancusi, Rodin ,Giacometti …mais moi, je voudrais plutôt être reconnu comme quelqu’un qui fait avant tout de la peinture et c’est cette trace que je voudrais laisser de mon passage .

Comment procèdes-tu pour faire une toile ?

En fait, ça dépend .Il y a des périodes où c’est l’état d’esprit qui me pousse à faire une toile, et d’autre fois où j’arrive devant une toile sans trop savoir ce que je vais faire, mais c’est normal car mes idées ou mes images sont des pensées abstraites et quand je les visualise c’est souvent flou.Ca prend souvent beaucoup de temps à donner un sens aux images que je vois et pas seulement au niveau recherche et explication mais aussi au niveau émotionnel. Ce n’est pas par un simple travail d’observation que je trouve une solution à mes toiles. J’essaie de faire passer des émotions pour donner aux gens du plaisir à regarder mes toiles et c’est quelquefois un processus assez long et qui peut prendre 2 ou 3 mois avant que je trouve une alternative : un soir je rentre chez moi et puis bang ! Je trouve la solution !

Il est arrivé aussi quelquefois que par coups de rage qui me pousse à faire çà, je fasse des toiles d’un seul trait. Mais en général, l’évolution de mes toiles se fait comme celle d’un journal : c’est tous les jours. Et il en est la conséquence que mes toiles soient riches car c’est beaucoup d’informations. C’est comme cette toile qui est là : je l’ai commencée et travaillée à New York dans un certain contexte. Ici, c’était notamment avec des amis qui fument des pétards tout le temps et qui sont un peu des racailles dans le mouvement DownTown New York … Aujourd’hui, cette toile se trouve là chez moi à Paris : il y a un décalage et les émotions ne sont plus les mêmes.

Aujourd’hui, je sais d’avance quelles couleurs je vais utiliser. J’essaie de mettre des formes plus poétiques et des couleurs plus plates alors qu’avant je mélangeais et je faisais des couleurs un peu violentes, dures à regarder. Je travaillais plus le détail.

Est-ce que ton travail sur toile rejoint un peu celui de ton flop qui a inondé Paris ces derniers mois ?

Non, le flop est un travail différent. Je le fais avant tout pour moi. Je fais ça partout parce que j’ai envie de voir mes flops partout dans mon parcours. C’est toujours dans mon parcours. Je vais çà pour m’amuser. Bien sûr, ça me fait de la publicité mais les gens qui voient mes flops et ceux qui achètent mes peintures appartiennent à des sphères différentes.
Mais je fais aussi mon flop pour me détendre, pour me retrouver et pour me permettre de retourner à la source. C’est essentiel pour garder les pieds sur terre et pour savoir d’où je viens et pour éviter d’avoir un jour la grosse tête et me sentir supérieur. Il faut que mon travail reste sain. En plus, j’aime bien garder ce contact avec la rue et encore traîner de temps en temps avec des tueurs de la rue. C’est pour moi la récompense à 37 ans d’être libre et de ne pas être comme les autres personnes de mon âge qui suivent le train-train de la vie quotidienne.

Est-ce qu’il t’arrive d’avoir des moments de non-créativité ?

Non, j’essaie que non.

Jamais ? Toujours créatif ?

Oui je suis une machine ! John Coltrane – après avoir fait des concerts – s’entraînait 3 ou 4 heures en plus. Pourquoi ? Parce qu’il avait ce besoin ! Il ne faisait pas de la musique de 10 à 11 h et aller après aux dîners mondains. Coltrane continuait de jouer parce que c’était une espèce d’énergie qui se dégageait de lui et il en avait besoin. Moi, en création, ma récompense n’est pas forcément l’argent. J’ai besoin de créer et d’être actif sinon je me sens mal. Si tu mets sur un coté d’une table, plein d’argent en me disant que je ne peux pas peindre, et de l’autre côté rien, en me disant que je peux peindre, je choisis ce dernier coté. Je prends la possibilité de peindre parce que c’est ma récompense pour kiffer et pour exister.

Et est-ce que tu penses que tu arrives au fur et à mesure à te frayer un chemin dans le monde de l’art ?

Non, je n’en sais rien. Mais de la façon dont j’ai été entraîné dans ce métier ou dans cette profession, les gens m’ont dit de toujours peindre même si tu as plein d’argent. Il faut toujours peindre – toujours avancer avec ton travail. Et, j’espère ainsi que je pourrais marquer mon temps avec ma peinture. Je crois que ce serait la plus grande récompense que je pourrais avoir.
En tout cas, je voudrais que le monde de l’art considère mon travail, certes, comme le travail émanant d’un esprit de rue, mais aussi comme le travail de JONONE et la dimension que j’ai apportée. Je ne veux pas être étiqueté comme juste graffeur ou comme « la tête d’arabe » ou « l’espagnol qui fait de la peinture » comme les gens ont parfois l’habitude de dire. Non ! Je veux qu’on me considère à part entière comme JONONE qui fait son travail de peintre abstrait. Je veux que mes toiles soient un jour dans des musées et qu’elles fassent les enchères ! Et, dans un sens, je crois que je porte avec moi le poids de tous les autres amis qui n’y sont pas arrivés.

Est-ce que tu pourrais nous parler de tes influences musicales?

J’écoute de la musique brésilienne, africaine, et pas seulement du rap. J’essaie d’être ouvert. J’aime les choses pures et pas exploitées, quand elles vivent avec leur propre énergie.
La musique c’est aussi le rythme et j’aime bien avoir des images de breakeurs comme celle de DOZE, KEN SWIFT ou WIGGLES dans la tête : ce sont des images pures qui vivent avec leur propre énergie et sont une véritable source d’inspiration.

Est-ce que ça interagit avec ce que tu peins ?

Oui quelquefois ça peut influencer. Ca dépend du type de musique.
Mais, je crois que la peinture, la musique ou la danse sont différents courants artistiques et il faut les appréhender différemment. Ce n’est pas les mêmes sentiments. Un musicien a sa propre façon de s’exprimer, c’est un artiste qui a sa propre vision de la vie et lui donne une dimension sonore. Le peintre lui s’exprime à travers une manière visuelle. Pour le musicien, tu traites les sons linéairement alors que pour le peintre tu n’as pas le même type d’information et la même façon d’appréhender un tableau. Il faut avoir une démarche pour savoir ce que l’artiste a envie de donner. Quand tu regardes le travail d’artistes comme O’CLOCK ou ANDRE qui décorent les murs de Paris et qui font des tags, les gens normaux vont dire «Ce sont des vandales ! C’est n’importe quoi et il faut qu’il paie des amendes ! » Il y a une incompréhension totale. Ces personnes donnent une énergie nouvelle à la ville. Sans eux, la ville deviendrait morte.

Et, qu’en est-il de tes inspirations visuelles ? Est-ce qu’il existe certains peintres dont les oeuvres déteignent sur ton travail ?

Il y a toute cette vague de gens de la vieille école qui m’a poussée à devenir ce que je suis maintenant et qui m’ont ouvert la porte pour venir ici comme LEE, AONE … Mais il y a tellement d’influences dans mon travail que je ne me cantonne pas seulement sur eux. Il y a aussi KANDISKY, POLLOCK, SCHNABEL, DE KOONING, RAUSHENBERG…je m’intéresse beaucoup à ce qu’ils font. Même dans la photographie, j’essaie d’avoir mes propres goûts. Je suis fier de ça.

Et aujourd’hui, comment te définis-tu ?

J’ai été éduqué artistiquement par des gens qui apprécient le graff mais surtout la peinture en général. Petit, j’étais une racaille, mais j’ai un ami, amateur d’art, qui m’a ouvert la porte de chez lui. Il avait des tableaux de maître et il m’a appris à avoir les yeux et l’énergie pour apprécier l’art sous toutes ses formes, que ce soit la petite sculpture africaine ou n’importe quel tableau de grand maître. Il m’a appris le rôle de l’art dans notre vie et à quel point celui-ci est important. Bien sûr, il y a tous ces systèmes sociaux de la vie de tous les jours : ouvriers, industriels…Mais il y a aussi l’art et le rôle de l’artiste par rapport à la société. Dieu était un artiste : il a crée l’Univers ! De manière générale, si tu regardes l’art africain, il n’y a pas ce côté occidental qui tend à mettre une côte ou un prix, l’art africain reste un art pur. Dans l’art africain ancien, on associait l’art pictural à la musique, ça te permettait d’aller vers Dieu. Moi, je suis plus attiré par cette espèce d’art que par l’autre. Je m’en fous si tu es dans cette galerie là ou ailleurs. Ca ne te fera pas de ton travail quelque chose de plus brillant pour l’Art. Je préfère l’artiste en lui-même et ce qu’il a envie d’exprimer. J’ai toujours une influence sur la rue avec des gens comme MOZE, FAFI, PSYCHOSE ou OS GEMEOS qui font de grandes choses.

En ce qui concerne tes projets personnels ?

Pour l’instant, j’avance mes toiles. J’essaie d’en faire plus. Je fais un T-shirt à droite à gauche mais je n’ai pas envie d’aller plus loin. Ce n’est pas mon but. Je ne dis pas que ce n’est pas bien, mais ça ne m’intéresse pas.

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