Le  nouveau disque de Cheveu est un véritable cauchemar pour Mendeleïev et les chroniqueurs musicaux aux taxinomies strictes comme un code postal. Inclassable du début à la fin, ‘BUM ‘ne connaît comme référence à laquelle on pourrait le raccrocher que la discographie antérieur du groupe. Et encore.

Alors que leurs trois premiers albums ressemblaient fortement à des miscellanées sauvages, explorant tout ce qui se faisait du synth-punk à la new-rave primitive, le nouveau ‘BUM‘, lui, dépasse toutes possibilités d’étiquetage. Hors des cases, le quatrième disque du groupe aurait à de quoi rendre fou l’inventeur de la classification périodique et sa fichue manie de tout ranger dans un tableau à 118 entrées si celui-ci était encore en vie. S’il se retourne dans sa tombe, nous aussi nous retournons dans celle que nous sommes en train de nous creuser. Force est de reconnaître que l’on aurait pu bien faire notre travail et voir venir cette petite merveille. Mais, honnêtement, il n’en fût rien. Il était pourtant, comme pour l’apocalypse, de drôles de signes avant-coureur. Les arrangements de cordes réalisés par l’artiste israélienne Maya Dunietz sur ‘1000‘, les délires fantasques du groupe, capable de reprendre “One More Time“ des Daft Punk en direct sur France Inter et, pour finir, la pochette de ‘BUM‘ elle-même. Exposant les trois faces du groupe rendues monstrueuses par l’artiste Yves Kerkoal, le pliage kaléidoscopique qui laissait supposer que le groupe nous révèlerait son vrai visage. Avouons-le, il est toujours facile d’analyser à postériori à la manière d’un philosophe des plateaux télés, mais il faut bien faire pénitence.

Exit donc le minimalisme foutraque de leurs premières réalisations, place au grandiloquent et à une certaines forme de baroque tribal. On pensait Cheveu et musique pop irréconciliable, voilà que le groupe prouve avec brio qu’il est capable de tout. Le processus de transformation n’a pourtant pas été tout simple. De l’aveu même des trois acolytes, l’album semble avoir été accouché dans la douleur.  L’écriture a commencé en rentrant de tournées pendant lesquelles le groupe n’a pas ménagé ses efforts, à un moment où même une tête brulée comme David Lemoine doit se poser cinq minutes et traficoter quelque chose de plus sobre. Malgré les forts penchant pop que cela donnera à l’ensemble, le ton des compositions n’a pas vraiment changé. ‘BUM‘ est une succession d’histoires sordides comme si la page des faits divers de votre presse régionale se changait en partition musicale, entre histoire de meurtre autour du couple présidentiel narrée par une voix d’outre-tombe (“Madame Pompidou“), récit de séquestration vécue par le groupe et, pour les pages cultures, relecture du chef d’œuvre absurde de Blier ‘Buffet Froid‘ qui ouvre le génial “Polonia“.

 

Le single démontre tout le talent du trio en 6 petites minutes pendant lesquels Cheveu nous balade sur un morceau d’apparence pop qu’il transporte jusqu’à un final haletant à la rythmique jungle délurée, accompagné des arrangements de chœurs et de cordes épiques réalisés par Dunietz. L’album est étonnamment égal malgré les grandes disparités qui le traversent, du très Oh Sees “Albinos“ aux indescriptibles “Monsieur Perrier“ et “Johnny Hurry Up“. Avec ces deux morceaux, le groupe se rapproché d’une période marquée par les débuts de l’electronica et du krautrock, tout en gardant une furieuse manie pour le bidouillage de machines, les orchestrations travaillées et les guitares fuzzées. On retrouve un peu de Beefhart, de Kraftwerk et de Can dans l’approche faussement débraillée qu’est la leur, minimaliste et travaillée à la manière d’un morceau de DAF. Des références que l’on retrouvait déjà par touche il y a 4 ans, comme sur le morceau ‘Unemployment Blues‘, que le groupe arrive désormais à assembler en un seul morceau, que seul un effort de contorsionnisme musical révèle.

Mais si Cheveu nous prend à contre-pied, il ne caresse en revanche jamais à rebrousse-poil. Les amateurs du groupe retrouveront son esthétique punk, son approche baroque et ses boucles hypnotiques. ‘BUM‘ surprend, mais s’inscrit tout de même parfaitement dans la discographie du groupe avec ses histoires dignes d’une couverture du ‘Nouveau Détective‘ et ses explorations constantes. En cela, Bum n’est pas un disque à mettre entre toutes les mains. Il faut vraiment être polonais pour en prendre tous les matins au réveil.

Yves Czerczuk

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